Myles Byrne – Mémoires d’un exilé irlandais de 1798

« Les bourgeois du temps d’Helvétius ne ressemblaient pas à ceux du nôtre. La bourgeoisie était susceptible alors de sentiments généreux. Luttant contre le clergé et la noblesse, contre « les grands », « les puissants » et « les privilégiés », elle luttait pour la cause de l’humanité entière. L’idéal de ses représentants éclairés n’était pas une société où quelques milliers de capitalistes vivent de la sueur de millions de prolétaires. Loin de là, les philosophes du dix-huitième siècle rêvaient à une société composée de propriétaires, inégaux quant à leur fortune, mais tous indépendants, tous travaillant pour leur propre compte. Ce rêve était irréalisable, il contredisait toutes les lois de la production capitaliste. Mais, tant que les philosophes caressaient ce rêve, ils ne pouvaient pas devenir les avocats des exploiteurs. Et très souvent ils disaient à ces derniers des choses assez dures à digérer. »     G. Plekhanov

On savait parfaitement que l’époque de la grande lutte et du soulèvement en masse avait été définitivement fixée au printemps suivant ; on n’avait donc plus que l’hiver de 1797-1798 pour compléter les préparatifs nécessaires à cet événement tant désiré. Rien ne peut dépasser l’empressement et la bonne volonté des Irlandais Unis à obéir aux instructions qu’ils recevaient à l’effet de se procurer des armes, des munitions, etc., malgré les difficultés et les périls que leur offrait l’achat de ces objets. Chaque homme avait une arme à feu quelconque ou une pique ; il était facile à cette époque de se procurer cette dernière arme, car les forgerons étaient presque tous Irlandais Unis. Les fers des piques s’obtenaient promptement, mais il était plus difficile de se procurer des hampes, et la coupe des jeunes frênes pour en fabriquer éveilla l’attention et en fit soupçonner le motif.

pikeCependant, comme il ne se trouva pas de dénonciateur, tout marcha bien jusqu’au fatal 30 mars 1798, jour dans lequel toute l’Irlande se vit placée sous la loi martiale, et officiellement déclarée en état de rébellion par une proclamation du lord-lieutenant et du Conseil privé du royaume. Cette proclamation enjoignait aux militaires de recourir aux voies de répression les plus sommaires à l’égard des troubles de tout genre. A partir de ce moment, chacun se considéra comme placé sur une mine prête à éclater, et tous aspirèrent après l’ordre d’agir.

Quel malheur que lord Edward Fitzgerald, ou le Directoire, n’ait pas saisi cette circonstance pour décréter l’entrée en campagne, au lieu d’attendre que les chefs fussent arrêtés ou forcés de se cacher pour échapper aux tortures les plus cruelles qui aient jamais été inventées par une nation sauvage sur la surface du globe. Les furieux inquisiteurs d’Espagne auraient pu recevoir des leçons des Beresfords de cette époque.

Le fouet, la demi-pendaison, le piquet, étaient de douces tortures comparées aux bonnets de poix qu’on appliquait sur la tête de ceux qui se trouvaient porter les cheveux ras et qu’on appelait des tondus (croppies). Après leur avoir rasé complètement la tête, on les coiffait d’un bonnet de forte toile bien enduit de poix bouillante et qui s’appliquait si justement sur la tête qu’on ne pouvait l’en enlever qu’en arrachant une partie de la peau et de la chair. Souvent même, on coupait une oreille à la victime pour que l’exécuteur fût certain que, grâce à ce signe, on pourrait la retrouver facilement, si elle s’échappait.

Les soldats, installés à discrétion chez les habitants, appartenaient pour la plupart aux anciens Bretons, un régiment cruel rendu fameux par les nombreux outrages qu’il commit partout où il séjourna. Ces monstres féroces, établis dans des maisons qu’avaient dû quitter les hommes, infligèrent aux malheureuses femmes qui y étaient demeurées toutes sortes de brutalités. Que de rigueurs, de malheurs et de misères n’eut pas à souffrir le misérable peuple sur lequel on avait lâché une soldatesque pareille à celle qui se trouvait alors en Irlande ! Ce fut alors que sir Ralph Abercrombie, peu soucieux de ternir sa gloire militaire en sanctionnant par sa présence des mesures qui révoltaient son caractère, se démit du commandement général de l’armée d’Irlande, le 29 avril 1798.

Plusieurs magistrats de basse extraction se prévalurent de la loi martiale pour prouver leur grand dévouement au gouvernement, en persécutant et même en torturant les habitants inoffensifs des campagnes. Archibald Hamilton Jacob et les miliciens à cheval d’Enniscorthy ne sortaient jamais de la ville sans être accompagnés d’un exécuteur officiel muni de ses cordes, de ses fouets, etc.

Hawtry White, Salomon Richards et un ministre protestant, nommé Owens, se firent remarquer par leur ardeur de cruauté et de persécution, et ce dernier surtout par l’emploi des bonnets enduits de poix et l’application d’autres tortures. Il est honorable pour quelques unes de ses victimes de n’avoir tiré d’autre vengeance de lui que de le coiffer d’un bonnet de poix, lorsque ce vil gredin tomba entre leurs mains et fut amené prisonnier au camp insurrectionnel de Gory. J’eus quelque difficulté à en empêcher d’autres qu’il avait martyrisés, de le mettre en pièces.

PitchCappingIl finit cependant par s’échapper avec d’autres prisonniers, escortés et gardés qu’ils étaient par des hommes qui ne croyaient pas que la vengeance ou les représailles puissent servir la cause sacrée qu’ils avaient embrassée, et qui désiraient surtout qu’on ne pût penser qu’ils avaient entrepris une guerre religieuse.

Bien que plusieurs des principaux chefs des Irlandais Unis fussent protestants, les magistrats orangistes firent tous leurs efforts pour répandre la croyance que les catholiques n’avaient d’autre objet en vue que de tuer leurs compatriotes protestants, et, pour appuyer cette opinion, ils firent tout leur possible pour provoquer le malheureux peuple à commettre des outrages et des représailles, en le massacrant et en incendiant ses maisons. Bref, la situation du pays avant l’insurrection ne peut être imaginée que par ceux qui ont été témoins des atrocités de tout genre commises par les soldats et les Orangistes, lâchés sur une population malheureuse, sans défense et sans armes.

Myles Byrne, Mémoires d’un exilé irlandais de 1798, pp. 27-30

Source : ici

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