Jim Lane – L’IRA de Belfast était-elle catho-fasciste? (première partie)

Ce document écrit par Jim Lane en décembre 1970 a pour titre original On the IRA : Belfast Brigade area. Rédigée dans le cadre d’une polémique au sein de la Irish Communist Organisation (ICO), cette étude répond à une position qui caractérisait l’IRA comme une milice catho-fasciste. Ce travail concerne la période 1920-1970. Nous le traduisons en deux fois.

Les pogroms du début des années 1920 à Belfast étaient des attaques non-provoquée contre la communauté catholique, menées par des militants protestants, répondant à la bourgeoisie orangiste. L’existence d’une organisation armée, l’IRA, ne peut pas être invoquée pour justifier ces attaques armées contre les quartiers catholiques de la ville, pas plus que n’étaient justifiées les mesures répressives adoptées par l’Etat contre les catholiques. L’IRA était un petit groupe dans les 6 comtés, mal armé et dont les forces étaient infinitésimales en comparaison des forces étatiques. A ce titre, l’IRA pouvait aisément être contenue, sans avoir à recourir à des attaques armées contre la communauté catholique.

Les mesures répressives comme la discrimination à l’embauche, dans l’attribution des logements et dans la représentation électorale, sont considérées par Mick Lynch, dans son article « Fascism and the Ulster state », comme ayant été nécessaires pour protéger les intérêts de la bourgeoisie orangiste des attaques de la bourgeoisie du Sud. Mais n’est-il pas grand temps de produire des preuves de ces attaques ? Quelles attaques ont mené Griffith, Blythe, O’Higgins ou Cosgrove, ou bien encore De Valera, au-delà de la sa constitution de 1937 qui n’était rien d’autre qu’un « tigre en papier », réalité qui s’imposa à la bourgeoisie orangiste l’année suivante, avec la signature de l’accord commercial anglo-irlandais de 1938, muni de toutes ses clauses secrètes.

Ce serait une grande erreur de ne considérer les pogroms et les mesures répressives contre les catholiques à la seule lumière du conflit national, catholiques contre protestants, tout en négligeant la lutte entre le capital et le travail. Il est tout à fait vrai, comme le dit Mick Lynch, que la bourgeoisie orangiste n’a jamais été vraiment menacée par la classe ouvrière. Ceci ne veut pas dire bien sûr que les conditions d’une telle menace n’existaient pas dans le Nord-Est industriel. Il y a de solides raisons pour dire que ces conditions existaient au début des années 1920, mais qu’elles ont été complètement submergées dans le conflit catholique/protestant. En ce sens, le conflit a objectivement servi les intérêts bourgeois et a éliminé le besoin du fascisme. Ceci permettrait de dire que les pogroms ont été inspirés par la bourgeoisie, puisqu’elle seule était susceptible d’y gagner quelque chose.

Le mouvement ouvrier et les pogroms de 1920

Suite à la Grande Guerre, la Grande-Bretagne aussi bien que l’Irlande étaient en proie à une fièvre d’agitations. L’effondrement économique et le chômage, les émeutes, mutineries et grèves étaient à l’ordre du jour. Les événements de Russie en 1917 et le désordre général en Europe firent grande impression dans la classe ouvrière en Grande-Bretagne. En Ecosse, à Clyde et à Glasgow, et dans un centre de construction navale comme Belfast, la militance ouvrière était au plus haut. Les intérêts des ouvriers des chantiers navales de Belfast et de Glasgow étant similaires, il fallait s’attendre à ce que les ouvriers de Queen’s Island et d’ailleurs dans le Nord-Est acquièrent une conscience de classe au moins égale à celle de leurs camarades de Clyde. Lorsque Willie Gallacher vint à Belfast en 1919, il prit la parole lors d’un des plus grands meetings d’ouvriers unis cette ville avait vu depuis longtemps. En 1919, les hommes de Clyde appelaient des « frères » leurs collègues des chantiers navals de Belfast, à juste titre, puisque ceux de Belfast avaient été les seuls à entrer en grève de solidarité avec les grévistes de Clyde.

A cette époque, tout le monde voyait bien que le travail gagnait des points, sauf une fraction attardée de la bourgeoisie. Le fait que le parti Social Democratic Labour ait par la suite vendu les ouvriers n’est pas pertinent ici. Ce qui importe, c’est de comprendre que ce message venu du monde industriel britannique ne tombait pas dans de sourdes oreilles, alors que la bourgeoisie orangiste était en train de constituer sa propre entité et son parlement.

A la Chambre des Communes à Londres, le 28 mars 1920, lors d’un débat sur les futurs alignements politiques dans le parlement des 6 comtés à venir, James Craig avait dit : « Dans un parlement des 6 comtés pourvu de 52 membres, la majorité unioniste ne serait que de 10 députés », soit environ de 31 sièges contre 21. En ce qui concerne le décompte des catholiques et des protestants, Craig et compagnie savaient bien que la majorité protestante était hors d’atteinte. Les années suivantes montrèrent que les sièges unionistes allaient dépasser de 28 les autres, avec 40 sièges unionistes contre 12 « autres ». Mais si Craig prévoyait une majorité unioniste de 10 sièges seulement, c’est qu’il envisageait une défection de la classe ouvrière protestante pour le Labour.

Le 20 novembre 1920, à la Chambre des Communes de Londres, peu de temps avant l’adoption de la loi de partition de l’Irlande établissant l’Etat des 6 comtés, Sir Edward Carson disait : « Lorsque ce parlement commencera à fonctionner dans ces districts industriels, les élections tourneront probablement autour des questions liées au travail, le gouvernement sera peut-être travailliste, d’ailleurs ce ne serait pas le premier gouvernement travailliste, étant donné qu’ils [les ouvriers] ont une puissance électorale prépondérante et que la composition d’un parlement pourrait se jouer sur des questions exclusivement liées au monde du travail. »

Il y avait à Belfast et dans ses environs, comme Carson le savait bien, des milliers d’ouvriers ayant « une puissance électorale prépondérante » et qui pouvaient faire en sorte que la vie parlementaire tournât « autour des questions liées au travail », comme dans les autres régions industrielles de Grande-Bretagne. Si les ouvriers des chantiers navals de Clyde commençaient à secouer le joug, leurs frères de Queen’s Island le pouvaient aussi. Carson pouvait bien imaginer que le parti travailliste dans le Nord allait soutenir la position constitutionnelle du gouvernement des 6 comtés, mais ce que Carson et Craig avaient en tête, c’était la domination Tory, puisqu’ils pouvaient faire confiance au Labour en ce qui concerne la question constitutionnelle [la question de la souveraineté].

Lorsque les désordres entre catholiques et protestants avaient commencé à Belfast en juillet 1920, la bourgeoisie d’Ulster avait reconnu, planifié et accueilli favorablement ce conflit, étant donné qu’il allait laisser des marques durables, pour finir par détruire l’unité de la classe ouvrière et consolider l’unification des ouvriers et patrons protestants, sous le signe du « nationalisme » protestant, du parti unioniste. Beaucoup de gens disent que c’est Carson lui-même qui fut l’instigateur des émeutes, lorsqu’il fit sa harangue enflammée à Finaghy le 12 juillet, mais il est plus vraisemblable que leur origine réside dans la série de lettres envoyées au Belfast Telegraph. Ces lettres demandaient aux employeurs protestants de licencier les catholiques qui ne déclareraient pas leur loyauté au nouvel Etat. Un rapport publié dans la Westminster Gazette du 24 juillet 1920 indique que ces lettres faisaient parti d’un plan : « Tout le monde sait à Belfast, et cela a été reconnu par des unionistes à titre personnel, que des plans ont été ourdis depuis au moins deux mois pour licencier les travailleurs partisans du Home Rule des chantiers navals. ».

Le 26 juillet, des ouvriers catholiques furent attaqués dans les chantiers navals, et des attaques eurent lieu par la suite contre des maisons catholiques à Belfast, Lisburn, Newtonwards, Bangor et Derry. On demandait aux travailleurs orangistes de prouver leur détermination en exhibant leurs armes à feu dans les chantiers navals. C’est ainsi que commença cet épisode honteux de l’histoire d’Ulster.

Les événements des mois suivants, juste avant l’élection législative du parlement du Nord (24 mai 1921), considèrent les deux camps, nationaliste protestant et nationaliste catholique, qui soutenaient leur bourgeoisie respective et leur offrant la soumission du Travail. Dans le Sud, les dirigeants renégats du Labour avaient aussi offert leur soumission aux républicains et décidaient que « les intérêts du travail devaient attendre » [« labour must wait »]. Lors de ces élections, il y avait 16 sièges de Belfast, et le Labour n’en gagna pas un seul. La campagne électorale des travaillistes fut méchamment attaquée par les ouvriers protestants des chantiers navals, qui prirent d’assaut la salle Ulster Hall, où trois dirigeants travaillistes, Baird, Midgley et Hanna, faisaient en meeting, le 17 mai. Suite à cela, ils envoyèrent ce télégramme à Sir James Craig : « Les ouvriers loyaux des chantiers navals, en réunion, ont reprendre le Ulster Hall des mains des bolchéviques Baird, Midgley et Hanna, et ils vous demandent d’intervenir devant eux quelques minutes ce soir. »

Sir James Craig semblait satisfait ce cette suppression des droits démocratiques et leur répondit par un télégramme, adressé à « mes amis des chantiers navals à l’Ulster Hall », qu’il regrettait de ne pas pouvoir venir, à cause d’un engagement préalable, mais il leur disait : « je suis avec vous en esprit, je sais que vous avez joué votre rôle. Je jouerai le mien. Bien joué les gars. »

Lorsque l’élection fut passée et que le Labour l’eut perdue, leur porte-parole put parler. Midgley déclara que c’était la première fois qu’il pouvait parler en public depuis le début de la campagne électorale, et protesta contre les « défenseurs » des libertés civiles et religieuses [titre de gloire que se donnent les orangistes]. Quant à Baird, il témoigna du fait qu’on ne lui avait pas permis de s’exprimer et qu’il avait été traqué par les forces de la couronne [policiers et militaires] et qu’on l’avait menacé de lui détruire sa maison. Les protestants avaient peu à craindre de Midgley, qui finit sa carrière dans un gouvernement unioniste en 1943.

L’IRA et les progroms de 1920

Mick Lynch, dans son article, dépeint l’IRA en Ulster comme une « force militante anti-protestante, une milice sectaire catholique romaine », et qui aurait, pendant la période des pogroms de 1920-22, mené une campagne terroriste contre la population protestante de Belfast, en lançant des bombes contre des tramways et contre des quartiers populaires. Ces allégations sont loin d’être vraies. L’IRA, par rapport au « nationalisme » catholique en Ulster, est une toute petite organisation, qui a considéré, après les événements de juillet 1920, que son rôle était de défendre les quartiers catholiques. Par rapport à d’autres régions d’Irlande, il y eut très peu d’attaques contre les forces de la couronne dans le Nord.

Et le fait suivant n’est pas très connu : pendant le conflit des années 1920, l’IRA à Belfast punissait ses militants et ses sympathisants dans la communauté catholique qui cherchaient à subvertir les intérêts de la communauté catholique en organisant des attaques contre des protestants ou en se servant du conflit pour mener des raids armés contre des banques ou des maisons. La pratique habituelle était de leur jeter l’opprobre sur les fautifs en les recouvrant de goudron et de plumes, pour les lâcher dans Cromac Square, où beaucoup de gens pouvaient les voir. Aux yeux de la communauté protestante, l’IRA était vue objectivement comme une « force militante anti-protestante, une milice sectaire catholique romaine », mais je laisse cela pour le moment, j’y reviendrai.

Il doit être dit que dans les années 1920, comme aujourd’hui, ni l’Etat, ni l’Ulster volunteer force (UVF), ni l’IRA n’avaient le monopole de la possession des fusils ou du matériel pour faire des bombes. Cependant, un lieu commun consiste à blâmer l’IRA pour toute attaque contre des protestants et l’UVF pour toute attaque contre des catholiques, mais nous ne savons que trop bien à quel point il est difficile d’accéder à la vérité dans ces affaires.

Ma recherche, qui est ouverte à la correction, a montré que les attaques à la bombe contre les tramways, dont parle Mick Lynch, ont commencé en novembre 1921, soit 16 mois après les premiers pogroms, et qu’elles ont eu lieu à York Street à six heures du soir, au moment où les ouvriers rentrent des chantiers navals. Il faut les interpréter comme des attaques contre les protestants, parce que seuls eux pouvaient travailler dans les chantiers navals à cette époque. Plusieurs personnes ont été massacrées, il y eut beaucoup de blessés également.

soup-lineAttribuer ce crime à l’IRA, sans l’ombre d’une preuve, c’est ignorer les conditions sociales dans le Belfast de cette époque : les ouvriers catholiques étaient à deux doigts de mourir de faim, peu d’entre eux avaient un emploi, la plupart ayant perdu leur emploi dans les chantiers navals à cause du conflit catholique/protestant, ils avaient l’estomac dans les talons et voyaient chaque soir les ouvriers protestants rentrer chez eux en tramway pour rejoindre leurs familles et un repas servi à table. Est-il étonnant que ces ouvriers ne frappent tôt ou tard ceux qu’ils voyaient comme leurs ennemis ? Nous pouvons les blâmer, et l’IRA a pu juger nécessaire de les punir quand ils cambriolaient et pillaient, mais essayons de les comprendre, comme nous comprenons aussi ceux qui les ont dépouillés de leur emploi. La polarisation des masses protestantes derrière leur bourgeoisie a eu cette contrepartie abominable, elle a été payée au prix du sang des catholiques et des protestants.

Le pogrom dans l’ouest du comté de Cork

Tout en exonérant les républicains de l’accusation d’avoir fomenté les pogroms de Belfast, il reste à examiner ce mythe, existant dans le Free State, selon lequel seuls les orangistes sont capables d’une telle cruauté sur leurs compatriotes. En avril 1922, à l’époque de la Trève, un pogrom aussi méchant que celui de Belfast, eut lieu dans l’ouest du comté de Cork. Après qu’un officier de l’IRA fut tombé sous les balles d’un protestant, des hommes en armes visitèrent des maisons protestantes dans les environs de Bandon, et en un seul jour, neuf protestants furent tués par balles. Un jeune homme de 18 ans fut tué par balles dans sa maison de Clonakilty, un jeune homme à peine marié fut tué de la sorte à Dunmanway, et deux vieux messieurs de 70 et 80 ans. A Ballineen, Enniskeane et Castletown-Kenneigh, eut lieu la même histoire : on frappe à la porte en pleine nuit et les hommes de la maison sont abattus devant leur famille.

Le week-end suivant, des protestants fuyaient la région, prenant le bateau à Rosslare pour la Grande-Bretagne. La semaine prit fin avec le meurtre d’un vieux protestant, âgé de 70 ans et atteint de l’arthrite. La différence importante entre les deux pogroms fut que la bourgeoisie catholique condamna franchement ces actes et prit toutes les dispositions nécessaires pour protéger la minorité protestante, et Tom Hales, dirigeant de l’IRA, fit une déclaration offrant protection à tous les protestants et menaçant les coupables de peine de mort. De même, il est significatif que l’exécutif belfastois de Sinn Féin publia une déclaration disant : «Nous voulons faire part de notre horreur devant cet assaut brutal contre nos compatriotes protestants du comté de Cork, et souhaitons que Dail Eireann [le parlement-gouvernement républicain] réussisse à amener les meurtriers devant la justice».

La bourgeoisie catholique voulut éviter, et réussit à éviter, une répétition du pogrom du comté de Cork, parce qu’elle n’avait pas de raison objective de persécuter les protestants dans le Sud. Dans le Nord, l’intérêt objectif de la bourgeoisie était que le conflit sectaire continue, d’où leurs semblants d’efforts pour arrêter les progroms. Lorsqu’on compare le rôle de l’armée britannique aujourd’hui [décembre 1970], qui réussit à peu près à empêcher un conflit sectaire dans le Nord, et l’année 1921, pendant laquelle on maintenait cette armée dans ses casernes du Nord, pour laisser le travail au RUC et aux Specials, on comprend clairement les desseins de la bourgeoisie protestante à l’époque.

L’agitation ouvrière dans les années 1930

Mick Lynch, dans son traitement de la période 1932-35 à Belfast, n’est pas très clair, et laisse entendre que c’est l’IRA qui est la principale coupable de la destruction du peu d’unité ouvrière qui existait. Les faits qui suivent montreront au lecteur un tableau plus clair, et je vais démontrer que le rôle de l’IRA a été tout à fait mineur. Les manifestations de 1932 à Belfast, qui réunirent travailleurs catholiques et protestants, étaient la conséquence directe des conditions de vie sinistres qui s’imposaient dans cette ville et qui affectaient les deux communautés. Le capitalisme mondial était en crise depuis 1929, et Belfast, qui était une ville très industrielle, était très lourdement frappée. Le chômage était de 27,2% dans les 6 comtés, contre 21,9% en Grande-Bretagne.

Le lundi 3 octobre 1932, 10.000 travailleurs au chômage marchèrent et entendirent les discours de Jack Beattie (député du Labour), Sean Murray (Revolutionary Workers Group), Tom Geehan (Outdoor Relief Workers Committee – comité de soutien des chômeurs), Alderman Pierce (syndicaliste indépendant) et Harry Diamond (nationaliste). Le jour suivant, des milliers de personnes marchèrent en direction de la Belfast workhouse et des gens, à leur retour, détruisirent des sièges d’entreprises et des boutiques dans les quartiers de Sandy Row et de Falls. Craigavon tenta de diviser des travailleurs en disant : « Si les fauteurs de trouble qui sont venus à Belfast pensent pouvoir ainsi obtenir la République, ils se trompent lourdement ». Il ajouta qu’il n’était pas « homme à se laisser intimider ».

Bien que des membres de l’Association des Protestants d’Ulster, dont beaucoup de B-Specials [forces de police locale supplétive, constituée de civils protestants], soutinssent cette lutte, ils n’avaient pas avec eux la majorité des militants « nationalistes », tout comme l’IRA de son côté. Quelques jours après le discours de Craigavons sur la République, des inscriptions du genre « Des Sinn Feiners sont ici » apparurent à plusieurs endroits dans la quartier protestant de Shankill Road.

Dans une entrevue donnée à la presse, un membre du comité de soutien des chômeurs disait ne pas croire au succès de ces tentatives. « Les gars, disait-il, savent bien qu’il s’agit d’un combat ouvrier et ne veulent pas être influencés par toute différence qui pourrait les diviser et détruire la solidarité qui est si nécessaire dans ce combat pour de meilleures conditions de vie. » Pendant les deux première semaines du mois d’octobre 1932, ni les peurs de République agitées par Craivagon, ni les méchants slogans écrits sur les murs par les nationalistes protestants extrémistes, ni l’assassinat d’ouvriers par le RUC ne put défaire l’unité des ouvriers catholiques et protestants. Lorsqu’enfin leur revendications furent satisfaites, le président du comité des chômeurs fit cette remarque : « Ces deux dernières semaines seront vues comme les plus glorieuses de toute l’histoire de la classe ouvrière de Belfast. D’abord, elles ont vu les ouvriers protestants et catholiques défiler ensemble, puis, mardi, combattre ensemble. »

Plus tard dans le même mois, George Gilmore, s’adressant à une grande foule lors d’une commémoration républicaine à Newmarket, dans le comté de Cork, provoqua un tonnerre d’applaudissements lorsqu’il dit à propos de cette lutte : « Cette révolte à Belfast a été l’événement politique le plus important, plus important que le renversement du gouvernement de Cosgrove, parce qu’elle a mis ensemble les deux parties qui sans cesse se combattaient à Belfast : l’IRA et les Specials de Belfast. »

En janvier 1933, une nouvelle époque apparut avec l’arrivée au pouvoir de Hitler, suivie de la répression-suppression des organisations de classe ouvrière dans ce pays. En Irlande, les vociférations de la Ulster Protestant League (UPL), qui soutenait en 1933 l’Allemagne nazie, et l’adption de la chemise bleue par la Army Comrades Association dans le Sud, furent le signal adressé aux ouvriers qu’il fallait s’organiser. En juin 1933, les branches du Revolutionary Workers Group de Belfast, Derry et Coleraine rejoignirent leurs camarades de Dublin, Cork et d’ailleurs dans le Free State, pour former le Communist Party of Ireland (CPI). Plus tôt dans l’année 1933 – malgré les efforts de Craigavon et des Pasleyites [partisans de Ian Paisley, grande figure du suprématisme protestant] de l’époque – l’UPL, des travailleurs catholiques et protestants avaient mené une grève de deux mois contre des baisses de salaires dans les chemins de fer. Cette grève s’était accompagnée d’une vague de sabotages, organisée par des militants catholiques et protestants, contre des propriétés de l’entreprise de chemins de fer. Un policier du RUC, un catholique nommé Ryan, originaire du comté de Tipperary, fut tué lors d’un incident.

Juste après sa formation, le CPI fut en butte à l’application de la loi sur les pouvoirs spéciaux [‘Special Powers Act’] qui devenait permanente à partir cette année. Des maisons étaient perquisitionnées pour débusquer de la littérature communiste, beaucoup de membres du parti perdirent leur emploi suite aux « appels amicaux » que la police passait aux patrons, et bien peu avaient un emploi. Dans la ville d’Armagh, le RUC fit des raids contre des maisons en pleine nuit pour y chercher de la littérature communiste, suite à un article dans la presse unioniste qui racontait qu’un conseil communiste avait été fondé dans la ville. Comme on pouvait s’y attendre, des membres du Labour furent aussi perquisitionnés et C. McKee, le conseiller municipal travailliste, porta plainte le 2 octobre 1933.

Pour commémorer l’anniversaire de la mort par balles des ouvriers belfastois d’octobre 1932, le Irish Unemployed Workers’ Movement organisa une marche sur Belfast début octobre. Certains manifestants venaient de Derry, et un contingent de Dublin. Ceux de Derry arrivèrent, mais les marcheurs venus de Dublin furent arrêtés à Newry, près de la frontière, et renvoyés dans le Free State. La manifestation de Belfast fut interdite et Tom Geehan, le leader des chômeurs, prit la sage décision de ne pas chercher l’affrontement avec l’armée et la police qui, elles, étaient fin prêtes. Cette décision démontrait la détermination des sections avancées de la classe ouvrière, qui ne souhaitaient pas s’impliquer dans un combat sectaire.

Quelques jours auparavant en effet, un jeune policier du RUC, originaire du comté de Westmeath, avait été tué alors que des hommes armés tentaient de pénétrer dans une maison qui était gardée par la police. Comme le dit Geehan : « Même si cet incident n’a pas de rapport avec notre lutte, faire une manifestation dans l’atmosphère qui prévaut en ce moment, pourrait déclencher des troubles dans certains quartiers de la ville ». Le fait qu’un tenancier de pub, nommé O’Boyle, ait été tué par des militants protestants quelques heures à peine avant sa décision de ne pas affronter l’armée et la police, démontre amplement sa sagesse et celle de son comité.

Le samedi 15 octobre, Harry Pollitt, secrétaire du Parti Communiste de Grande-Bretagne (CPGB), qui rentrait d’une réunion du parti, fut arrêté et déporté. Sean Murray, secrétaire du CPI, fut arrêté dans le hall du meeting et renvoyé en train à Dublin. Il est intéressant de remarquer que le nationaliste catholique Joe Devlin dirigeait lui aussi à l’époque un groupe de chômeurs, qu’il avait envoyé en pèlerinage à Rome! A la fin de cette année, l’IRA se présenta dans plusieurs circonscriptions aux élections législatives du Nord, et fut soutenue publiquement par les communistes.

En 1934, une partie de la gauche de l’IRA était partie pour former l’organisation anti-impérialiste Republican Congress. Elle était soutenue à Belfast, au point qu’il fallut affréter trois bus pour emmener des ouvriers de Shankill Road à la commémoration de Wolfe Tone à Bodenstown, dans le comté de Kildare, en juin 1934. Ces militants marchaient sous des bannières frappée des slogans « Briser la connexion avec le capitalisme » et « Irlandais Unis de 1934 ». Il est regrettable que des membres de l’IRA aient attaqué ces manifestants, capturé et déchiré leurs bannières. Toutefois, ces éléments étaient heureusement la minorité dans l’IRA et beaucoup de membres de base continuaient de soutenir leurs camarades du Republican Congress.

L’Internationale Communiste n’était pas aveugle au potentiel de l’IRA et dans un numéro de son journal Imprecorr, elle disait : « Les camarades de l’IRA font un bon travail de masses, sur les chantiers et dans le mouvement des chômeurs. Le parti doit appeler nettement la base des républicains révolutionnaire de l’Armée Républicaine, à rejoindre la Ligue contre le Fascisme dans le cadre du front uni : le combat glorieux de l’IRA doit être utilisé pour détruire le fascisme. » Quelques années plus tard, le section irlandaise de la Brigade Internationale était formée en majorité de membres de l’Armée Républicaine.

Source : ici

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3 commentaires pour Jim Lane – L’IRA de Belfast était-elle catho-fasciste? (première partie)

  1. Liam dit :

    Cet article souleve le probleme si l IRA dans le nord relevait plus du Defenderism que du republicanisme. Le Republicanisme etait tres faible a Belfast, c’etait le seul endroit ou le SF n’avait pas reussi a faire elire un seul candidat aux elections de 1918. La tradition politique etait « Hibernienne » (ie equivalent catholique de l’ordre d’orange) Le principal dirigeant politique etait Joe Devlin.
    Depuis la publication de cet article, beaucoup d’etudes plus approfondies sur le sujet sont sorties.Je recommande en particulier la lecture de
    Jimmy McDermot, Northern Divisions: The Old IRA and the Belfast Pogroms 1920-1922, Belfast: Beyond The Pale Publications, 2001
    Ce qui vaut pour les annees 20 vaut aussi pour la periode 1968-98. Le debat de 1997 – 2000 entre Robert White (le biographe de ROB) et d’autres sur si campagne PIRA etait sectaire dans la revue Terrorism and Political Violence est extremement interessante..
    Ce debat a reprit entre Robert White et Henry Patterson l’annee derniere specifiquement sur la region Fermanagh- Sout Tyrone.
    (je vous ai deja envoye ces documents en PdF il y a un moment – si vous les voulez encore merci de me contacter)
    Lane mentionne l’incident Dunmanway. Peter Hart quand il a lance son pave The IRA and its Enemies (1997) qui a revolutione l’historiographie de la periode 1916-22 a fait l’argument que le sectarisme motivait l’IRA de Cork
    Meda Ryan, Jack Lane (le frere de Jim) et Brian P Murphy (un moine historien qui a celebre les funerailles de Tom Maguire) ont critique sa these. Voir ceci pour plus d’infos:
    http://www.academia.edu/612672/Distorting_Irish_History_Two_the_road_from_Dunmanway_Peter_Harts_treatment_of_the_1922_April_killings_in_West_Cork

  2. peadar dit :

    Merci pour toutes ces montagnes de savoir Liam! Laisse nous seulement le temps de lire et digérer tout ça😉

    Aujourd’hui c’est le 21 janvier : date de la mort de Lénine (21 janvier 1924) et date de la déclaration d’indépendance de Dail Eireann (21 janvier 1919)
    D’ailleurs les 2 sont connectés, vu que l’URSS (ou plutôt son ancêtre dont je ne sais plus le nom exact) est le seul etat du monde à ma connaissance à avoir jamais reconnu la République Irlandaise

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