Comment le processus de paix provoque-t-il la violence?

On se demande comment des gens peuvent faire 6 nuit d’émeutes de suite pour un stupide drapeau devant une stupide mairie, alors qu’ils ne le font pas contre la vie chère, le manque de logements ou l’Etat policier. Cet article de Jason Walsh, écrit le mardi 11 décembre lors de la première vague d’émeutes loyalistes, donne une réponse profonde. C’est le processus de paix lui-même qui, cherchant à noyer l’enjeu politique du conflit (souveraineté démocratique irlandaise ou souveraineté impériale britannique) a canalisé et redéfini la dispute en termes culturels, identitaires, particularistes,

Les troubles ont commencé lundi dernier, alors que le conseil municipal de Belfast passait une motion décidant que le drapeau de l’Union serait pavoisé de 18 à 20 fois par an, et non pas 365 jours par an, comme avant. Cette motion, proposée par le parti Alliance, unioniste libéral, était un compromis : la motion d’origine, mise en avant par le parti nationaliste Social Democratic and Labour Party (SDLP), soutenue par Sinn Féin [provisoire], demandait de ne plus pavoiser du tout le drapeau.

Il était prévisible, étant donné que les partis unionistes avaient distribué des tracts sur cette affaire, qu’une foule en colère apparaisse devant la mairie de Belfast. Ce qui était peut-être moins prévisible, en tous cas qui n’avait pas été prévu par la police, c’est l’émeute qui suivit et l’assaut de la mairie. S’ensuivirent cinq nuits de violence, avec des incendies de voitures, avant que tout ne se calme le dimanche.

La couverture de presse s’est focalisée sur le sentiment d’offense ressenti par les bourgeois, et la menace que ces violences font peser sur le commerce et l’investissement dans la “Nouvelle Irlande du Nord”. Rien là-dedans n’est inexact, mais cela n’explique rien. Ce que les émeutes révèlent au premier chef, c’est la vacuité de la politique identitaire, des deux côtés de la frontière ethno-confessionnelle.

presaUne réponse authentiquement républicaine à la souveraineté britannique en Irlande du Nord ne consiste pas à nier son existence en baissant des drapeaux, mais à la mettre en question et à revendiquer la souveraineté irlandaise. Hélas, la motion du SDLP, qu’on ne peut pas interpréter autrement que comme une tentative de paraître plus «vert» que Sinn Féin, se focalisait sur les ornements culturels de la souveraineté – à savoir l’identité – mais pas sur sa réalité.

De la même façon, la réponse loyaliste ignore la réalité des faits : les institutions de partage du pouvoir ont renforcé la domination britannique en Irlande, suspendant la question de l’unité irlandaise à la tenue d’un référendum nord-irlandais sur la question de la frontière, dans un avenir indéterminé. Les loyalistes, au lieu de comprendre cela, ont choisi le fanatisme de l’Union Jack, aussi creux que strident.

Il n’est pas difficile de comprendre la frustration loyaliste, même si peu de gens s’y essaient. Il y a sans aucun doute des éléments unionistes, aussi bien des loyalistes que des unionistes « respectables », qui ne veulent toujours pas partager le pouvoir avec les républicains, en aucune circonstance. Mais ce n’est pas cela qui a déplacé les foules à Belfast la semaine dernière. Les bourgeois suffisants, qu’ils soient unionistes, républicains ou libéraux, et qui ne comprennent pas la raison d’un tel remue-ménage autour d’un drapeau, feraient bien de se demander qui a bien pu transformer un conflit territorial en un conflit culturel, et quelle devait être l’issue de cette transformation.

Ayant été rangés en ordre de bataille, à l’image d’une armée de réserve, par les politiciens unionistes pendant le conflit et avant lui, pour finir abandonnés et traités de voyous dès que commence l’inévitable castagne, les loyalistes de la classe ouvrière ressentent certains griefs envers le processus de paix, même si ces griefs, sont, disons-le franchement, exagérés. Eux qui manquent de représentation politique à l’Assemblée d’Irlande du Nord, considèrent que la décision du conseil municipal sur le drapeau est une victoire pour Sinn Féin, qui revient à les marginaliser et à les mépriser, à se moquer de leur culture.

En réalité, l’accord de Belfast de 1998 et l’accord de St Andrew de 2006 ont cadenassé la domination britannique en Irlande, laissant les républicains [provisoires] jouer au jeu de la démographie, imaginant que lorsque la majorité sera catholique elle sera aussi républicaine, et qu’à ce moment ils pourront tirer la carte du référendum sur la frontière.

A voir les 1.500 manifestants loyalistes devant la mairie de Belfast samedi, je ne me suis pas senti beaucoup d’affinités avec la culture qu’ils arboraient, mais, encore une fois, comme je suis un ‘taig’ [péjorativment : un catholique] je ne suis pas censé aimer ça. Mais ce qui était plus qu’évident, c’était que malgré l’emphase de la manifestation – une mer de drapeaux de l’Union – la culture loyaliste est fragile et apeurée. Les manifestations, les blocages de routes, les voitures brûlées et les émeutes, ne sont pas les symboles d’une culture confiante et qui se projette dans l’avenir, pas plus qu’elles ne suggèrent que l’Irlande du Nord est « aussi britannique que Finchley » [circonscription près de Londres, dont Thatcher était députée], comme le prétendait Margaret Thatcher.

Le processus de paix a cherché à noyer le fait que l’Irlande du nord abrite deux revendications politiques divergentes, et s’est concentré à la place, sur la régulation des questions d’ordre culturel et identitaire : les drapeaux, les parades, la langue irlandaise, la langue Ulster Scot, la « parité d’estime ». Malgré tout les paroles en l’air sur le thème de l’avenir partagé, peu de choses sont vraiment partagées en Irlande du Nord.

Malheureusement, la seule réponse des politiciens et des journalistes à cet état de fait est : encore plus de processus de paix. Plus de reconnaissance culturelle, plus de politique identitaire, plus de respect. Le poison de la politique identitaire propre au processus de paix est celui-ci : en canalisant les revendications politiques, qu’il s’agisse de l’Irlande unie ou du Royaume-Uni, dans des questions culturelles, le processus n’a pas réglé la dispute, mais a fait le contraire. Il a enfermé les unionistes et les républicains dans un conflit perpétuel dont ils n’ont pas les clés. Cette idée qu’il n’y a pas eu de gagnants et de perdants a conduit les loyalistes à se voir comme les derniers des perdants, même s’il est difficile de défendre cette thèse.

C’est ainsi qu’une motion sans importance d’un conseil municipal dont peu de gens se soucient, visant à baisser un drapeau que personne ne remarque plus, a déclenché une série d’émeutes qui se sont étendues comme une trainée de poudre. Tout cela, 15 après la fin du conflit et 14 ans après que l’accord de Belfast eut distribué les cartes politiques qui forment la base des émeutes d’aujourd’hui. Diable ! Si vous aviez le moindre doute sur le fait que la politique identitaire était vérolée, venez voir chez nous dans la «Nouvelle Irlande du Nord».

Source : ici

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2 commentaires pour Comment le processus de paix provoque-t-il la violence?

  1. Liam dit :

    Heureusement que LI offre une alternative aux platitudes et inexactitudes (genre commentaires a la Feron) qui passent pour « analyse » dans les medias francophones!

  2. Saint Malachie dit :

    Une interview d’un prêtre catholique francophone sur les émeutes du drapeau (Radio Vatican)

    http://media01.radiovaticana.va/audio/ra/00353422.RM

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