Un point de vue maoïste sur James Connolly

Extrait de Red Patriot/An Tírghráthóir Dearg, organe du parti communiste d’Irlande (marxiste-léniniste), décembre 1976.

Le mouvement de la classe ouvrière irlandaise a été lui aussi partie prenante de la lutte entre les opportunistes de la Deuxième Internationale et les marxistes révolutionnaires. Avant d’aller plus loin, il est important de souligner que la classe ouvrière irlandaise a commencé à s’organiser en syndicats dès le 18è et qu’elle a mené aux 18è et 19è siècles des activités militantes animées d’une conscience de classe. Elle a émergé au début du 20è siècle avec l’ambition de diriger la révolution du peuple irlandais tout entier. Mais à cause de la prédominance de la propagande bourgeoise, beaucoup de gens avancent l’idée que la classe ouvrière irlandaise a toujours été petite et faible et qu’elle est dépourvue de traditions syndicale ou communiste.

redpatriotRien n’est plus éloigné de la vérité, et les points de vue qui suggèrent qu’il y a une tradition de rébellion nationale, mais pas de tradition d’organisation ouvrière, ne font que refléter le suivisme vis-à-vis du nationalisme petit-bourgeois. Il s’agit d’un point important, parce que les diverses moutures du chauvinisme irlandais ont elles aussi tenté d’embrouiller l’histoire du mouvement socialiste dans notre pays et d’empêcher les ouvriers de connaître cette histoire.

Ces idéologues disent que les faiblesses et les erreurs des socialistes doivent être oubliées et imputées à la prétendue « faiblesse » et au prétendu « isolement » de la révolution irlandaise et de la classe ouvrière en son sein. C’est ainsi que ces opportunistes cherchent à « protéger » Connolly de la critique et tendent à dire qu’il a représenté pour l’Irlande ce que Marx et Engels, Lénine, Staline et Mao Zedong ont représenté pour leurs pays respectifs. Connolly était bel et bien un révolutionnaire socialiste, mais pas un marxiste sur toutes les questions, en particulier en ce qui concerne le rôle décisif du Parti.

Au début du 20è siècle, il y avait ici un camp tout à fait acquis à la Deuxième Internationale. Ce camp était centré à Belfast (mais pas seulement) autour de William Walker, et il était organisé dans le Independent Labour Party britannique de Ramsay MacDonald. Leur ligne était complètement opportuniste : à leurs yeux, le mouvement ouvrier irlandais devait être un appendice du mouvement britannique, les ouvriers ne devaient pas entreprendre de soulèvements politiques révolutionnaires, et les combats ouvriers devaient toujours avoir soin de ménager les employeurs. Il va sans dire que ce courant soutenait pleinement les positions de la Deuxième Internationale sur la guerre, souhaitait l’unité avec la bourgeoisie britannique, soutenait la conscription forcée, etc.

La branche belfastoise de l’Independent Labour Party connut une scission sur la question de la Première Guerre mondiale. Ce parti opportuniste finit par soutenir la partition. A côté de ce courant opportuniste, existait un courant intermédiaire, qui s’opposait à la ligne socialiste révolutionnaire de Connolly, à l’appel aux armes contre le gouvernement britannique, etc. mais qui s’opposait aussi activement à la ligne pro-impérialiste de Walker et consorts. Ils soutenaient l’appel à un mouvement ouvrier de toute l’Irlande, mais n’allaient pas au-delà du socialisme vague du Labour Party et ne se ralliaient pas à la position directe et cohérente du Irish Socialist Republican Party. La position que ce courant développait consistait à ignorer la politique sous le prétexte que la lutte économique était plus importante aux yeux des travailleurs. Ils incarnaient la ligne « tout pour les luttes ouvrières » [‘all for labour’], ligne qui allait finir, un jour ou l’autre, par entrer en consonance avec la domination du pays par les impérialistes britanniques : il s’agit de la « ligne ouvrière » d’assujettissement national.

L’exécutif national du Irish Labour Party se scinda lui aussi pendant la Guerre de 14-18. Alors que Thomas Johnson se rangeait du côté des « alliés », l’exécutif national passait des résolutions contre la guerre, affirmant qu’elle n’était profitable qu’aux capitalistes, et contre la conscription économique (Larkin était à l’origine de ces résolutions), mais n’alla pas plus loin. Lorsque la Irish Citizens Army fut mise sur pieds et que le Soulèvement de 1916 eut lieu, l’exécutif national ne soutint pas ce qui était pourtant l’application massive du Manifeste de Berne – c’est-à-dire le déclenchement de la guerre civile.

En témoigne la lettre de Thomas Johnson au socialiste réactionnaire Henderson, en Angleterre, lui demandant d’aider à la libération des dirigeants ouvriers arrêtés en 1916, mais pas celle de James Connolly. De même, en août 1916, Johnson dit : « Il ne s’agit pas ici de dire si c’est bien ou mal, si cette révolte est raison ou folie… Etant donné que nous sommes un mouvement syndical, les opinions varient sur les questions historiques et politiques. » Il appela à une minute de silence pour tous ceux qui sont morts, en insistant sur ceux qui étaient morts « pour la liberté, la démocratie et l’amour de leur pays ». Cette position de l’ILP, prétendument au-dessus de la politique, s’est développée concrètement dans les partis ILP et NILP, qui sont devenus les partisans cupides et les représentants des capitalistes irlandais du Nord comme du Sud.

Face à ces deux courants opportunistes, il y avait celui des socialistes révolutionnaires. Dirigé par Connolly, ce courant arborait sans hésitation l’opposition à la guerre, à la conscription, et défendait l’intensification de la lutte de classe et nationale en Irlande, tout en pratiquant ce qu’il prêchait.

Mais ici encore, la bourgeoisie a ré-écrit l’histoire, en suggérant que la classe ouvrière irlandaise avait deux héros : Connolly et Larkin, mais aucun mouvement et aucune organisation. C’est la raison pour laquelle ils ont pu ériger des statues et apposer des plaques en leur honneur : pour justement s’opposer à ce mouvement et à ces organisations.

connollyIl importe par conséquent de rappeler que Connolly parlait au nom d’un mouvement qui avait des dizaines d’années derrière lui, qui exisait depuis la formation des premières sections de la Première Internationale à Dublin et à Cork en 1872, celle de l’ISRP par Edward Aveling, gendre de Marx, et d’autres en 1896, et de beaucoup d’autres groupes socialistes qui existaient déjà, sans oublier la formation en 1889 du syndicat National Union of Gas Workers and General Labourers of Great Britain and Ireland, qui était un syndicat militant de travailleurs non qualifiés, pourvu d’une ligne politique révolutionnaire. Eleanor Aveling était l’officier d’éducation de ce syndicat.

Pendant toute la première partie du 20è siècle, la classe ouvrière irlandaise mena des batailles révolutionnaires qui ont culminé dans les luttes de 1913 à Dublin, puis de 1916. Connolly et ses alliés représentaient tout ce qui était positif et en développement, jusqu’au point où il prit partie contre la guerre et donna sa vie en 1916.

Toutefois, Connolly a eu tort sur certains points de sa ligne politique.

1) Bien qu’il ait arboré le slogan « ni le Roi ni le Kaiser », il a affirmé que l’Allemagne était un pays meilleur que la Grande-Bretagne, et que si l’Allemagne pouvait recruter en Irlande, il serait correct de s’incorporer dans ses armées, et qu’une alliance avec l’impérialisme allemand contre l’impérialisme anglais serait une bonne chose. Il s’agissait clairement de refuser le slogan de « défense de la patrie » pour aller combattre pour une autre patrie. Il s’agit d’un point de vue chauvin, qui ne considère la situation que d’un point de vue irlandais, et non pas du point de vue du prolétariat européen tout entier, un point de vue qui est en contradiction avec l’internationalisme fondamental qu’il arborait.

2) Connolly, malgré son opposition aux tendances franchement social-chauvines, n’a pas maintenu une position rigoureusement marxiste au sujet de la nature profonde de l’opportunisme. Il a fait des déclarations contre les dirigeants « socialistes » britanniques, mais n’a pas montré leur véritable caractère. De même, quand il disait qu’il n’y avait pas d’opposition à la Deuxième Internationale en Grande-Bretagne, cela suggérait qu’il voyait clair dans la question de la guerre, mais qu’il ne comprenait pas le caractère inévitable du développement de l’opportunisme en liaison avec l’impérialisme, et la nécessité pour tous les marxistes véritables de mener une lutte de deux lignes contre lui pour le bien du mouvement dans son ensemble.

3) Il plaçait le syndicalisme industriel au poste de commandement. Il s’agit de la théorie selon laquelle les ouvriers peuvent réaliser le socialisme grâce aux syndicats et par la construction d’organisations économiques, contrairement à la théorie marxiste qui soutient la nécessité pour les travailleurs de mener l’action politique au moyen de leur propre parti indépendant et de renverser l’Etat, pour être en mesure d’établir le système économique du socialisme. C’est sur ce fondement qu’il a pu dire qu’il n’y avait pas d’opposition à la défense de la patrie en Grande-Bretagne, ce qui prit de court et embrouilla les militants de la Deuxième Internationale.

Source : ici

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2 commentaires pour Un point de vue maoïste sur James Connolly

  1. Liam dit :

    Connolly n’avait pas du tout la meme analyse que Lenin de la nature de la premiere guerre mondiale. Alors que pour Lenin il s’agissait d’un produit de la crise generale du capitalisme, pour COnnolly il ne s’agissait que d’une crise specifique au capitalisme britannique menace par le pouvoir economique de l’Allemagne. Connolly a tres vite adopte une position pro-Allemande. Il a publie un article dans lequel il dit que si le Kaiser n’est pas socialiste il est un sympathisant socialiste. Un autre article defendait ce qu’il appellait le « socialisme d’Etat » allemand. Peut-etre l’article le plus extraordiaire etait un article disant que le colonialisme allemand en Afrique « contient beaucoup plus de germes de civilisation » que le colonialisme anglais. Un examen de la publication de COnnolly montre que son inspiration etait le parti socialiste republicain polonais de Pisudski, archi hostile a Lenin et aux bolsheviks. Scientifiquement parlant, COnnolly etait beaucoup plus « Mensheviks » que bolshevik.

  2. Liam dit :

    Donc pour Connolly la premiere guerre mondiale n’etait pas une guerre imperialiste mais une guerre d’aggression contre l’Allemgagne. Dans un article de 1915, Connolly ecrit que alors que la guerre en Belgique et en France est une « guerre pour des interets materiels », la guerre en irlande sera une « guerre pour l’ame de la race ». (attention: le vocabulaire racialiste de l’epoque etait courrant, ce n’est pas a entendre dans le sens raciste) Jettez un coup d’oeil a son article Ireland’s Travail and Ireland’s Resurrection http://www.rcgfrfi.easynet.co.uk/ww/connolly/1915-itr.htm
    ce serait impensable que Marx, Lenin ou Gramsci ecrivent des articles dans ce style!

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