6 Comtés – La propagande de paix au cinéma et dans les séries

Article au sujet de la représentation médiatique de l’Irlande du Nord pendant la période du processus de pacification, écrit par Stephen Baker et Greg McLaughlin, auteurs du livre Propaganda of Peace.

Les symboles en Irlande du nord ont toujours été politiquement marqués. En décembre 2007, après l’élection récente du premier et vice-premier ministre, Ian Paisley et Martin McGuiness ont assisté à leur première cérémonie: l’ouverture d’un nouvel hypermarché IKEA dans la banlieue de Belfast. Photographiés ensemble sur un canapé en cuir rouge, ces anciens ennemis implacables semblaient détendus en compagnie l’un de l’autre et heureux d’approuver l’arrivée de cette marque mondiale. Ce fut une image qui servit de puissant symbole de la transformation politique de l’Irlande du Nord et de l’optimisme économique qui l’accompagnait.

A l’époque personne n’imaginait qu’à peine trois ans plus tard, l’exécutif d’Irlande du Nord, encore à ses balbutiements envisagerait un budget d’austérité en réponse à la crise économique. Cela n’est certainement pas venu à l’esprit des médias dominants qui ont soutenu sans réserve le processus de paix et colporté sans critique l’idée de  » dividendes de la paix » qui promettait d’extraire l’Irlande du Nord de sa misérable condition d' »économie domestique » et d’en faire un acteur important du marché mondial.

De bonnes nouvelles pour les affaires

Depuis la période qui a précédé l' »accord du vendredi saint », début 1998, les journaux locaux ont insisté sur le « bénéfice de la paix » à venir: les investissements étrangers, la reconstruction et la prospérité. Le sujet et le ton d’un gros titre du Belfast Telegraph déclarant « le président américain Bill Clinton est prêt à injecter 100 millions de livres dans l’économie nord-irlandaise afin d’aider à transformer l’accord politique en paix » fut régulièrement répété. Les dirigeants du milieu des affaires acclamèrent la visite de Richard Branson à Belfast venu soutenir la campagne du « oui au referendum » comme si sa personnalité incarnait l’esprit d’entreprise qui ferait venir « les dividendes de la paix ». Le vote retentissant en faveur du oui fut célébré sans réserve dans les medias mais un titre des pages affaires du Irish News a bien montrait qui profitait du vote « oui », en disant : « la propriété accueille avec plaisir le oui »

Projection d’une nouvelle ère

propagandaofpeace-1Les dividendes de la paix paraissaient tangibles et évidents pour les medias: un marché immobilier en plein essor, projets de rénovation urbaine et l’arrivée des géants de la distribution comme IKEA. Il a aussi fourni un nouveau leitmotiv aux auteurs de drames cinématographiques et télévisuels ainsi qu’à la propagande officielle. La comédie décalée An Everlasting Peace réalisée en 2000 mais dont l’action se situe dans les années 80 raconte l’histoire d’une réconciliation réalisée sous les bons hospices de l’entreprise capitaliste.

Colm et George, des coiffeurs catholiques et protestants travaillent dans un sinistre hôpital psychiatrique, sûrement une analogie à la période des troubles en Irlande du Nord. L’hôpital est géré par d’austères protestants tandis que les patients sont majoritairement catholiques. Il s’agit d’une représentation déprimante du secteur public dont Colm et George décident de s’évader en tentant d’obtenir une franchise de vente de perruques. Parmi leurs clients, se trouvent des anciens paramilitaires loyalistes et républicains, ainsi que des soldats britanniques, dont la calvitie contagieuse semblent représenter leur perte de pouvoir dans la nouvelle Irlande du Nord.

Dans l’avant dernière scène du film, la mairie de Belfast est pittoresquement illuminée par des décorations de Noël au moment où la caméra montre George et Colm parmi les patrons heureux d’un bar très fréquenté du centre ville en train de fêter leurs succès en affaires. La scène résume un thème plus général dominant dans la période ayant suivi l’accord du vendredi saint, celui de l’esprit d’entreprise basé sur l’accord intercommunautaire et la revitalisation sociale

Les comédies romantiques With or Without You (1999), The Most Fertile Man in Ireland (1999) et Wild About Harry (2000) ont aussi transformé l’image autrefois désastreuse de Belfast à l’écran. Comme le remarque Martin McLoone, analyste des médias, ces films affichent l’iconographie d’une «classe moyenne aisée avec sa culture consumériste, son niveau élevé de dépenses et ses aspirations métropolitaines».

Une propagande officielle

Le gouvernement britannique a aussi joué un rôle important dans le changement d’image de l’Irlande du Nord en propageant l’idée que la région constitue une opportunité séduisante pour investir dans le marché international. En 1994, le Northern Ireland Office NIO [ministère de l’Irlande du Nord] a commandité ce qui se révéla être le dernier d’une série de films vantant son service téléphonique anti-terroriste confidentiel. Produit au moment du processus de paix et intitulé A New Era (une ère nouvelle), ce film affiche un changement important dans le ton par rapport aux publicités précédentes, en transformant sous nos yeux les symboles traditionnels de conflit et de division en images de paix et de prospérité. Une arme à feu se transforme en une pistolet de départ pour le marathon de Belfast; une batte de baseball est utilisée pour le baseball, et non pour les passages à tabac punitifs des paramilitaires; des bornes de sécurité se transforment en parterres de fleurs, et un cordon de police se transforme en ruban cérémonial pour l’ouverture d’une nouvelle autoroute urbaine.

Après les cessez le feu des paramilitaires, le NIO a commandité d’autres séries de films qui se sont détournés complètement du message anti-terroriste. Embellis par certaines des chansons les plus connues de Van Morrison, ils furent diffusés durant l’été 1995 et semblaient n’avoir aucun but précis si ce n’est de montrer l’Irlande du Nord comme une destination agréable pour les touristes et les investisseurs.

De la cagoule à la marchandise

Une autre transformation remarquable est apparue à cette époque dans la représentation des groupes paramilitaires. Au début des années 90, lorsque la perspective d’une fin de la violence semblait à portée de vue, les publicités pour les lignes téléphoniques confidentielles du NIO ont suivi un important virage. Dans les versions précédentes, les paramilitaires étaient dépeints comme parasites violents, cagoulés et s’attaquant à leur propre communauté. Mais en 1993, ils ont été représentés comme des hommes ayant un rôle à jouer dans le processus de paix si seulement ils pouvaient abandonner leur attachement à la violence. En tant que représentations de la pensée officielle, les publicités du NIO ont semblé inciter à une nouvelle tolérance envers la représentation médiatique des anciens combattants. Cela a été incarné par le début de la diffusion de Give My Head Peace, la série comique ayant pour fond la situation locale. D’abord, diffusé en 1995 comme épisode pilote sous le nom de Two Ceasefires and a Wedding (deux cessez-le feu et un mariage), le feuilleton dépeint des paramilitaires-types loyalistes et républicains sous les traits d’une famille déficiente mais d’une famille tout de même.

Des films comme The Boxer (1998) et The Mighty Celt (2005) ont fortement contribué à attribuer aux anciens combattants une nouvelle image de pères de famille. Ces films traitent du retour d’anciens combattants dans leur communauté après une peine de prison ou une cavale. Dans chaque cas, les hommes veulent renouer des histoires anciennes avec des femmes qu’ils ont connues par le passé, cela montre l’importance du changement qu’ils ont subi, délaissant leurs convictions politiques violentes pour une histoire d’amour, la vie de famille et leur foyer. Toutefois, dans les deux films les ambitions romantiques des protagonistes sont contestées par d’anciens camarades qui restent partisans de la violence politique. C’est ainsi que The Boxer et The Mighty Celt réduisent la transformation politique en cours en Irlande du Nord durant le processus de paix à une lutte entre les vertus familiales et domestiques d’une part, et la nuisance politique d’autre part.

Dans les films comme Some Mother’s Son (1996) et Titanic Town (1998), les mères sont entrainées à contre-coeur dans l’activisme politique. Dans Some Mother’s Son, Kathleen se retrouve impliquée dans une lutte politique quand son fils emprisonné participe à la grève de la faim de 1981. Mais au moment où il tombe gravement malade, elle s’insurge contre la politique politicienne menée par les deux parties dans le conflit et se retire de la première ligne politique. C’est seulement à ce moment qu’elle acquiert l’énergie de sortir son fils de la grève et de lui sauver la vie. De la même manière, dans Titanic Town, Bernie devient militante de la paix quand la violence dans le quartier atteint sa famille mais à la fin, elle est rebutée par la duplicité des responsables gouvernementaux et des républicains. Tous ces films semblent décrire la politique comme l’apanage du belligérant qui joue double jeu, avec le message implicite que ceux qu’on appelle les honnêtes gens ordinaires, restent à la maison et ne s’impliquent pas. Le foyer, dans ce cas représente un lieu sans problème, à l’abri de la polémique politicienne. Cette représentation maléfique de l’engagement politique est explicite dans l’un des films les plus connus de la période du cessez-le-feu Divorcing Jack (1998).

Ici, la sphère politique est représentée comme uniquement répressive. En conséquence, il prône un retrait dans l’intimité familiale, ce qui est au sens figuré démontré lors d’une conversation entre son protagoniste Dan Starkey et un collègue journaliste des Etats-Unis. L’Americain demande à Starkey comment il préfère appeler l’Irlande du Nord: « Ulster », « les six comtés occupés », « le Nord » ou « la province »? Starkey lui dit qu’il l’appelle simplement « le foyer », évitant ainsi les associations politiques que les autres réponses impliqueraient.

La majeure partie du film montre les efforts que déploie Starkey pour sauver sa vie privée après qu’un acte d’infidélité conjugale l’a plongé dans le monde des machinations politiques et l’éloigne de sa femme et la conduit à être enlevée par un paramilitaire renégat. Dans la scène finale, Starkey et sa femme sont sauvés de ce monde politique manifestement insensible et se réconcilient à la maison où ils font l’amour sur ce que Starkey appelle le « divan magique ». Comme de nombreux protagonistes de la période, ils se retranchent simplement dans la vie de famille. Là où il n’y a aucun besoin de vie politique, où il n’y a pas de pensées de formes collectives d’appartenance ni d’action, mais seulement la souveraineté du propriétaire consommateur.

Repenser les dividendes politiques?

Le « divan magique » de Divorcing Jack est repris dans l’image de Paisley et McGuiness réconciliés sur un canapé à IKEA tout en étant assis sous le slogan de la marque du magasin: « La maison est l’endroit le plus important du monde ». Alors que l’affirmation d’IKEA sur l’importance de la maison est commercialement intéressée, les maisons et le logement sont des questions politiquement controversées. Depuis la campagne du mouvement des droits civiques contre l’attribution sectaire des maisons, aux « lotissement fantômes » d’aujourd’hui et aux saisies immobilières, nos vies domestiques ne sont pas séparées du monde politique, pas plus qu’elles ne le dépassent, comme voudraient nous le faire croire les « cessez-le-feu cinématographiques» . (…)

Source : ici

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