Au sujet des films mettant en scène la période des « Troubles »

L’Irlande du Nord est une petite région, mais ses problèmes ont largement dépassé ses frontières. Malachi O’Doherty examine la façon dont l’IRA et les loyalistes jugent les films qu’ils ont inspirés, dans cet article écrit en 2006 pour The Guardian.

« Même les Prods [terme populaire désignant les protestants] ont pensé que Odd man Out [‘Huit heures de sursis’] était un bon film » nous dit David Ervine, leader du Progressive Unionist Party. Ervine avait été emprisonné en 1974 après avoir été arrêté au volant d’une voiture piégée, pour le compte de l’Ulster Volunteer Force. Ce film, réalisé en 1947 par Carol Reed, dans lequel James Mason joue un soldat de l’IRA blessé, en fuite à travers Belfast, est un des plus grands films faits autour du thème de l’Irlande du Nord, mais il constitue une anomalie puisque cette histoire nord-irlandaise n’est pas la sienne.

L’Irlande du Nord Odd-man-out-posterest une petite région de 1,5 million d’habitants qui a suscité un intérêt général en raison des Troubles. Aucun film sur l’IRA ne peut générer de bénéfices sur ses entrées dans la seule Irlande. En théorie, un producteur peut même très bien tourner un film à Belfast même si personne ne va le voir en Irlande. Ceci réduit l’exigence de précision, et la majorité des spectateurs ne va pas chipoter sur les détails. Les réalisateurs tombent donc souvent dans certains travers. Soit, ils représentent l’IRA en fonction de la façon romantique dont elle est perçue naïvement par un public nombreux et éloigné, comme par exemple les Irlando-américains ou les gens de la gauche européenne. Soit ils se servent de l’IRA comme d’une simple toile de fond pour un drame psychologique, dans lequel l’intrigue est plus convaincante que les détails.

Cependant, les détails peuvent faire la différence, y compris dans un film de type drame psychologique. Some Mother’s Son, sorti en 1996, met en scène Helen Mirren, dont le fils participe à la grève de la faim, ce qui place cette femme dans une relation difficile avec d’autres familles de membres de l’IRA. Le cinéaste fait référence à une version de la grève de la faim qui a suscité récemment la controversse : il se peut que des dirigeants républicains aient cherché à prolonger la grève de la faim, parce que la continuation des funérailles permettaient de récolter plus de gains politiques que si la grève de la faim avait pris fin. Cette affaire a été révélée l’année dernière par Richard O’Rawe, ancien prisonnier de l’IRA, dans son livre Blanketmen.

O’Rawe a été vilipendé par ses anciens camarades, parce qu’il affirmait que les prisonniers en grève de la faim étaient prêts à accepter un accord après que quatre hommes furent morts, mais que la direction de l’IRA en dehors de la prison avait rejeté cet accord. Mais que pense Richard O’Rawe pense de Some Mother’s Son? « Dans l’ensemble, il reconstitue fidèlement les événements », dit-il.

Il y a une scène dans laquelle le jeune prisonnier, embrassant sa mère, utilise sa langue pour lui faire passer un message dans la bouche. Etre embrassée ainsi par son fils, pour la cause, représente une offense ultime pour sa mère. « Cela semble une chose assez normale » dit O’Rawe. « Je me souviens l’avoir fait avec une femme d’une soixantaine d’années. L’important était de faire sortir le message. Je dirais même qu’elle n’y a accordé aucune d’importance. »

Anthomy McIntyre, comme Richard O’Rawe, était un proche de Bobby Sands. Il revient sur la scène de Some Mother’s Son dans laquelle Sands, pour élever le moral des troupes, leur ordonne de faire des pompes. « Je dirais que les gars auraient dit : ‘d’accord, Bobby’ et lui auraient fait croire qu’ils avaient fait les pompes pour lui faire plaisir. Ce qui n’aurait pas échappé à Bobby. Cependant le film était bien pour le côté double jeu des Britanniques. »

Lorsque les détails sont faux, la critique est immédiate. Dans The Crying Game de Neil Jordan, Stephen Rea dit: « Avez-vous déjà essayé de ramasser vos dents avec les doigts cassés? ». Non-réaliste selon O’Rawe! « Personne à Belfast ne sortirait une réplique comme celle-là sans avoir passé la nuit à les chercher », dit-il. Mais ce n’est pas tout. « Cette scène de jambisation dans In the Name of the Father (Au Nom du Père), c’est du n’importe quoi! »

McIntyre doute qu’il soit possible pour un acteur ou un réalisateur de représenter l’IRA telle qu’elle était à l’époque, même si Brad Pitt et son coach vocal, Brendan Gunn, lui ont rendu visite pour avoir des conseils sur la façon de jouer son rôle de soldat de l’IRA dans The Devil’s Own [‘Ennemis rapprochés’]. Il n’empêche que le cinéaste a imposé son interprétation du personnage joué par Brad Pitt – le montrant en catholique dévôt ayant tendance à dire des choses comme: « Pauvre Annie, tué par une balle en plastique, que Dieu ait pitié de son âme ». Or, c’est tout à fait le genre de choses que seule une grand-mère d’un homme de l’IRA pourrait dire.

The Devil’s Own est la contrepartie hollywodienne de films comme Hidden Agenda et The Wind That Shakes the Barley [‘Le Vent se lève’] de Ken Loach. Tout en donnant un visage sympathique au mouvement républicain, du point de vue de la gauche européenne, The Devil’s Own cible les romantiques du public anglo-américain. Et comme ce public est extrêmement éloigné de la réalité nord-irlandaise, le film pu montrer l’IRA comme étant presque un équivalent militaire de l’armée britannique, ce qui est loin de la vérité.

Même si McIntryre pense que l’IRA est difficilement représentable, il y a un film sur l’IRA qu’il apprécie : Shake Hand with the Devil, tourné en 1959, avec James Cagney. « Quant nous étions enfants, c’était un grand événement, et nous attendions tous qu’il passe à la télé. En plus, une rumeur disait que le film pourrait être censuré. A la fin, j’étais furieux car Cagney est tué par le gars qui voulait accepter la trève », dit-il.

Une autre bizarrerie des films qui parlent de l’Irlande du Nord est qu’ils racontent le plus souvent des histoires dans lesquelles les personnages sont soit républicains, soit britanniques. Les réalisateurs ont été attirés par l’IRA comme toile de fond, mais peu ont remarqué qu’elle faisait aussi face à des milices paramilitaires loyalistes, constituées de gens venus des quartiers protestants.

Au contraire, le film sur les loyalistes, dont David Ervine chante les louanges, a été fait pour la télévision, et attache de l’importance à la restitution des détails, puisqu’il doit convaincre les téléspectateurs locaux. As the Beast Sleeps, écrit par Gary Mitchell, montre un plan qui fait dire à Ervine : « Je ne suis pas sûr que quelqu’un ait jamais tenté d’avoir une compréhension globale du loyalisme ». Il affirme que l’histoire loyaliste a l’étoffe d’une histoire héroïque. « C’est l’histoire d’une explosion de violence, d’une société qui n’était pas protégée, et de gens qui s’en fichaient. Le peuple cherchait à s’impliquer parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre. »

Davy Adams, autre ancien loyaliste, qui fut membre de l’Ulster Defence Association, dit qu’il ne trouve aucun intérêt dans ces films sur les Troubles, non parce qu’ils ont l’habitude de célébrer l’IRA, mais tout simplement parce que cet homme ne veut pas remuer le couteau dans les plaies du passé. « Cependant, j’ai aimé The Boxer« , dit-il. Peut-être que l’attrait de The Boxer (1997) réside dans le récit d’une histoire semblable à la sienne : un ancien paramilitaire essayant de rompre ses liens avec le passé, mais qui reste toujours vulnérable et proche de ceux qui l’entourent. Par exemple, quand Davy Adams a rompu avec l’UDA, sa maison fut attaquée.

Une histoire doit entrer en résonance avec l’expérience pour paraître vraie, et beaucoup de films sur l’IRA ne résonnent pas de cette façon pour les militants de l’IRA. Le meilleur discours sur leur expérience commune pourrait très bien être énoncé sur une autre toile de fond. Mais ces mauvais films ne trouvent un écho que dans la nostalgie romantique des Américano-irlandais, aussi chauvins que mal informés.

Même quand un film est applaudi par des gens issus des deux communautés, il y a toujours quelque chose à redire. Odd Man Out était un bon film, mais un pasteur presbytérien me dit un jour : « Les accents sont horribles. Cyril Cusack a été le seul à faire un effort pour saisir avec justesse l’accent du Nord. »

Source : ici

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2 commentaires pour Au sujet des films mettant en scène la période des « Troubles »

  1. peadar dit :

    Et on a une pure dégaine avec nos manteaux!
    Par contre on dirait qu’on chante un chant chinois…

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