Etude sur le groupe Gang of Four

Ce chapitre consacré à Gang of Four est tiré d’une étude approfondie sur le punk et la new wave écrite en 1980 par Neil Eriksen, intitulée « Popular Culture and Revolutionary Theory: Understanding Punk Rock », dans la revue US nommée Theoretical Review, faite à l’origine par des maoïstes de l’Arizona!!

Voici la présentation de la revue : « La Theoretical Review a commencé en 1978 en tant que journal théorique bi-mensuel, édité par le collectif marxiste-léniniste de Tucson. Il cherchait à rendre les contributions au marxisme de Louis Althusser, Charles Bettelheim, Nicos Poulantzas et Antonio Gramsci, accessibles et utilisables pour les militants du New Communist Movement. Le groupe considérait que la théorie marxiste-léniniste qui guidait le New Communist Movement était appauvrie et dogmatique. L’année suivante, un bureau éditorial ouvrit à Boston, puis des groupes de soutien à la Theoretical Review se développèrent dans le pays. L’effondrement du New Communist Movement au début des années 1980 abouti à la cessation de la revue en 1983. »

Gang of Four fait partie des quelques groupes britanniques, avec les Mekons, Red Crayola et Scritti Politi, que l’on range souvent sous la catégorie d’ « art rock », parce qu’ils essaient de faire passer des théories venues du monde de l’art dans le monde du rock and roll. Se plaçant dans le cadre d’une esthétique marxiste influencée par le structuralisme, ces groupes attaquent les « structures réactionnaires » présentes dans le rock and roll, et cherchent à élaborer une méthodologie critique dans le monde du rock. Gang of Four pense que le divertissement pur et simple n’est pas quelque chose de valable, et va jusqu’à se demander si la musique rock and roll ne serait pas structurée de façon à être intrinsèquement réactionnaire.

Toutefois, ces questions n’ont pas conduit Jon King, Andy Gill, David Allen et Hugo Burnham à rejeter en bloc le rock and roll, comme le montrent leurs interviews : « Ce n’est pas la fonction d’un groupe d’être seulement divertissant. Un groupe devrait à la fois divertir et tenter de changer les choses. On ne peut pas changer le statu quo actuel, les structures du pouvoir, mais on peut changer la façon dont les gens pensent. » Ceci ne veut pas dire simplement crier des slogans révolutionnaires, parce que le groupe ne pense pas qu’une telle activité puisse changer la façon dont les gens pensent. Ils cherchent au contraire à provoquer les gens par une musique qui bouleverse les attitudes et les façons de penser et de sentir conventionnelles.

tr-18Sur scène, Gang of Four travaille, paraît-il, une image qui contraste avec le glamour si souvent exhibé par les rock stars, et le groupe cherche à développer une approche égalitaire dans la façon de faire de la musique. « Nous rejetons la notion classique selon laquelle un artiste est un individu qui a un don, qui le rendrait différent de la société et séparé d’elle. »

Bien que leurs raciness soient dans le rhythm and blues, leur usage des effets à la Hendrix, des rythmes militaires avec des lignes de basse et de batterie à contre-temps, et l’emploi de rythmes disco et jazz-rock, de dissonances et parfois de guitares abrasives, tout cela combiné donne un style musical qui peut au mieux être décrit comme « minimaliste », où « le moins est le plus », avec l’utilisation d’un minimum de notes et de rythmes. « La musique de Gang of Four donne lieu à une forme subtile de dislocation. Deux rythmes vont entrer en conflit, ou alors une guitare sortie de nulle part va délibérément faire irruption au milieu d’une chanson, ou encore un ou plusieurs instruments vont cesser de jouer pendant quelques secondes, faisant une sorte d’anti-solo. »

En ce qui concerne les paroles des chansons de Gang of Four, elles sont en général assez complexes et se tournent vers des points de référence qui sont en-dehors de la sphère de la musique, comme la torture des prisonniers politiques irlandais dans les blocs-H ou les tests de bombes nucléaires dans les îles Bikini. Cependant, leurs idées politiques socialistes ne sont pas mises en avant en tant que telles dans leurs morceaux, car les paroles sont utilisées pour une approche et un contenu qui vise à mettre en question les gens, les mettant face à des éléments de la société capitaliste qui sont si souvent pris pour argent comptant.

Dans « Not Great Men », le message dit explicitement que les « grands hommes » ne sont pas les moteurs de l’histoire. Le rapport entre ces « grands hommes » et les masses est lui aussi explicite : “The poor still weak / the rich still rule.” [‘Le pauvre est encore faible / le riche encore au pouvoir’]. Mais la question reste en suspens : si ce ne sont pas les « grands hommes » qui font l’histoire, qui peut bien la faire ? C’est le but de la chanson de poser une question qui ne peut pas recevoir de réponse dans le domaine de l’idéologie pop, elle sert à provoquer l’auditoire et à lui faire chercher une réponse ailleurs. Et le divertissement n’est pas le medium adéquat pour donner des réponses à des questions économiques et politiques pressantes, en particulier quand celui qui regarde ou qui écoute cherche à se détendre après le travail ou avant, mais c’est une arène où des questions peuvent être soulevées, questions qui ne peuvent trouver de réponse qu’ailleurs.

Beaucoup de morceaux du dernier album, Entertainment! (Warner Bros.) démystifient l’amour et les relations sentimentales en général, de même que le rôle de la télévision et du journal, de l’armée. Le plus beau est peut-être d’avoir défié le rôle convenu de la musique pop dans « Love Like Anthrax ». Avec ses références kafkaïennes au réveil désespéré de celui qui se sent comme « un scarabée renversé sur le dos », la chanson combine une lourde révulsion vis-à-vis de l’amour et de la façon dont les gens abusent parfois de leur santé, avec une voix parlée simultanée qui parfois déborde le chant dominant. Cette technique, développée par Brecht dans certaines de ses pièces, et les paroles elles-mêmes, donnent un commentaire intéressant sur la domination de l’ « amour » en tant que thème ordinaire de la musique pop.

« In Her Factory » est une chanson qui n’est pas dans Entertainment ! mais qui a été commentée dans la presse musicale à cause de son contenu féministe. Partant d’une brève d’un journal parlant des « héroïnes anonymes de Grande-Bretagne », le morceau se construit sur ces vers : “Unsung Heroines of Britain / convenient fiction / Housewife heroines, addicts to the homes / It’s a factory, it’s a duty.” [‘Héroïnes anonymes de Grande-Bretagne / fiction convenable / héroïnes mères de familles, accros au foyer / C’est une usine, c’est un devoir.’]

Hugo Burnham, commentant cette chanson dans une interview au journal New York Rocker, dit: « Ce morceau parle d’une situation où la femme est à la maison, doit remplir certaines fonctions et fait des choses, tout cela est accepté et c’est vu comme quelque chose de naturel. Notre idée est de dire : « Est-ce naturel ? Est-ce qu’il y a d’autres options?’ Nous voulons créer le débat. »

Toute aussi importante que le contenu de leurs paroles, est leur approche conceptuelle de la musique et du divertissement, et de l’effet que ceux-ci ont sur le public. Gang of Four voit dans sa musique une provocation à mettre en question et à penser, et d’autres musiciens qui tournent avec eux ont été influencés dans le même sens. Des groupes comme Scritti Politi consacrent leurs efforts à une « rigoureuse dissection de tout le processus de validation de la musique », et voient « la musique comme une activité parmi d’autres, pas comme un absolu au-dessus de toute question ». Certains parmi les groupes les plus expérimentaux utilisent des projections de film ou l’irruption de sons apparemment fortuits, pour faire en sorte que le public se distancie de la musique, un concept que certains appelleraient brechtien, étant donné que l’effet de distanciation crée un espace dans lequel la représentation peut devenir son propre commentaire critique.

Mais ce qui est le plus important avec la musique de Gang of Four, et des groupes qui partagent leur approche, c’est que, pour la première fois depuis l’époque où les pièces de Brecht ont commencé à avoir un large écho dans les années 1920, nous constatons une intervention, menée par des socialistes, pour faire avancer la théorie marxiste dans la culture populaire au sens large.

La discussion des plus grands groupes punk et new wave progressistes est importante aujourd’hui pour diverses raisons. Beaucoup de ces groupes progressistes ont sorti récemment des albums aux Etats-Unis et ont reçu une attention considérable de la part de la presse musicale. London Calling des Clash a reçu un accueil plus qu’enthousiaste de leur part, ainsi qu’ Entertainment ! de Gang of Four, qui en a suscité presqu’autant. Comme nous l’avons dit, les groupes progressistes punk et new wave injectent des thèmes politiques dans leur musique, mais de façon subtile et complexe, et ces groupes développent une approche vivante et dynamique, qui a beaucoup d’influence à la fois en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Cette influence montre à quel point est importante l’intervention communiste dans la lutte des classes culturelle. Chacun de ces groupes a contribué à briser l’hégémonie de certaines idées qui ont encerclé et pénétré la musique pop pendant des années, idées qui ont non seulement repoussé toute expression politique progressiste, mais aussi toute créativité pourvue de sens dans le domaine de la musique pop. Pour cette raison, la réponse de la gauche US doit faire l’objet d’une analyse soigneuse. La gauche ne peut intervenir dans la lutte de classe culturelle pour contribuer à changer le monde au bénéfice des classes laborieuses, que si elle développe une compréhension du rôle et du potentiel de la critique culturelle scientifique.

Source : ici

Cet article, publié dans Analyse, Arts et lettres, vie quotidienne, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Etude sur le groupe Gang of Four

  1. Liam dit :

    J’avais poste il y a un an un lien vers leur chanson Armalite Rifle

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s