Friedrich Engels – Fragment sur l’histoire de l’Irlande

Sa femme, d’origine irlandaise et ardente patriote, était sans cesse en contact avec ses compatriotes, très nombreux à Manchester, et au courant de tous leurs complots. Plus d’un fénian trouva asile dans sa maison, et c’est grâce à elle que l’un d’eux, qui avait dirigé un coup de main pour délivrer des fénians condamnés à mort que l’on conduisait à la potence, put échapper à la police. Engels, qui s’intéressait au mouvement fénian, avait rassemblé des documents pour une histoire de la domination anglaise en Irlande; il a dû les dépouiller en partie et on les retrouvera sans doute dans ses papiers.
Paul Lafargue – Souvenirs personnels sur F. Engels (1904)

(…) Tandis que le peuple ne faisait pas de progrès sociaux, sinon de façon extrêmement lente, il se développa bientôt à l’intérieur du clergé une culture littéraire, extraordinaire pour l’époque et qui, ce qui était alors courant, s’exprimait le plus souvent dans l’ardeur à convertir les païens et à fonder des monastères. Colomba convertit les Scots et les Pictes britanniques ; Gallus et Fridolin convertirent les Alamans, Kilian les Francs du Main, Virgilius les Salzbourgeois ; tous les cinq étaient des Irlandais. De même, les Anlo-saxons furent conduits au christianisme principalement par des missionnaires irlandais.

A côté de cela, l’IrlaJean-Scot-Érigènende passait dans toute l’Europe pour être une pépinière d’érudits, à tel point que que Charlemagne nomma comme professeur à Pavie un moine irlandais, Albinus, qui fut rejoint par Dungal, un autre Irlandais. Dans le grand nombre des érudits irlandais qui, s’ils furent importants pour leur époque, sont le plus souvent tombés dans l’oubli, le plus grand fut Jean Scot Erigène, le « père », ou comme dit Erdmann, le Carolus Magnus de la philosophie médiévale. Hegel dit de lui « qu’il fut le premier, celui avec qui commença une philosophie authentique ». Il était le seul européen de l’Ouest au 9è siècle à comprendre le Grec, et par sa traduction des écrits attribués à Denys l’Aéropagite, il rétablit le contact avec les ultimes prolongements de la philosophie antique, avec l’école néo-platonicienne d’Alexandrie.

Sa doctrine était, pour l’époque, très audacieuse : il nie l’éternité de la damnation, même chose pour le diable, et il frôle dangereusement le panthéïsme. Ceci explique que l’orthodoxie contemporaine ne se soit pas privée de le dénigrer. Il fallut attendre deux bons siècles pour que la science fondée par Erigène trouve un continuateur en la personne d’Anselme de Canterbury. [Erigène, qui n’était d’ailleurs pas ecclésiastique, fait déjà preuve d’un esprit et d’une impertinence typiquement irlandais. A Charles le Chauve, roi de France, assis en face de lui, qui lui demandait ce qui séparait un Scot d’un sot, Erigène répondit : « la largeur d’une table ». Note d’Engels]

Mais avant que ce développement de culture supérieure pût avoir un effet en retour dans le peuple, il fut interrompu par les expéditions des Normands. Ces expéditions qui constituent le principal article de lancement du patriotisme scandinave, en particulier danois, intervenaient trop tard et étaient le fait de peuples trop petits pour pouvoir déboucher sur des conquêtes, des colonisations et des fondations d’Etat à grande échelle, comme cela avait été le cas avec les invasions des Germains, plus anciennes. Les avantages pour le développement historique qu’elles ont légués sont minuscules en regard des énormes perturbations qu’elles causèrent et qui furent sans résultat, y compris pour la Scandinavie.

A la fin du 8è siècle, l’Irlande était loin d’être habitée par une nation unie. La monarchie suprême de toute l’île n’était qu’une apparence, au demeurant très intermittente. Les rois provinciaux, dont le nombre et les royaumes changeaient continuellement, se faisaient la guerre, et les petits princes territoriaux avaient aussi leurs querelles privées. Mais il semble en général que dans ces guerres intestines, on ait respecté un certain code, assignant des limites précises aux destructions, si bien que le pays n’en souffrit pas trop. Mais cela allait changer.

livredekellsEn 795, quelques années après la première visite faite à l’Angleterre par ce même peuple pillard, les Normands débarquèrent sur l’île de Rathlin par la côte d’Antrim et brûlèrent tout. En 798, ils débarquèrent à Dublin et il est question d’eux à partir de cette date presque tous les ans dans les Annales, comme héros, étrangers, pirates, avec toujours, en prime, le losccadh (incendie) d’une ou plusieurs localités. Leurs colonies dans les îles Orkney, les Shetlands et les Hébrides leur servaient de base d’opération contre l’Irlande , ainsi que contre ce qui sera l’Ecosse, et contre l’Angleterre. Au milieu du 9è siècle, ils avaient mis la main sur Dublin dont ils furent les premiers – d’après Giraldus, qui leur attribue aussi la construction de Waterford et de Limerick – à faire une vraie ville.

Le nom de Waterford n’est ici que l’anglicisation, non signifiante, du vieux norrois Vedhrafjördhr ; qui signifie soit Golfe des Tempêtes (Wetterföhrde), soit Golfe du Bélier. Le premier impératif pour les Normands, dès qu’ils s’installaient dans un pays, était naturellement de contrôler les ports fortifiés. La population de ces villes resta longtemps scandinave, mais au 12è siècle, elle s’était depuis longtemps intégrée aux Irlandais par la langue et les coutumes.

Les discordes qui divisaient les princes irlandais facilitèrent énormément le pillage, la colonisation et même la conquête temporaire de toute l’île par les Normands. On peut se faire une idée du point où l’Irlande était devenue l’une des proies les plus régulières pour les Scandinaves dans le chant funèbre de Ragnar Lodbrôks emprisonné dans la Tour en spirale du roi Ellas de Northumberland, le fameux krâkumâl, dont on situe la rédaction vers l’an mil. La vieille sauvagerie païenne se ressaisit une dernière fois dans le chant, et, sous le prétexte de chanter les exploits du roi Ragnar, on nous décrit plutôt brièvement les expéditions de tout le peuple nordique, tant dans son propre pays, que sur la côte de Dünamünde, jusqu’aux Flandres, à l’Ecosse (qui s’appelle ici Scotland, peut-être pour la première fois) et à l’Irlande. Voici ce qui est dit de l’Irlande :

« Nous frappions avec nos épées, amoncellions de hauts tas de cadavres
Le frère du loup se rejouissait de la nourriture apportée par la fureur guerrière
Le fer frappait l’écu d’airain ; le maître de l’Irlande, Marstein,
ne laisse manquer de rien ni le loup sanguinaire ni l’aigle
A Vedhrafiödhr les victimes furent offertes aux corbeaux ;
frappions avec nos épées, le matin commençâmes un jeu,
Joyeux combat, devant Lindiseyni, avec trois princes ;
Ne furent pas très joyeux de s’en tirer sains et saufs
Le faucon et le loup se disputent la viande ; la gueule du loup
se referme sur plus d’un faucon. Dans le combat le sang des
Irlandais coule à flot sur le rivage. »

Dès la première moitié du 9è siècle, un Viking normand, Thorgils, que les Irlandais appellent Turgesius, était parvenu à soumettre toute l’Irlande ; mais son royaume se décomposa à sa mort en 844, et les Normands furent repoussés. Invasions et combats continuèrent avec des succès variables jusqu’à ce qu’enfin, au début du 11è siècle, le héros national de l’Irlande, Brian Borumha, qui à l’origine n’était roi que d’une partie du Munster, s’élevât au rang de maître de toute l’Irlande en livrant le 23 avril (vendredi saint) 1014, à Clontarf, tout près de Dublin, la bataille décisive aux Normands, qui avaient concentré leurs forces pour envahir l’Irlande. Cette bataille brisa à jamais la puissance des envahisseurs. (…) [suit un long récit de la bataille d’après les sources scandinaves]

Après la défaite de Clontarf, les expéditions normandes se font plus rares et moins dangereuses. Bientôt les Normands de Dublin passent sous la domination des princes irlandais de la région ; ils s’intègreront à la population autochtone au bout d’une ou deux générations. Les Scandinaves laissaient aussi aux Irlandais, en guise de réparation pour leurs dévastations, trois ou quatre villes et un embryon de bourgeoisie marchande.

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