Interview d’Elise Féron à propos des émeutes loyalistes

Source : Le Monde

Comment expliquer cette éruption de violences dans les quartiers unionistes ?

Cela n’est pas nouveau, ce sont des incidents récurrents depuis la signature des accords de paix du 10 avril 1998 [les principales forces politiques d’Irlande du Nord, unionistes et nationalistes, ont accepté une solution politique pour mettre fin aux trente années de troubles sanglants de 1969 à 1998]. Ces accords ont été acquis à un prix élevé des deux côtés, mais peut-être plus du côté unioniste. Des groupes paramilitaires unionistes ont accepté ces accords en traînant des pieds pour donner une chance à la paix, mais ils n’ont jamais été convaincus de leur contenu. Certains unionistes ont l’impression, à tort ou à raison, que les nationalistes ont plus gagné dans ces accords.

Cela se combine avec le mécontentement des classes populaires du nord et de l’est de Belfast, lié à une situation économique dégradée avec un taux de chômage élevé. L’impression domine également d’une perte de terrain systématique, que ce soit politique, avec la domination des nationalistes à la mairie, que territoriale, avec le basculement de quartiers unionistes vers une majorité nationaliste. Il existe également au sein du camp unioniste, chez les classes populaires, un sentiment d’éloignement vis-à-vis des élites qui ne se retrouve pas du côté nationaliste.

Tout cela créé une situation où l’affaire du drapeau est un symbole qui catalyse le mécontentement côté unioniste. Cette violence éruptive, spontanée, a même pris par surprise certains leaders paramilitaires de l’Ulster Defence Association (UDA). Le cœur de ces violences est le fait de jeunes – des rapports évoquant même de jeunes d’une dizaine d’années –, qui sont souvent impliqués dans les émeutes intercommunautaires à Belfast, autour des murs placés à l’interface entre quartiers protestants et catholiques.

La police pointe l’implication de groupes paramilitaires unionistes dans ces violences. Y a-t-il un risque que ces troubles spontanés ne dégénèrent en véritable bataille rangée ?

Smash_alliance_737110sCeux qui organisent désormais ces troubles seraient les anciens cadres paramilitaires déçus des accords de 1998. Certains rapports font mention de leur implication dans ces violences. Ils ont pris le train en marche, comme toute les élites communautaires qui étaient au départ dépassées par cette éruption de violence. Il y a un risque que cela dégénère car le mécontentement des classes populaires et son décalage avec les élites n’est pas traité. Le danger principal vient de la radicalisation de la communauté unioniste mécontente, avec les franges extrémistes, racistes.

Le risque est d’autant plus grand que les protestations, qui avaient auparavant lieu autour de la mairie, se sont déplacées à l’interface entre les quartiers unionistes et nationalistes. Beaucoup d’affrontements ont ainsi lieu à Short Strand, une enclave de Belfast où ont souvent lieu des affrontements communautaires. Cela amplifie le risque que la situation dégénère. Un autre facteur inquiétant est que ces violences donnent des arguments aux dissidents républicains. L’Armée républicaine irlandaise (IRA) a désarmé en 2005, mais certains groupes n’ont pas abandonné le combat et pourraient contre-attaquer.

On arrive à une situation explosive bien que je ne pense pas qu’il y ait de possibilité de reprise du conflit tel qu’il a été dans les années 70 et 80. Le risque est que cette situation redonne de l’importance à des acteurs paramilitaires des deux côtés et renforce la méfiance entre unionistes et nationalistes. Cette situation de radicalisation est contraire à l’esprit de réconciliation et de paix promu dans les accords de 1998. Les unionistes essaient par ailleurs d’internationaliser la question en organisant samedi une manifestation à Dublin.

Quelles sont les clés de la résolution de ce conflit ?

Au début, la demande des unionistes était uniquement que le conseil municipal revienne sur sa décision concernant l’Union Jack. Ce qui n’est pas possible dès lors que le conseil municipal est à majorité nationaliste et qu’il a pris cette décision politique en ayant conscience de ses conséquences. Désormais, cet enjeu du drapeau sert à parler d’autres enjeux. La classe politique nord-irlandaise doit montrer à ces unionistes qu’ils ont été entendus et prendre des mesures sociales, comme la réhabilitation des quartiers. Les solutions sont principalement socio-économiques, même s’il y a bien entendu une dimension identitaire. C’est un conflit multidimensionnel qu’on a trop eu tendance à réduire à sa dimension politique et militaire. Les aspects socio-économiques qui ont été sous-exploités reviennent au cœur des discussions aujourd’hui.

Ces violences montrent également que l’on est encore très loin d’une vraie réconciliation. Il y a un énorme travail de rapprochement des deux camps à réaliser. Signer un accord au niveau politique ne suffit pas à règler un conflit local, voire micro-local, caractérisé par des classes populaires qui se battent entre elles. Un accord de paix doit être accompagné par des processus de négociations au niveau local, ville par ville, quartier par quartier. Le processus politique a été tellement long et tellement difficile à mettre en œuvre à l’époque qu’ils en ont oublié que le conflit n’était pas que politique. Une des conséquences de cette compréhension partielle a été l’éloignement des classes populaires.

Source : ici

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2 commentaires pour Interview d’Elise Féron à propos des émeutes loyalistes

  1. peadar dit :

    je sais bien que c’est politique pas administratif (ou de la politique qui se cache sous de l’administratif) mais j’ai lu quelque part que le conseil municipal de Belfast n’avait fait que se mettre en conformité avec la norme de Grande-Bretagne où le drapeau n’est pas pavoisé tout le temps. ne pas pavoiser tout le temps serait une application de la normalisation…

  2. Liam dit :

    « Ces accords ont été acquis à un prix élevé des deux côtés, mais peut-être plus du côté unioniste.  »
    – et la terre est plate!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
    « Des groupes paramilitaires unionistes ont accepté ces accords en traînant des pieds pour donner une chance à la paix, mais ils n’ont jamais été convaincus de leur contenu. »
    – factuellement faux!!!!!!
    « Cette situation de radicalisation est contraire à l’esprit de réconciliation et de paix promu dans les accords de 1998.  »
    – Au contraire!!!!!!!!! cfr. http://www.spiked-online.com/site/article/13161/

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