Les Sinn Feiners en goguette à Pyongyang

Article écrit par Liam O’Ruairc dans la revue The Blanket, en 2002

Ruth Dudley-Edwards a dit un jour que les habitants de Belfast-Ouest s’étaient faits laver le cerveau comme des nord-coréens. Elle aurait sans doute été curieuse d’apprendre qu’il y a vraiment eu des liens entre Sinn Féin et la Corée du Nord. La récente visite de Gerry Adams à Cuba a mis les rapports existant entre Sinn Féin et le régime de Castro sous les projecteurs des médias. Mais les rapports entre Sinn Féin et la Corée du Nord sont un chapitre beaucoup moins connu. Et vu les réactions qui ont salué la visite d’Adams à Cuba, il est hautement improbable que Sinn Féin organise une visite en Corée du nord dans l’avenir proche, surtout depuis que la Maison Blanche considère Pyongyang comme un « Etat voyou », et que la Corée du Nord figure en bonne place dans la liste des cibles du Pentagone. Sinn Féin ne peut pas se permettre de s’aliéner ses alliés américains.

Le chaînon principal qui relie Sinn Féin à la Corée du Nord est Gerry MacLochlainn, ancien responsable de Sinn Féin au Pays de Galles, qui avait été libéré de prison en novembre 1983, après deux ans de détention pour conspiration visant à provoquer des explosions, pour ensuite devenir le responsable principal de Sinn Féin en Grande-Bretagne. Récemment, il est devenu conseiller municipal à Derry et manager de la circonscription de Mitchell McLauglin.

MacLochlainn était entré en contact, en Grande-Bretagne, avec des cercles sympathisants avec le régime nord-coréen et son idéologie officielle, nommée le Juche. Parmi ces groupes, le GIFAC et l’Association des Ouvriers Indiens d’Harpal Brar (désormais président de la Stalin Society). Sinn Féin a donc développé des rapports amicaux avec des cercles. MacLochlainn a même écrit une brochure nommée « The Irish Republican and Juche Conception of National Self-Dignity are One » (London: Mosquito Press, 1985). Cette brochure montre les points communs entre l’idéologie républicaine irlandaise et le Juche. Le Juche est un mélange de nationalisme radical et de socialisme, et il a autrefois été proche du maoïsme.

Il n’est pas surprenant que lors de leur période la plus « tiers-mondiste », des membres de Sinn Féin aient eu de la sympathie pour ces idées. Le monde, l’Irlande et la Corée, ont beaucoup changé depuis 1985, mais on peut constater qu’en novembre 1999, MacLochlainn a parlé, en compagnie d’Harpal Brar, à la tribune de la commémoration de la grande révolution d’octobre 1917, organisée par la Stalin Society à Leicester.

Il ne s’agissait pas simplement des idées individuelles d’un simple membre de Sinn Féin. En 1986, le bureau des affaires étrangères de Sinn Féin envoya un message de solidarité au régime nord-coréen. Le message, signé Sile ni Dhara, disait : « Nous apportons notre soutien au Parti des Travailleurs de Corée dans son combat pour l’établissement d’une République démocratique confédérée de Corée ». (« Sinn Fein Letter to Korea, » Ireland’s War, numéro 18, juin 1986, p.7)

De même, lors d’une visite dans des pays scandinaves en 1987, Gerry Adams participa à une réception à l’ambassade de la République démocratique et populaire de Corée, à l’occasion du 75è anniversaire de Kim Il Sung. (« Gerry Adams visits Scandinavia », Ireland’s War, numéro 23, juillet 1987, p.7). En 1989, une délégation officielle incluant Gerry MacLochlainn, Sheena Campbell (qui allait être tuée en 1992 par des loyalistes) et John Doyle participa au Festival Mondial de la Jeunesse à Pyongyang (« Sinn Fein Delegation at World Youth Festival », An Phoblacht-Republican News, vol.11 numéro 26, 29 juin 1989, p.14).

De son côté, le régime nord-coréen se référait à l’occasion à l’Irlande. Dans les années 1980, Kim Il Sung avait déclaré que « les peuples coréens et irlandais ont tous deux un passé amer, ont été maltraités et opprimés par la domination coloniale des impérialistes, et continuent de souffrir de la division nationale, à cause de politique d’occupation mise en œuvre par des forces extérieures » (« Korean Friendship », Ireland’s War, numéro 24, octobre 1987, p.6)

Des conférences sur le Juche sponsorisées par le régime nord-coréen, par exemple à Londres en 1985 ou à Paris en 1987, avaient de même soulevé la question irlandaise. Cependant, la Corée du Nord ne soutenait pas officiellement le mouvement républicain. La Corée du Nord, bien qu’hostile à l’impérialisme britannique, devait ménager le Workers Party et le Parti communiste d’Irlande, qu’elle soutenait.

Un certain nombre de raisons peuvent expliquer les appréciations positives de Sinn Féin au sujet de la Corée du Nord : certains parallèles entre les situations coréennes et irlandaises (la partition par exemple), une sympathie pour un petit pays qui lutte pour l’indépendance et le socialisme, et aussi pour ses réussites (Pyongyang a un métro, ce que Dublin n’a toujours pas malgré 30 années de subventions européennes), sont les deux raisons majeures qui expliquent le soutien républicain irlandais à la Corée du Nord. Mais il serait erroné de conclure de cela, comme le feraient sans doute le Daily Telegraph ou le Irish Independent, que Sinn Féin veut transformer Dublin en une espèce de Pyongyang irlandais. L’idéologie de Sinn Féin et ses projets économiques ont plus à voir avec de la social-démocratie qu’avec le Juche de Kim Il Sung. Et je ne crois pas que Gerry MacLochlainn bombarde souvent les habitants du Creggan [quartier populaire de Derry] de références au Juche.

En ce qui concerne la politique étrangère, la Corée n’est pas pertinente pour Sinn Féin. Et les références à la Corée du nord ont toujours été rares, de sorte que la signification du lien entre Sinn Féin et la Corée du Nord ne doit pas être surestimée. Mais ce qu’on peut voir, c’est que Sinn Féin passe de la Corée du Nord ou de Cuba à la Maison Blanche, et se trouve à l’aise dans les deux situations, manifestant par là un opportunisme certain, même s’il est travesti en pragmatisme. Cela montre bien que la politique étrangère de Sinn Féin cherche à plaire à tous en même temps. Sinn Fein adoptera une rhétorique « anti-impérialiste » à telle occasion, puis la rhétorique de la « résolution des conflits » à telle autre. Mais il ne s’agit justement que de rhétorique, pas de cohérence idéologique.

Source : ici

Cet article, publié dans Analyse, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s