Le graff et le tag, fléaux de notre temps?

Extrait d’une étude parue dans la Geographical Review de janvier 2011, écrite par Terri Moreau et Derek H. Alderman, sur le groupe militant Graffiti Hurts aux Etats-Unis.

(…) Alors que l’espace est de moins en moins destiné aux êtres corporels qui y évoluent, mais de plus en plus aux représentations des compagnies qui l’occupent ou qui le possèdent, il n’est pas surprenant que les graffitis soient considérés en général comme étant des signes «extérieurs», situés «au-delà» des limites de l’expression «convenable». Le groupe Graffiti Hurts développe un discours qui voit dans le graffiti un problème urbain, une déviance qui n’a rien à faire là. Il s’agit de nier la légitimité de la présence des graffitis dans l’espace des villes des Etats-Unis. Tim Creswell observe que les discours dominants au sujet des choses indésirables, comme le désordre, la maladie, la négligence, emploient souvent des métaphores comme celles de la pollution, de la contagion, ou de l’alterité. Pour comprendre comment les graffitis sont rejetés comme indésirables, il faut explorer les thèmes majeurs du site web de Graffiti Hurts : l’ordre, le bien-être, et le militantisme.

L’ordre

La menace d’un désordre engendre peur et anxiété, et le sentiment d’être au mauvais endroit. Ces peurs alimentées par la menace peuvent pousser l’homme du commun à accepter des solutions visant à rétablir un ordre apparent. Graffiti Hurts élabore ses solutions autour des notions de propreté, de sûreté et de soin [‘care’], qui exigent des réponses punitives pour réguler, contrôler et maintenir l’ordre dans l’espace public. Cresswell affirme : «Les choses transgressives deviennent des choses sales, qui sont au mauvais endroit. S’il n’y a pas ce mauvais endroit, il n’y a pas de transgression.» S’il y a de la saleté, il faut la nettoyer : telle est la procédure de pensée naturelle ou naturalisée. Par exemple, si quelque chose doit être nettoyé, c’est qu’il est sale. Ainsi, Graffiti Hurts identifie le graffiti comme quelque chose qui doit être nettoyé plutôt que comme quelque chose qui fait intrinsèquement partie des environnements urbains contemporains.

img-01L’organisation affirme par exemple : «Faites tout votre possible pour que l’apparence du voisinage soit propre et nette» ; «Les volontaires peuvent choisir de nettoyer les graffitis n’importe où et n’importe quand» ; «La sûreté dans les villes dépend de l’environnement physique» ; «les campagnes anti-graffitis peuvent contribuer à réduire les crimes et délits et améliorer la qualité de vie» ; «si le graffiti est toléré, des délits et crimes plus sérieux, comme le vol et l’agression, pourraient se développer librement» ; «le graffiti donne le signal que personne ne s’en soucie» ; «la négligence à ce sujet donne le signal que les propriétaires sont inattentifs ou insouciants» ; «retirer rapidement et constamment les graffitis revient, pour les propriétaires de maisons, à protéger leurs propriétés et à sauvegarder l’image de leur voisinage».

Dans un autre contexte, comme celui des peintures rupestre du néolithique, le nettoyage des surfaces serait considéré comme quelque chose d’injustifiable et donnerait le sentiment d’une perte de culture, pas d’un gain de propreté. Mais cette notion de propreté ne fait que réaffirmer l’idée d’une société ordonnée où tout est à sa place et mis en valeur comme il se doit. Ces appels à la propreté des lieux publics reviennent à considérer les graffitis comme sales et polluants, ce qui rend leur effacement naturel et donc hautement désirable. Comment en effet être contre le nettoyage de la crasse ?

Ces demandes d’ordre sont souvent liées à des considérations de sûreté publique dans l’environnement urbain. « Le désir de sûreté d’un individu a une influence considérable sur la formation de sa personnalité, et en fin de compte de son identité de citoyen ». Cette notion de sûreté engendre un sentiment de confortable adéquation avec le paysage extérieur. Pour obtenir cela, Graffiti Hurts imagine des paysages hautement technicisés, parsemés de caméras, de barrières, de signaux, de façon à rendre l’environnement le moins attractif possible pour les graffeurs. (…) Graffiti Hurts établit un lien implicite entre graffiti et criminalité, lien qui n’est en rien nécessaire.

La notion de «soin» [‘care’] apporté à l’environnement engendre un sentiment d’importance et de responsabilité. Graffiti Hurts cherche à établir une image de la cité désirable, où le voisinage reflèterait certaines valeurs : une endroit propre signifie qu’il est sûr, qu’on s’en préoccupe, qu’on le surveille. Ces valeurs semblent être évidentes, alors qu’en fait elles excluent des groupes tels que les sans-abris, conduisant à la promulgation de décrets anti-rôdeurs.

Ce genre d’images correspond à la «théorie de la vitre brisée». Une explication simpliste de cette théorie est que si le paysage semble propre, sûr et soigné, il rebutera les présences indésirables pour la majorité, comme le sont les graffitis ou les sans-abris. Cette théorie commande donc d’entretenir constamment le paysage, de ne pas laisser apparaître de vitres brisées, ou, ici, de graffitis. Bien que ces exigences d’entretien des espaces publics semblent bien intentionnées, cette notion de soin et de responsabilité est sélective et manifeste une insensibilité totale intérêts de ceux qui ne possèdent pas de propriété ou de commerces, c’est-à-dire les classes sociales inférieures [‘lower social classes’].

Cette notion de «soin», telle que l’emploie Graffiti Hurts, vise à sauvegarder les valeurs du business, de la propriété, et à sécuriser des groupes sédentaires, plutôt que d’écouter (non pas regarder) les groupes marginalisés. (…) Se servant de la peur du désordre comme instrument réactionnaire, producteur de davantage de peur, Graffiti Hurts cherche à apparaître comme un agent de rédemption. Graffiti Hurts permet aux gens respectables et qui paient des impôts, de revendiquer la reprise en mains de leurs voisinages.

Le bien-être

La menace de la pauvreté ou de la destitution provoque chez les gens vulnérables un désir de préserver ou de regagner ce bien-être. Graffiti Hurts qualifie de «forces destructives» les inscriptions sur les murs, et met en avant les notions de douleur et d’affliction. Les graffitis, considérés comme une forme morbide, semblent alors exiger des mesures d’urgence, pour que l’infection ne se répande pas. L’ordre, l’hygiène et la sécurité vont ensemble. Les interventions pratiques [de nettoyage de tags en commun] montrent comment regagner ce sentiment du bien-être, en restaurant un espace public propre, on pourrait dire  sain».

Screen-Shot-2012-07-23-at-20.06.27-460x341La lecture du site Graffiti Hurts montre l’importance de cette notion de douleur : «La vérité est que le graffiti nous fait mal à tous» ; «Le but de Graffiti Hurts est de montrer au public les effets douloureux du vandalisme graffiteur sur les quartiers» ; «Le fléau du graffiti affecte les quartiers de toutes tailles, dans toute la nation» ; «les zones densément graffitées sont négligées et rongées par la peste du vandalisme graffiteur» ; «le gouvernment a coalisé des organisations publiques et privées pour traiter le problème du graffiti » ; « considérées comme une priorité éducative, les campagnes anti-graffiti peuvent se servir des instruments multimedias pour sensibiliser le public sur les effets sociaux et économiques nuisibles du graffiti» (…)

L’organisation cherche à persuader le public que les graffitis ne sont pas quelque chose de bénin, qu’il faudrait tolérer, une sorte de contre-expression inoffensive de la jeunesse. Car ce sont les villes elles-mêmes qui souffrent, pas seulement les gens. La complaisance n’est donc pas de mise. (…)

L’«endiguement» et la «neutralisation» de la menace, concepts dominants pendant la guerre froide, inscrivaient spatialement des niveaux de danger dans le paysage américain. Comme les projets de défense civile dans les années 1950 et 1960, caractérisés par leur anxiété vis-à-vis du communisme et des bombardements soviétiques, le groupe Graffiti Hurts voit dans le graffiti une force destructive et vise à préparer les hommes à partir à la reconquête de leur bien-être. La construction phobique de l’espace public, sous l’égide de la douleur et de l’affliction, nécessite une intervention pour ramener le paysage public à son confort et à sa sécurité. (…)

Le militantisme

«Le lauréat de Graffiti Hurts est décerné à ceux de nos collaborateurs qui auront été les plus innovants dans le combat contre le graffiti» dit G. Raymond Empson, président du groupe Keep America Beautiful. Ce combat, ce militantisme, repose sur des avertissements et des peurs engendrés par la diabolisation/ostracisation [‘othering’] des graffeurs et du graff. Dans ce cadre, on donne aux agents – médias, groupes locaux (qui la plupart du temps se nomment eux-mêmes «gens du quartier» [‘communities’]), institutions et entreprises – les semblants d’outils qui leur permettent de combattre le graff : des idées, une esthétique et une légitimité, ainsi que des modes d’emplois pratiques.

Graffiti Hurts renforce le sentiment de responsabilité de ces acteurs en les engageant à participer directement et personnellement aux campagnes anti-graffitis. D’ailleurs, ce terme même de «campagne» implique une démarche quasi-militaire, qui nécessite une action bien pensée, coordonnée et rigoureuse : «Ne faites pas de publicités aux graffeurs individuels ou aux crews, ne donnez pas leur pseudos, leurs vrais noms, ne montrez aucune photo de leurs graffs» ; «s’il y a besoin d’en montrer, n’en montrez qu’une petite quantité localisée à un seul endroit» ; «quand les médias publient des photos ou des vidéos de graffs, cela représente souvent, pour les vandales graffiteurs, une consécration ultime» ; «n’appelez jamais les vandales graffiteurs des ‘artistes’» ; «Retirer des graffitis en les recouvrant d’un rectangle de peinture ne fait qu’offrir au graffeur un nouveau cadre éclatant» ; «les murs entièrement graffités attirent les vandales graffiteurs d’autres villes» ; «le savoir et l’expérience au sujet des lois et de leur application, donne de l’autorité à toute initiative anti-graffiti de quartier» ; «les réactions punitives font passer le message que le vandalisme graffiteur ne sera plus toléré» ; «les policiers peuvent répondre à l’accroissement du graff en augmentant leur présence, en alourdissant les sanctions, en faisant connaître les arrestations» ; «les entreprises et boutiques devraient cesser d’utiliser des images de graffs pour leur publicité et ne devraient promouvoir le graff en aucune façon».

crane1-460x277Pour persuader le public, Graffiti Hurts s’intéresse en particulier aux medias, qui délivrent des informations susceptibles de modeler sa perception de public et de provoquer des réponses. Cette persuasion du public est un outil efficace de diabolisation de groupes ciblés, qui peut produire des «paniques morales», faire naître des peurs et appeler les citoyens à l’action. Graffiti Hurts en appelle au sens de la responsabilité des médias, leur demandant de ne donner absolument aucun espace au graff ou aux graffeurs – ce qui pourrait, dans un sens ou dans l’autre, leur donner une certaine notoriété – mais seulement aux images de graffs effacés.

Cette politique est tout à fait semblable à celle de certains gouvernements dans le cadre de leur réponse au spectre du terrorisme. Par exemple, dans les années 1980, le gouvernement britannique expliquait qu’un tel type de publicité ne faisait que donner de l’oxygène à l’extrémisme des terroristes irlandais. Ce type de discours punitif considère que les graffitis ne méritent aucune reconnaissance médiatique, et accuse d’ignominie les médias qui en parlent.

Une autre stratégie réactionnaire consiste à marginaliser le graff en contestant sa valeur et sa légitimité esthétique. Graffiti Hurts pense que le graffiti n’a rien à voir avec de l’art, n’étant qu’un objet d’inquiétude et de dégoût. (…) Graffiti Hurts, dans sa campagne contre le graff, propose une alternative : peindre des fresques murales ayant comme thèmes l’histoire ou l’agriculture, la fierté ethnique, l’histoire de la Frontière, ou des peinture de paysages, à même de rebuter les vandales.

Source : ici

Pour voir le site Graffiti Hurts, c’est

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