Seamus Deane – A lire la nuit

Enseignement religieux

Septembre 1954

« Combien de temps, demanda le professeur d’enseignement religieux, faut-il à une puce pour traverser une barrique de goudron ?
Je hasardai :
« Six semaines ?
– Faux », répondit-il en me frappant le visage du dos de la main, mais pas très fort.
« Cherchez encore.
– Six mois ?
– Vous ne comprenez vraiment pas, hein ? » Il me tira les cheveux, pas fort, pour rapprocher ma tête de la surface en bois du bureau, puis me lâcha. Il remonta l’allée jusqu’au tableau noir.
« Je vais écrire la réponse au tableau, pour que vous puissiez tous comprendre mieux ». Avec une expression de véritable lassitude, il traça au tableau les mots « Gare d’Amiens Street ».
Il se retourna vers nous. Nous le dévisagions. Il tendit le doigt vers moi.
« Confondez-moi. Réfutez ma réponse.
– Je ne peux pas réfuter ce que je ne comprends pas, mon père.
– Vous voulez dire que vous ne pouvez pas l’admettre non plus ?
– Je ne peux faire ni l’un ni l’autre.
– Bien. C’est précisément l’état à rechercher. L’état nécessaire pour pouvoir s’instruire. Essayons encore. Combien d’anges peuvent se tenir en équilibre sur la pointe d’une épingle ? Je vous avertis qu’il s’agit d’une question classique, et pas du tout excentrique.
– L’équilibre, mon père, n’est pas nécessaire aux anges.
– Ah non ? Vous bénéficiez apparemment de lumières séraphiques qui me manquent. »
Je gardai le silence. Je ne savais pas ce que signifiait cette dernière remarque.

« Une fois encore, par étapes, ce coup-ci. Admettez-vous, lorsqu’on parle de fantômes ou d’esprits, que nous impliquons l’existence antérieure de quelque chose ou de quelqu’un de matériel ? c’est-à-dire, quelque chose ou quelqu’un ayant eu un corps avant que cette chose ou cette personne parvienne à l’état de fantôme ou d’esprit ? Oui ou non ?
– Oui, mon père.
– Alors dites-moi ce qu’était, ou qui était le Saint-Esprit avant d’être un esprit ? »
Je me tus. A ma gauche, Alec McShane se mit à rire. Le professeur fronça le sourcil.
« Nous traitons ici d’un mystère religieux d’importance primordiale. Ce n’est guère l’occasion d’une nouvelle manifestation de l’idiotie des campagnes. Je voudrais une réponse. »
Il me désigna à nouveau.
« Je ne saurais dire, mon père. Je n’ai pas de réponse.
– Bien. A la première question, vous ne comprenez pas la réponse. A la seconde, vous niez la validité même de la question. A la troisième, vous n’avez pas de réponse. J’espère qu’à présent vous voyez pourquoi la religion est différente. Mon plus grand désir est de vous montrer qu’on peut distinguer ce qui est rationnel, ce qui est irrationnel, et ce qui est non rationnel – et de vous laisser ensuite patauger dans ce bourbier. Je rendrai ainsi un service à l’Etat, et plus encore à l’Eglise. La doctrine, le dogme et la décision – vous pouvez régler vos vies sur ces valeurs pour éviter la désintégration de l’esprit. Une menace assez légère, je dois le dire, dans la plupart des éléments de ou dans cette classe humaine si morose, alignée ici devant moi. »

Le père de cet homme était chevalier apostolique. Sir Roy Creedon. Sir. J’étais furieux, mais ma fureur me faisait sourire. Il avait raison, voilà ce qu’était l’éducation.

basilic

Son col blanc de clergyman étincelait autour de sa gorge replète. Il était très porté à soupirer, ce qui tendait sa soutane au-dessus de sa large ceinture. Sir Roy conduisait une Rover. Roy à la Rover. Seul Sir Roy et la police possédaient des voitures. Les chevaliers en armure étincelante. Les chevaliers apostoliques et antiapostoliques.

« Si votre professeur de géographie vous disait que votre foi peut soulever des montagnes, vous pourriez manifester de la surprise. Si votre professeur de mathématiques vous disait que, dans une série donnée, le premier serait le dernier et le dernier serait le premier, vous pourriez le croire ivre. Mais je puis dire ces choses en état de totale sobriété, et vous les croirez. Tout ce que je vous demande, c’est d’apprendre à le faire sans chercher à comprendre. Ici, en Irlande, nous avions naguère la foi simple des paysans. Aujourd’hui, grâce à l’instruction gratuite et au socialisme athée, nous aurons la foi simple du prolétariat. Point n’est besoin de vous exhorter à être simples. Vous y parvenez sans effort. Mais je vous exhorterai, cette année comme les années suivantes, à comprendre que l’éducation peut être menée de manière à confirmer la simplicité au lieu de la troubler. Il s’agit bien sûr d’un exercice gratuit, mais requis par la société dont vous constituez une partie si heureusement asservie. Et maintenant, je souhaite garder le silence, et vous ferez de même jusqu’à ce que la cloche nous libère du fardeau de notre présence mutuelle. »

Et nous gardâmes le silence tandis qu’il nous tournait le dos pour regarder par la fenêtre, parfaitement immobile.

Seamus Deane – A lire la nuit (‘Reading in the Dark’)
Traduction Marianne Véron, Babel, pp. 241-244

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2 commentaires pour Seamus Deane – A lire la nuit

  1. Liam dit :

    Salut

    Il y a des problemes avec l’addresse email. J’essaie de vous envoyer un document assez gros en format PDF de Seamus Deane sur l’influence irlandaise du catholicisme en France mais ca ne passe pas alors qu’un document word est bien passe – serait-il possible de deleter certains des gros fichiers pds envoyes afin que je puisse vous faire parvenir ces documents? A noter que seuls les gens avec des boites riseup sont affectes

  2. peadar dit :

    Il semble que Ronan Bennett tourne en ce moment une adaptation en film de ce livre génial!!

    http://www.bbc.co.uk/news/uk-northern-ireland-10696842

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