RSF – L’Eglise catholique et le colonialisme en Irlande (première partie)

Document publié dans Saoirse en novembre 1997 qui fait partie d’une série d’études sur le caracère néo-colonial du Free State.

Quand on ouvre un livre ou un magazine et qu’on y trouve un chapitre ou un titre du genre ‘L’Eglise et l’Etat dans l’Irlande moderne’, la tendance naturelle est de le refermer brutalement avec un grognement et de le jeter dans un coin. Cette réaction est compréhensible, étant donnée la façon dont moult plumitifs ont saboté ce thème. Le fait que tant d’encre ait été versée là-dessus tend à obscurcir le fait que c’est un sujet d’une importance considérable. Que l’Eglise catholique se soit acharnée ou non à restreindre les droits des chauds lapins dans le Saorstát [l’Etat libre d’Irlande], seule question vraiment importante aux yeux des intellectuels et des journalistes, est d’une importance mineure, comparé à la façon dont l’Eglise soutient l’exploitation coloniale de l’Irlande.

Il y a une grande question qui sépare nettement les autorités ecclésiastiques des laïcs catholiques en Irlande, c’est celle de la domination britannique. L’Eglise institutionnelle maintient, et a toujours maintenu, que l’implication de l’Angleterre dans les affaires irlandaises est légitime. Mais la grande masse des fidèles pense autrement.

Les origines du problème

Lorsque l’Empire romain finit par s’effondrer et que les envahisseurs barbares arrivèrent en masse en Europe de l’ouest, la seule institution qui survécut au déluge fut l’Eglise catholique. L’Eglise, qui était le lieu de conservation des arts et savoirs anciens, commença d’une certaine façon à ressembler au défunt empire.

KellsFol129v-4EvangelistsL’évêque de Rome, qui était traditionnellement « premier parmi ses pairs », s’éleva graduellement jusqu’à l’autorité suprême, gouvernant l’Eglise comme les empereurs romains gouvernaient l’empire, au moyen d’évêques qui ressemblaient aux gouverneurs des provinces de l’ancienne Rome. Les papes en vinrent à affirmer qu’ils étaient l’autorité suprême en Europe, qu’ils pouvaient déposer les rois et attribuer les trônes à leurs favoris.

Les Normands qui conquirent l’Angleterre en 1066 étaient une bande plutôt impie, mais qui reconnaissait que la religion était une grande force politique. Au Moyen-âge, quand un évêque mourait, son successeur était élu par le clergé du diocèse. Mais les Normands introduisirent le Statut de Praemunire (qui est toujours en vigueur !) selon lequel il n’y aurait qu’un candidat à ces élections : le candidat du roi.

Le premier Primat normand d’Angleterre, l’évêque Lanfranc, se mêla tout de suite des affaires irlandaises, en affirmant son autorité sur les colonies scandinaves en Irlande. Lors des siècles suivants, les seigneurs et évêques anglo-normands visitaient régulièrement Rome, racontaient des histoires à dormir debout sur l’Irlande et proposaient leurs services pour y remédier, si le pape voulait bien leur donner l’autorisation. On appelait ces gens les « partisans de Rome » et leurs activités en Irlande pendant des siècles firent beaucoup de mal.

Le pape Adrien IV

Un seul anglais fut jamais élu pape : il s’agit de Nicholas Breakspear, qui prit le nom d’Adrien IV (1154-1159). On le persuada d’écrire une lettre donnant à Henry II, roi d’Angleterre, le pouvoir de conquérir l’Irlande et de la rattacher à ses autres possessions.

Tous les évêques d’Irlande acceptèrent ce don de l’Irlande au monarque anglais, et firent serment de loyauté envers Henry lorsqu’il visita l’Irlande. Mais ni Henry ni ses successeurs ne purent conquérir tout le pays. Suite aux premiers chocs de l’invasion, les Irlandais s’organisèrent et résistèrent, et ce ne fut qu’au moment de la guerre de Cromwell que le pays fut vraiment débordé et conquis.

Les Anglo-normands tentèrent d’imposer les statuts de Praemunire en Irlande et de nominer leur propre Primat, mais les ecclésiastiques irlandais n’étaient pas d’accord et élirent leur propre archevêque d’Armagh. La querelle arriva jusqu’à Rome et la papauté résolut le problème en nommant alternativement des Allemands et des Italiens à Armagh. Cependant, ces archevêques continuaient à arborer la prétention de l’Angleterre à la domination suprême.

La remontrance d’Ó Néill

En l’an 1315, une confédération de dirigeants irlandais proposa à Edward Bruce, frère du Roi Robert d’Ecosse, de devenir roi d’Irlande et de les aider à expulser les envahisseurs. D’autre part, Donal Ó Néill abdiquait formellement, en faveur d’Edward, sa prétention à la Haute-Royauté. De même, Donal envoya au pape une lettre remarquable lui demandant de retirer l’autorisation [de conquérir l’Irlande] du pape Adrien, et lui soumettait une liste des cruautés infligées aux Irlandais suite à cette conquête. Il disait entre autres choses qu’un évêque anglais enseignait que le fait de tuer un Irlandais n’était pas un crime, et que d’ailleurs lui-même pouvait tuer un Irlandais et dire la messe juste après.

Le pape fit suivre cette lettre au roi d’Angleterre (Edouard II le débauché) qui répondit que tout cela n’était que mensonges. Edward Bruce fut battu et tué à la Bataille de Faughart et le complot fit long feu, et les papes continuèrent à défendre la domination britannique de l’Irlande. En pratique, dans les zones où les Anglais étaient dominants, on imposait des évêques anglais, ailleurs, c’était des évêques irlandais. Ces deux groupes s’appréciaient modérément.

Après la Réforme

Au 16è siècle, l’Angleterre était gagnée presqu’entièrement par le protestantisme luthérien, alors que l’Irlande était en grande majorité catholique. Mais l’Eglise institutionnelle en Irlande continuait de reconnaître le monarque anglais en tant qu’autorité légitime de l’Irlande. Même l’archevêque Plunkett, martyr, ne doutait pas que le Roi Charles, qui le pendait, était son prince légitime. Pendant plus de deux cents ans, la foi catholique a été cruellement persécutée par le gouvernement anglais, mais à la fin du 18è siècle ceci se calma.

Les prêtres se formaient dans les séminaires de France, de Belgique et d’Espagne, et avec le déclin de l’ancienne société gaélique, ils devinrent des leaders communautaires. Comme ils vivaient en Europe continentale, il s’appropriaient certaines idées radicales qui y émergeaient, ce qui effraya tant les autorités cléricales et civiles en Irlande qu’une alliance entre elles eut lieu, ce qui eut pour résultat l’ouverture d’un séminaire en Irlande où les prêtres seraient formés sous étroite surveillance, pour exclure tout fauteur de trouble en puissance. C’est ainsi que fut fondé le séminaire de Maynooth.

Daniel O’Connell

Au 19è siècle émergea une figure politique catholique : Daniel O’Connell. Il correspondait au type du politicien moderne, au sens où il était prêt à tout pour arriver à ses fins. (D’ailleurs, comme la plupart des politiciens dans un contexte colonial, il était un menteur et un escroc). Il fit alliance avec les autorités catholiques : en échange de l’obtention de « l’émancipation catholique », il leur demandait de soutenir sa campagne pour le ‘Rappel’ [l’abrogation de l’Acte d’Union entre l’Irlande et le Royame-Uni, de 1801]. Ces deux campagnes étaient faussées : l’émancipation catholique ne fit que permettre à des catholiques de sièger au parlement de Westminster, où ils étaient débordés par le nombre et dénués de pouvoir. Quant au ‘Rappel’, s’il avait été obtenu, il n’aurait apporté aucun bienfait.

O’Connell cherchait consciemment à profiter pour ses propres fins de la division ethno-confessionnelle de l’Irlande, qui était jusque-là l’instrument du gouvernement, et construisit une machine politique faite en majorité de prêtres catholiques. Pour financer ses activités politiques, il fit en sorte que les prêtres prélèvent une dîme sur les laïcs : la ‘rente catholique’. Pendant la première moitié du 19è siècle, O’Connell domina la scène politique en Irlande et canalisa entièrement les énergies politiques du peuple irlandais en direction de l’exigence, ou de l’écran de fumée, du ‘Rappel’.

O’Connell et son parti à Westminster ne firent aucun effort pour apporter la moindre réforme au gouvernement de l’Irlande : et de fait, O’Connell fit cause commune avec les éléments les plus réactionnaires dans l’opposition aux progrès et aux réformes. Le résultat final de toute la carrière politique du « Libérateur » [épithète homérique attribuée à O’Connell] ne fut pas le Rappel, mais la Famine.

Après la Famine

Le 19è siècle vit le développement rapide des moyens de communications : les chemins de fer, le transport maritime, les télégraphes et la poste. Aucune organisation ne s’en réjouit davantage que le Vatican. Des communications plus rapides et plus sûres lui permettaient de resserrer son contrôle, et Rome commença à s’intéresser plus directement aux affaires de l’Eglise catholique en Irlande. Au milieu du 19è siècle, il y avait deux écoles de pensée opposées dans la hiérarchie ecclésiastique en Irlande, et une guerre froide et amère entre elles.

La première, représentée par l’archevêque Murray de Dublin, voulait l’accommodation avec le gouvernement et l’acceptation stoïque de son mauvais gouvernement. La seconde, qui avait pour champion l’archevêque MacHale de Tuam, cherchait à contrecarrer l’exploitation coloniale de l’Irlande. Ce désaccord était bien connu de tous, et le Vatican voulait faire quelque chose. En 1850, à la mort de l’archevêque d’Armagh, Paul Cullen fut désigné comme son successeur.

Cullen était natif du comté de Tipperary, mais avait vécu en Italie depuis l’âge de douze ans. Il avait été professeur d’Hébreu, puis recteur du collège irlandais à Rome. Il semble clair que Cullen, qui devint le premier cardinal irlandais de l’histoire, avait été envoyé avec la mission de rappeler à l’ordre les Irlandais. Dès qu’il arriva, il convoqua un synode, le premier depuis l’invasion normande, et s’en servit pour montrer qui était le patron.

Cullen et le nationalisme

Paul Cullen était accusé par les nationalistes d’être un unioniste et par les unionistes de ne pas l’être assez. En fait, il soutint le nationalisme de type O’Connell, bien qu’il semble qu’il le fit pour conjurer une alternative encore pire à ses yeux. Après la Famine, la question de la terre devint plus importante que celle du Rappel, et les implications de cette question le terrifiaient.

Dans son esprit, le nationalisme était inséparable de la franc-maçonnerie, idée qui pouvait être vraie à l’époque en Italie, mais absurde en Irlande. Il est possible que les officiels du Château de Dublin [siège du gouvernement britannique de l’Irlande] aient agité à dessein ce chiffon rouge sous son nez (ces officiels eux-mêmes étant en majorité des franc-maçons). Il est vrai que Cullen est intervenu pour sauver la vie d’un Fenian condamné à mort : Thomas Burke. Mais pour le cardinal, l’Eglise était tout. Il n’avait aucun intérêt pour l’Irlande ou son peuple, sauf si cela pouvait être utile à l’Eglise. Il tenta même de transformer le Parti Irlandais à Westminster en agence catholique.

Lorsque l’archevêque Murray mourut en 1852, Cullen démissionna de son siège à Armagh et prit celui de Dublin. Une auto-démission, certes, mais qui avait un sens : c’est à Dublin que tout se passait, le Château et le Vice-Roi y résidaient. Il critiqua publiquement les prêtres qui s’impliquaient dans la politique, au sens des partis politiques. Mais lui-même ne faisait que cela, de la politique. Cullen était arrivé en Irlande après avoir vécu en Italie pendant la majeure partie de sa vie. Contrairement au clergé d’Irlande, il n’avait pas peur du gouvernement ou des protestants. Son idée fondamentale était que l’Eglise catholique et la couronne britannique avaient en quelque sorte la garde partagée de l’Irlande, chacune dans sa sphère d’influence.

Le gouvernement, ayant ses raisons, joua le jeu, et cette approche, depuis lors, est demeurée le fondement de la politique de l’Eglise en Irlande. Le long règne du cardinal Cullen (1850-1878) a vu l’Eglise catholique se développer en tant qu’organisation de plus en plus rigide et autoritaire, réduisant les laïcs à l’obéissance passive, leur attribuant trois fonctions : prier, payer et obéir. Le clergé se retira dans un isolement narcissique, maintenant le minimum de contact avec les laïcs : parlant au-dessus d’eux dans l’office ou à-travers les grilles du confessionnal. A l’église, le clergé faisait les cérémonies dans un mauvais latin, alors que les fidèles, sur les bancs, égrenaient leurs chapelets.

Des barrières de méfiance s’élevèrent. Des questions comme la condamnation par l’Eglise de l’agitation agraire ou du mouvement Fenian contribuèrent à éloigner le clergé de la société irlandaise. Un vieux proverbe disait : « Sois poli et vague avec le clergé ». Lorsque les prêtres étaient ordonnées, ou que les moines et nonnes prononçait leurs vœux, il leur semblait qu’une frontière invisible avait été franchie, comme celle qu’un enfant adopté franchit en oubliant ses parents naturels, et dans ce passage l’Irlande perdait toute prétention à leur loyauté. Telle était la situation au début de la lutte pour l’indépendance, qui eut des conséquences tragiques. Dans le prochain numéro [de Saoirse] nous examinerons le rôle joué par l’Eglise catholique dans la création du Free State et le maintien de la domination anglaise.

Source : ici ou

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