En 1974-75, l’Etat du Sud tremblait sur ses gonds, alors que la Grande-Bretagne envisageait de lâcher le Nord

Ce document très important a été écrit en 2006 par Garret FitzGerald, qui était à cette époque ministre des affaires étrangères du gouvernement de Dublin. En 1974-75, l’IRA provisoire était en cessez-le-feu et négociait avec l’Etat britannique un retrait du Nord occupé. L’Etat du Sud était presque aux abois. Nous decouvrons dans ce document fascinant comment le gouvernement de Dublin, fruit de la partition, a tout fait pour que l’Etat britannique ne quitte pas l’Irlande.

La publication des archives d’Etat irlandaises et britanniques des années 1974 et 1975 a révélé à quelle point était profonde la préoccupation du gouvernement de coalition [coalition entre les partis Fine Gael et Labour, au gouvernement de 1973 à 1977] dont j’étais le ministre des affaires étrangères, au sujet du possible retrait britannique d’Irlande du Nord. Harold Wilson envisageait cette possibilité en cas d’échec d’un accord sur l’avenir du Nord. Il y avait un vrai danger que ce retrait ne soit suivi de guerre civile et d’anarchie en Irlande du nord, avec des répercussions inévitablement désastreuses pour notre Etat autant que pour le Nord, et peut-être aussi pour la Grande-Bretagne elle-même.

Dans le Sunday Independent du 1er janvier 2006, le professeur Ronal Fanning a publié par le menu le mémorandum que le ministère des affaires étrangères avait fait lire aux membres du gouvernement, le 11 juin 1975. Fait rare, ce mémo avait été soustrait aux documents d’archives que le premier ministre distribue aux historiens. Toutefois, une copie de ce mémo avait été incluse au milieu d’autres documents à distribuer aux historiens, ainsi qu’un document de discussion préparé par le cabinent inter-ministériel sur l’Irlande du nord. Un contre-mémo, daté du 17 juin et préparé par Conor Cruise O’Brien, a été lui aussi rendu public, ainsi que les notes au sujet du mémo originel, rédigées par Dermot Nally, secrétaire d’Etat, le 17 juin, puis de nouveau le 7 juillet, après une discussion avec Liam Cosgrave, premier ministre.

Ce mémo ne figurait plus dans les marocains du gouvernement le 24 juillet 1975. Le professeur Fanning ne sait peut-être pas qu’à la fin de chaque mois de juillet, il y a un nettoyage des bureaux, qui est la procédure normale, ce qui le conduit à attribuer une signification particulière au retrait de ce document. Néanmoins, il a raison de conclure que ce document a fait naître des tensions dans le gouvernement à cette époque. Il affirme également que ce mémo n’a pas été discuté par le cabinet gouvernemental. Mais ceci ne peut être prouvé, ni réfuté, étant donné que la tradition du cabinet gouvernemental, aussi curieuse qu’elle soit, est de ne notifier que les décisions prises. Si aucune décision n’est prise, rien n’est écrit.

30 ans après, je n’ai pas souvenance d’une telle discussion, ce qui d’ailleurs ne prouve rien. Bien que j’ai des souvenirs très nets de certains événements de ma vie politique, il y a inévitablement beaucoup de lacunes dans mes souvenirs, et parfois au sujet d’événements fort importants. Ce que je peux dire sur ce sujet très particulier, c’est que je n’étais présent lors des réunions du cabinet en juin et juillet 1975, à cause des mes obligations de ministre des affaires étrangères, mais que j’étais présent à huit occasions entre le 20 juin et le 23 juillet. Ce mémo a pu être discuté à de nombreuses occasions dans ces réunions, ou ce qui est moins probable, alors que j’étais absent.

La possibilité d’un retrait britannique d’Irlande du Nord

Pour clarifier le contexte du mémorandum de juin 1975, il faut expliquer que nous soupçonnions Harold Wilson d’envisager, depuis le milieu de l’année 1974 jusqu’à la fin de l’année 1975, la possibilité d’un retrait britannique d’Irlande du Nord. Les politiciens irlandais se méfiaient d’Harold Wilson depuis sa visite de 1971 en Irlande. Il était à l’époque un leader de l’opposition britannique, et avait manigancé, avec l’aide du député John O’Connell, des rencontres secrètes avec des dirigeants de l’IRA, sous le couvert de discussions avec le gouvernement irlandais et l’opposition. Avec quelle force, nous autres leaders démocratiques, condamnions cet épisode, nous le tûmes à l’époque, à cause de notre souci de pas contrarier un futur, ou un ex, premier ministre britannique.

Nous savons maintenant, suite à la déclassification des documents gouvernementaux de 1974, qu’Harold Wilson, une fois revenu aux affaires au début de l’année 1974, avait exigé d’examiner l’option d’un retrait britannique d’Irlande du Nord. Bien que l’imminence de ce retrait était plus forte en 1974, nous savons aujourd’hui, grâce à la publication du journal de Bernard Donoghue, conseiller spécial d’Harold Wilson en 1974-76, que cette option, accompagnée d’une tentative d’indépendance négociée de l’Irlande du Nord en tant que dominion du Commonwealth, continuait à être favorisée par Wilson (et par Roy Jenkins semble-t-il), avant qu’elle ne soit rejetée par la commission gouvernementale sur l’Irlande du Nord, le 11 novembre 1975.

Parmi ceux qui s’opposaient à la proposition de Wilson de se retirer d’Irlande du Nord et de lui permettre de devenir indépendante, figuraient Merlyn Rees, secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, Denis Healey, chancellier de l’échiquier, et Jim Callahan, ministre des affaires étrangères, avec qui j’avais eu des conversations informelles sur l’Irlande du nord alors que nous passions nos vacances tout près l’un de l’autre, à l’ouest du comté de Cork. La publication des documents gouvernementaux britanniques montre que Robert Armstrong, conseiller principal d’Harold Wilson, aujourd’hui Lord Armstrong d’Ilminster (qui joua un grand rôle dans les négociations de l’accord anglo-irlandais de 1985, en tant que conseiller du gouvernement de Margaret Thatcher), avait tenté de dissuader son premier ministre de se retirer d’Irlande du Nord.

newiDu point de vue du gouvernement irlandais, le fait que Merlyn Rees, le secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, n’ait pas pu contrer la grève des travailleurs d’Irlande du Nord en mai 1974, et qu’il ait dû fléchir le genou devant l’armée britannique, et l’effondrement subséquent de l’exécutif pourvu d’un partage de pouvoir [issu des accords de Sunningdale], nous faisaient douter de la capacité et de la volonté du gouvernement Wilson de maintenir une position ferme contre la violence loyaliste et celle de l’IRA.

Evidemment, les membres du gouvernement irlandais ne connaissaient pas la teneur des débats qui avaient lieu à ce moment dans la commission gouvernementale britannique sur l’Irlande du nord, il nous semblait pourtant que si le gouvernement britannique n’arrivait pas à exercer effectivement son autorité lors de cette crise particulière, alors il pourrait être tenté de se retirer d’Irlande du Nord, malgré le risque de chaos qu’un tel acte pourrait provoquer. En outre, Bernard Donoghue avait fait une ouverture en ce sens au secrétaire d’Etat Dermot Nally, et Harold Wilson, lors de sa première entrevue en tant que premier ministre avec Liam Cosgrave en avril 1974, avait tant insisté sur la pression politique et publique en Grande-Bretagne pour un retrait, que cela indiquait que lui-même partageait ce point de vue.

A la fin de l’année 1975, année de la première présidence irlandaise de la communauté européenne, le souci que je portais, en tant que ministre des affaires étrangères, à la possibilité d’un retrait britannique d’Irlande du Nord, me conduisit à en parler à Henry Kissinger, pendant les à-côtés d’une réunion à Washington DC tenu le 8 janvier, où mes collègues européens m’avaient chargé du lancement des discussions américano-européennes. Bien que Kissinger me réaffirmait sa ligne non-interventionniste dans les affaires irlandaises, qu’il tenait, me disait-il, de son épouse Nancy, irlando-américaine, il m’assura que si un développement d’une telle gravité allait intervenir, il pourrait me recevoir.

Pendant mon bref séjour à Washington, des rumeurs commençaient à circuler sur des contacts entre Britanniques et « Sinn Féin » (ce qui voulait évidemment dire IRA), au sujet de la possible continuation du cessez-le-feu que l’organisation avait commencé à Noël 1974. Pendant les 6 mois qui suivirent, Liam Cosgrave et moi-même reçûmes une série de briefings de l’ambassadeur britannique à ce sujet.

Ces réunions étaient profondément perturbantes, en particulier parce que chacune contredisait la précédente. De surcroît, lors de notre seule contact avec Sinn Féin (une rencontre fortuite dans le couloir d’un hôtel de Belfast), le responsable de l’organisation à Belfast avait dit à un officiel du ministère des affaires étrangères que le gouvernement britannique et l’IRA étaient en train de planifier leurs négociations, et que dans ce cadre, l’IRA souhaitait que notre gouvernement laisse tranquille trois de leurs leaders qui étaient en cavale –une proposition que bien sûr nous avons ignorée !

Puis, le 8 février, Robert Fisk publia dans The Times ce qu’il considérait comme étant les douze points d’accord entre l’IRA provisoire et le gouvernement britannique, devant servir de fondement à la cessation des hostilités. Bien que les Britanniques nous disaient ne pas savoir d’où venaient ces douze points, Merlyn Rees révéla plus tard qu’ils avaient été présentés par « Sinn Féin » lors d’une réunion le 21 janvier, réunion que l’ambassadeur britannique nous avait décrite comme étant « de peu d’importance, Sinn Féin ayant peu de choses à dire ».

Lors d’un briefing qui eut lieu après cela, en avril, l’ambassadeur britannique nous dit que « Sinn Féin » revenait sans arrêt sur le retrait britannique et que les Britanniques répondaient en faisant référence à la complexité extrême de l’Irlande du nord et se plaignait du fait que « Sinn Féin » ne parlait pas aux protestants extrémistes. Loin d’être un rejet du retrait britannique, ces réponses, telles qu’elles nous étaient présentées par les Britanniques eux-mêmes, semblaient aller dans le sens d’un encouragement à l’idée d’une indépendance négociée sur la base d’un accord entre les deux ensembles de groupes paramilitaires.

Nos réactions au danger d’un retrait britannique

Tous ces événements perturbants conduisirent le ministère des affaires étrangères et la commission inter-ministérielle sur l’Irlande du Nord (IDU) à projeter des scénarios alternatifs sur l’après-retrait britannique. L’IDU avait été chargé par le gouvernement, sous la direction de Dermot Nally, d’explorer les implications d’un retrait britannique. Les trois scénarios envisagés par l’IDU après les événements du début 1975 étaient les suivants : indépendance négociée, re-partition négociée ou effondrement de l’Irlande du Nord dans l’anarchie. Méditant ces scénarios, mon ministère et l’IDU voyaient bien que notre petite armée de 12.500 membres, dont une partie était déjà mobilisée pour la garde de la frontière, ne serait pas de taille à affronter une crise de cette ampleur, qui suivrait l’effondrement de l’Irlande du Nord dans la guerre civile et l’anarchie.

Cependant, si nous commencions à renforcer notre armée en préparation d’une crise, cela seul pourrait créer de sérieux désordres et menacer l’ordre public dans notre propre Etat (nous avions déjà été incapables d’empêcher l’IRA de brûler l’ambassade britannique à Dublin en 1972). De plus, le renforcement de notre armée pourrait être interprété par les Unionistes du Nord comme une menace à leur encontre, plutôt que comme une mesure destinée à protéger notre propre sécurité. Et cela pourrait précipiter une crise dans le nord, c’est-à-dire exactement ce que nous voulions éviter. Par conséquent, l’option du renforcement de l’armée fut rejetée.

escher_by_chauloomEn même temps, le SDLP faisait une forte pression sur nous, en particulier John Hume, qui nous demandait de nous rapprocher des Britanniques pour obtenir l’assurance qu’ils ne se retireraient pas. Je rejetai une approche à ce point directe, puisque si c’était le cas, nous allions apparaître comme donnant une reconnaissance à cette possibilité, ce qui aurait l’effet opposé à celui que nous recherchions : si nous soulevions ouvertement le problème, les Britanniques pourraient se sentir psychologiquement libres de mener à bien ce projet.

Dans cette circonstance, le ministère des affaires étrangères décida d’avertir l’opinion britannique informée des dangers de tout fléchissement de la volonté britannique, c’est-à-dire de faire pression contre tout retrait britannique, sans toutefois avoir l’air de soulever nous-mêmes le problème. Ainsi, je briefais à Londres, début juin, deux journalistes britanniques responsables sur le sujet de l’Irlande du Nord : il s’agissait de Keith Kyle de la BBC et de John Cole du Guardian. Dans les deux mois qui suivirent, les échos dérivant de ces briefings semblaient avoir produit l’effet désiré. Mais en même temps, avec la fin des travaux de l’IDU, je crus qu’il était temps d’alerter le gouvernement tout entier sur les dangers qui nous faisaient face.

Le mémorandum du 11 juin 1975

Le 11 juin, j’ai soumis au secrétariat du cabinet gouvernemental un mémorandum que le professeur Fanning a pu découvrir aux archives nationales, auquel était joint le rapport de l’IDU sur les trois « scénarios-catastrophe » que nous avions identifiés : une indépendance négociée, une re-partition négociée, et un effondrement de l’Irlande du Nord dans l’anarchie. Ce mémorandum cherchait évidemment à éviter la troisième possibilité. Sa conclusion était qu’étant donné les perturbations énormes que causerait une re-partition, et qu’elle serait susceptible de consolider de façon permanente la division politique de l’île, l’issue la moins dangereuse d’un retrait britannique – si nous ne parvenions pas à l’empêcher – et la seule qui pourrait offrir un espoir minime d’aboutissement pacifique, serait l’indépendance négociée. (Nous étions au courant que certains politiciens unionistes, et certains dans le SDLP, avaient montré en privé des signes qu’un accord pacifique entre eux, dans le cadre d’un partage du pouvoir, pourrait être possible dans ces circonstances.)

Le mémorandum soulevait la question de savoir si le cas échéant, le cabinet gouvernemental devait en parler au SDLP. Rétrospectivement, je pense que cela a été une erreur de soulever la question de possibles contacts avec le SDLP. En outre, il s’avère – bien qu’il ne me l’ait pas dit en face et il ne me semble pas qu’il me l’ait fait savoir à l’époque – que certains aspects de mon briefing aux deux journalistes britanniques aient profondément perturbé Liam Cosgrave. Il semble qu’il ait très mal pris le fait de mentionner, à l’extérieur de notre gouvernement, la vulnérabilité de notre Etat aux conséquences d’un possible effondrement de l’Irlande du Nord dans l’anarchie, vulnérabilité que j’avais cru nécessaire de mentionner dans mon briefing aux journalistes.

Rapports avec le SDLP

Pour comprendre les réactions à notre mémo dans le gouvernement, il faut d’abord dire un mot du rapport entre le SDLP et l’Etat et le gouvernement irlandais. Nous dans la République avons de grands intérêts communs avec ce parti politique depuis sa fondation en 1971. Le SDLP est une puissante barrière contre l’IRA, elle qui affirmait ouvertement à cette époque que son but était de détruire l’Etat irlandais démocratique et de lui substituer par la force une « république socialiste » de toute l’Irlande.

Bien que le SDLP et le gouvernement irlandais partageassent des intérêts communs vis-à-vis de l’IRA, nos préoccupations n’étaient pas et ne pouvaient pas être identiques. Le premier devoir d’un gouvernement irlandais (devoir auquel, étant donné mon background familial, j’ai toujours été sensible), est de préserver la sécurité de l’Etat irlandais, et les intérêts de cet Etat exigent qu’il cherche une issue équilibrée en Irlande du Nord, qui satisfasse les deux communautés qui y vivent.

Le SDLP, d’autre part, était à l’époque la voix principale de la communauté nationaliste dans sa lutte contre la domination unioniste. La plupart du temps, ces deux ensembles d’intérêts pouvaient être satisfaits avec une approche unique, mais il arrivait que des tensions émergent entre leur perspective et la nôtre, dans certains circonstances. Par conséquent, était-il approprié ou sage de montrer nos plans à ce parti ? Ce problème soulevé par le mémorandum était controversé.

Dans le système politique irlandais, cette situation était compliquée par un facteur émotionnel qui faisait rarement surface publiquement et qui était rarement identifié par les observateurs politiques. Il s’agissait d’un certain ressentiment éprouvé par de nombreux politiciens dans la République, qui trouvaient que les intérêts communs de l’Etat irlandais et du SDLP sur la plupart des questions, mais pas toutes, nous avait attaché dans une relation avec ce parti qui allait au-delà de ce qu’ils pouvaient accepter.

Parmi ceux qui étaient particulièrement fâchés de nos rapports avec le SDLP, figurait Conor Cruise O’Brien. A cause de mon engagement à garder des lignes de communication ouvertes avec les unionistes et des tensions que cela engendrait avec certains dans la direction du SDLP, je savais mieux que la plupart de mes collègues que les intérêts de ce parti et les nôtres étaient loin d’être identiques. Mais je croyais comme mes collègues les experts du ministère, que les émotions négatives n’ont pas de rôle bénéfique à jouer dans la politique ou la diplomatie. Par conséquent, je ne parlais jamais de l’hostilité muette de mes collègues vis-à-vis de ce parti.

Conor Cruise O’Brien

Quand le gouvernement de coalition fut formé en mars 1973, Conor Cruise O’Brien, ministre des postes et télégraphes (qui en tant que diplomate, avait travaillé aux Nations Unies entre 1955 et 1957avec Liam Cosgrave, alors ministre des affaires étrangères) fut aussi chargé du poste de responsable des communications avec les médias. En plus, il était le porte-parole du Labour Party sur l’Irlande du Nord, concept qui colle mal avec le travail normal dans un gouvernement.

Toutefois à ce moment, ce rôle ne semblait créer aucun problème, et depuis 1969, Conor et moi-même avions des avis très proches en ce qui concerne l’Irlande du Nord : depuis cette année, lui comme moi cherchions à éloigner nos partis respectifs [Fine Gael pour FitzGerald, Labour pour O’Brien] de la perspective nationaliste irrédentiste qui avait été adoptée à l’époque de la déclaration de la République en 1949. Conor et moi-même étions plus concernés que la plupart de nos collègues par la question des attitudes unionistes, qui nous importait autant que celles des nationalistes. Et quand je fus nommé ministre des affaires étrangères, j’ai immédiatement appointé un diplomate chargé de se mettre en contact avec les unionistes et de maintenir un contact personnel avec les leaders unionistes-clés.

Ma proximité avec Conor sur ce point, malgré quelques divergences entre nous au sujet de l’aspect possible d’un Conseil d’Irlande en débat, devint très apparente en décembre 1973 lors de la conférence de Sunningdale. Dans ses premières phases, l’équipe du gouvernement irlandais avait dû passer une longue soirée ensemble, en attendant le résultat des pourparlers entre Ted Heath, Brian Faulkner et John Hume. Pour faire passer le temps, Dermot Nally, conseiller du premier ministre, proposa que les sept ministres présents donnent une estimation du succès de chacun des partis par rapport aux quatre questions qui avaient été discutées.

Le jugement collectif des ministres était que les gouvernements irlandais et britanniques avait 60%, le SDLP 50% et les unionistes environ 40%. Ce qui était frappant, c’est que Conor et moi avions donné une note beaucoup plus basse que nos collègues dans notre estimation de ce que les unionistes avaient pu gagner jusque-là dans les discussions. Conor avait fait une estimation encore plus basse que moi, mais ce fut moi qui allai parler à Paddy Devlin, le délégué du SDLP le plus sensible aux revendications unionistes, pour lui demander de persuader ses collègues d’adopter une ligne plus souple avec leurs opposants.

Cependant, malgré la concordance de nos vues, le tempérament de Conor le poussait à accorder une considération prioritaire aux sensibilités unionistes, puisqu’à long terme c’est avec eux que nous aurions des problèmes, plus qu’avec nos nationalistes. Mais de plus en plus, cette préoccupation légitime se manifesta aux dépens du SDLP, que Conor aimait de moins en moins, fait qui apparut avec évidence lorsque cette inimitié devint réciproque au vu des répliques de certains leaders de ce parti. Les tensions qui apparurent compliquèrent le développement de notre politique nord-irlandaise, qui dépendait grandement de la présence du SDLP en tant que forte barrière contre l’augmentation du soutien des nationalistes du Nord à Sinn Féin et à l’IRA.

Par conséquent, bien que j’étais plus proche de Conor Cruise O’Brien qu’aucun autre au gouvernement sur la question de la considération à apporter aux revendications unionistes, je ne pouvais pas partager son acrimonie contre le SDLP, une acrimonie qui à mes yeux risquait de jouer en faveur de Sinn Féin et de l’IRA. Mais mon attitude fit que Conor concentra son son feu contre moi, plus que contre les autres membres du gouvernement dont les avis sur le Nord étaient plus éloignés des siens que les miens. Il m’adressa donc plusieurs longues lettres à ce sujet, et comme je ne répondais pas à toute, ayant beaucoup de travail, il écrivit longuement à mon épouse Joan, étonnée qu’on lui adresse des reproches concernant mes positions sur l’Irlande du Nord ! Il développa une hostilité croissante à l’endroit du ministère des affaires étrangères, dans lequel il avait servi avec beaucoup de distinction jusqu’en 1961.

Le contre-mémorandum de Conor Cruise O’Brien

La conséquence de tout cela fut que lorsque Conor Cruise O’Brien reçut sa copie de mon mémo du 11 juin, il y répondit six jours plus tard par un contre-mémo, que le professeur Fanning a considéré comme une « répudiation vigoureuse » du mien. Conor traitait mon mémo non comme une base de réflexion du gouvernement sur la façon de se préparer, à huis clos, aux possibles conséquences d’un retrait britannique – c’est-à-dire l’indépendance négociée, une re-partition négociée, ou la guerre civile et l’anarchie dans le Nord – mais comme s’il s’agissait d’une prise de position publique sur le sujet !

Par exemple, il disait que l’examen confidentiel par le cabinet de notre attitude vis-à-vis d’une tentative britannique de négociation de l’indépendance de l’Irlande du Nord « diminuerait les chances du maintien de la domination directe et permettrait aux Britanniques d’avoir les mains libres pour se retirer dans des conditions internationales favorables », etc. Et, comme si cela contredisait la position du ministère des affaires étrangères alors qu’il ne faisait que reformuler notre position, il concluait ainsi : « le choix est entre la domination britannique et la domination protestante » et qu’il était « tout à fait dans notre intérêt de faire tout notre possible, ce qui n’est pas forcément beaucoup, pour faire en sorte que les Britanniques restent. »

Or, c’est exactement cela que le ministère des affaires étrangères avait essayé de faire. Le contre-mémo de Conor Cruise O’Brien était un exemple classique de sa capacité d’inventer et de dénoncer ce qui n’existait pas.

D’autres réactions au mémorandum

Escher - Bestioles relativistes (01)Mon souvenir est que d’autres commentaires négatifs ont été faits au mémorandum originel, par d’autres membres du gouvernement qui auraient préféré ne pas parler de ces alternatives désagréables à envisager au cas où. Comme Conor, certains semblaient penser que le simple fait d’avoir une discussion confidentielle en cabinet pourrait engendrer, inexplicablement, le risque d’un désarroi public et affaiblir la confiance internationale envers notre Etat et notre économie.

De son côté, Dermot Nally, qui allait devenir le chef d’équipe de la délégation du ministère des affaires étrangères lors des négociations de l’accord anglo-irlandais de 1985, écrivit le 17 juin 1975 que les conséquences d’une Irlande du nord indépendantes étaient tellement « horribles » à voir qu’il ne « faudrait sous aucun prétexte soutenir ou même discuter ce sujet en public, y compris une discussion avec un semblant de soutien au SDLP ». Le 7 juillet, suite à une discussion avec le premier ministre Liam Cosgrave, il ajouta : « il serait bon de désillusionner le SDLP sur le fait que notre pays, ou quelque autre force étrangère, pourrait ou voudrait apporter des garanties dignes de foi en ce qui concerne les droits civils, etc. dans une Irlande du Nord indépendante », et qu’il fallait dissiper « les illusions qu’ils pourraient entretenir sur la capacité de l’armée irlandais en cas de confrontation en Irlande du Nord. »

De mon côté, j’étais tout à fait d’accord sur le fait qu’il ne fallait pas encourager chez les gens du Nord l’illusion que nous pourrions intervenir avec succès dans une « situation de type fin du monde » dans le Nord, et je me rappelle très bien mon horreur en entendant une interview à la radio du ministre de la défense Paddy Donegan, en 1974 je crois, dans laquelle il semblait évoquer comme possible une intervention militaire irlandaise au cas où arriverait une situation de type fin du monde en Irlande du Nord. Je savais très bien que c’était impossible et que cela pourrait mettre en danger la vie de nombreux nationalistes, en particulier à Belfast.

Bien que je partageasse les doutes de Conor Cruise O’Brien sur la possibilité de garantir les droits de l’homme de l’extérieur dans une Irlande du Nord indépendante, il me semblait néanmoins que si les Britanniques se décidaient à quitter l’Irlande du Nord, il faudrait, au lieu de re-partitionner et/ou de laisser s’installer la guerre civile et l’anarchie, défendre la « moins pire » des alternatives en tentant avec la Grande-Bretagne d’assurer l’existence d’un gouvernement pourvu d’un partage du pouvoir dans une Irlande du Nord indépendante, sur la base des garanties extérieures que nous pourrions fournir.

Les réactions au mémorandum que j’ai évoquées suggèrent qu’il aurait été préférable de ne jamais soulever la question controversée de la consultation possible du SDLP. En outre, il aurait été plus sage de limiter la circulation du mémo à un plus petit groupe : le comité de sécurité du cabinet gouvernemental était un tel groupe, sauf que je n’en étais pas membre à l’époque, bien qu’à l’occasion j’ai été invité à participer à certaines de ses réunion sur certains sujets spécifiques étant sous la juridiction de ce comité.

Conclusion

Nos préoccupations sur un possible retrait britannique furent apaisées quelques mois plus tard. Nos efforts vidant à alerter l’opinion britannique informée des dangers impliqués, semblent avoir payé. Comme je l’ai mentionné, la dernière fois que l’indépendance de l’Irlande du Nord a été officiellement discutée fut lors de cette réunion avec le comité sur l’Irlande du nord du cabinet du gouvernement Wilson, le 11 novembre 1975. Bernard Donoghue, du côté britannique, explique avec regrets dans son Journal que : « les politiciens de sont pas intéressés. Rees, Healy et Callaghan ont tous dit : ‘ne changez rien’… Il était impossible de faire des progrès avec des ministres qui rechignent. En particulier Jim Callaghan qui avait de l’expérience en Ulster. »

L’opposition de Callaghan a dû être cruciale. Avant cette réunion de novembre, Bernard Donoghue ne se souvient pas l’avoir vu jouer un quelconque rôle dans les discussions sur l’indépendance de l’Irlande du Nord : il est possible que ses obligations en tant que ministre des affaires étrangères lui aient interdit de participer à toutes ces réunions. Mais trois mois avant cette réunion de novembre, lui et moi passions nos vacances en même temps à l’ouest du comté de Cork. Il avait invité Jack Lynch et moi-même et nos deux épouses à dinner chez sa fille et son gendre à Glandore, et un peu plus tard il dîna avec joan et moi à Schull. (Jack Lynch n’était pas présent la deuxième fois parce qu’il devait aller voir Eamon de Valera pour la dernière fois).

Un résumé de mon récit de ces deux réunions, que j’envoyais directement à Dublin, à mon ministère et au premier ministre Liam Cosgrave, apparut dans le Irish Times du 29 décembre 2005. Lors du premier dîner, Callaghan nous dit qu’il n’était pas d’accord avec la façon dont avait été gérée la grève des travailleurs d’Ulster [grève générale en 1974 menée par les loyalistes contre l’accord de Sunningdale et qui l’a fait tomber], le gouvernement n’aurait pas dû capituler devant les grévistes. Pour ma part, je l’avertis qu’il serait dangereux que son gouvernement ne parvienne pas à maintenir le contrôle et à protéger la minorité… une pression serait faite sur le gouvernement irlandais pour qu’il agisse et protège la minorité, en particulier dans l’Est de l’Ulster, qui était en-dehors de notre pouvoir. Un tel échec mettrait en danger le gouvernement démocratique de la République, ce qui créerait un vide dans toute l’Irlande, et que cela ferait courir un danger à la Grande-Bretagne et au nord-ouest de l’Europe, créant une situation où l’Union Soviétique, la Chine et la Libye pourraient tenter de s’ingérer.

Jack Lynch était tout à fait d’accord avec mon analyse, et nos intervention firent que Callaghan répondit que la « Grande-Bretagne n’abandonnerait pas ses responsabilités ». Et en effet, trois mois après, il contribua à faire en sorte qu’elles ne le soient pas.

En me retournant, trente ans après, sur cette période pleine d’embûches, ce qui me marque le plus, c’est ce terrible sentiment d’impuissance que moi et d’autres ressentions face aux dangers qu’un retrait britannique aurait créé pour notre île et pour notre Etat. L’opinion publique n’a jamais pris conscience à quel point nous étions proches du désastre, pendant ces deux années où Wilson était premier ministre.

The 1974-5 Threat of a British Withdrawal from Northern Ireland
Irish Studies in International Affairs, vol. 17 (2006) pp. 141-150

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