Liam O’Ruairc – Le néo-libéralisme dans les six comtés

Article paru dans Irish Anarchist Review, hiver 2012. Il s’agit de la revue théorique du Workers Solidarity Movement. Liam O’Ruairc y a écrit en tant qu’invité.

Aujourd’hui, la thèse fondamentale des classes dominantes en ce qui concerne les six comtés d’ « Irlande du Nord » est que le libéralisme économique s’accompagne de la paix durable, autrement dit : politique économique et sociale néo-libérale + processus de paix = prospérité.

Au moyen de leur propagande de paix, les médias développent leur version des faits, selon laquelle une fois la « violence terminée » et les « solutions politiques » mises sur pied, l’Irlande du Nord serait à présent mûre « pour son intégration dans la société de consommation et l’ordre économique global ». La photographie montrant Martin McGuinness et Ian Paisley sonnant la cloche de la bourse du Nasdaq à New York en décembre 2007, symbolise bien l’idée que si on laisse agir librement la « main invisible » du marché, la paix durable et la réconciliation viendront.

Des agences de développement économique venues de pays comme le Kosovo et l’Irak ont été invitées en visite officielle dans le Nord pour prendre acte la réussite de cette idée. Sous le régime de la « nouvelle donne » [‘new dispensation’ – vocable désignant la restructuration des 6 comtés du processus de paix] les structures gouvernementales ont été assemblées pour reconfigurer l’espace économique de l’époque post-conflit.

mcguinness-paisley-nasdaq« Sous l’impulsion de la restitution des pouvoirs, s’est produit un mixte entre, d’une part, une concurrence ethno-confessionnelle pour acquérir la plus grande part de subventions et d’autre part, une expansion constante du modèle néo-libéral de gouvernance ».

Tous les partis de gouvernement souscrivent aux vertus de l’économie de marché, à la politique d’austérité, à la rénovation urbaine, au partenariat public-privé, et à l’investissement direct des multinationales. Les principes néo-libéraux de privatisation, de conservatisme fiscal et de réduction de l’Etat providence sont considérées comme les facteurs devant engendrer les dividendes économiques et sociaux de la paix. Et en effet, la paix a bel et bien été privatisée.

Le masque du néolibéralisme

Contre l’antagonisme destructeur qui oppose le républicanisme et l’unionisme, le projet néolibéral des élites au gouvernement est de promouvoir une « identité partagée et non ethno-confessionnelle », celle du consommateur. Ce projet cherche à normaliser le Nord en réduisant « l’espace partagé » à l’espace commercial partagé. Certains critiques remarquent qu’il s’agit au fond de montrer une façade du type « village Potemkine » pour masquer la pauvreté et le sectarisme qui se cache derrière. Le quartier réhabilité du Titanic Project au bord de la rivière Lagan, sur les lieux des anciens chantiers navals, est défini comme « la plus grande entreprise de normalisation » par un professeur en design de l’université d’Ulster, qui remarque aussi que cette « entreprise propagandiste visant à faire apparaître Belfast comme normale » ne correspond pas au fait que la population connaît de plus en plus la division et la ségrégation.

Ce projet de ravalement de façade des six comtés vise à cacher le fait que l’Irlande du Nord est une entité économique en faillite. Fiscalement, elle est dépendante du reste du Royaume-Uni, son déficit annuel s’élève à 9 milliards de £ (10,6 milliards d’euros), ce qui donne un déficit de 5.000 £ par tête de pipe. Les dépenses publiques représentent 70% de son produit domestique brut. Sa production se tient 20% au-dessous de la moyenne britannique, 30% de sa population est économiquement inactive et son secteur privé a la productivité la plus basse de toutes les régions du Royaume-Uni. C’est la seule région du Royaume-Uni où le salaire hebdomadaire moyen du secteur public, qui emploie 30% de la main d’œuvre, dépasse de 105£ celui du secteur privé.

Les indices de croissance ont toujours été en-dessous de la moyenne du Royaume-Uni. Tous ces éléments permettent de douter du fait que l’ « Irlande du Nord » serait devenue une zone d’attraction, voire un exemple resplendissant, pour le capital. Selon un rapport du Pricewater-House-Coopers’ Economic Outlook publié en août 2012, l’économie du Nord rencontre des « problèmes très lourds » et se traîne derrière le reste du Royaume-Uni, mais il est prévu qu’elle se contracte encore plus à l’avenir.

Esmond Ernie, unioniste de l’Ulster et chef économiste à Pricewater-House-Coopers a reconnu l’an dernier que : « depuis trois décennies, le niveau de vie est resté très bas. Mais la confiance envers le secteur public reste au plus haut. Nos industries ont décliné, le secteur public s’est enflé, mais les salaires y sont bas et sa productivité aussi, ce qui n’est en rien une compensation pour la perte des industries traditionnelles. L’économie nord-irlandaise ne croît que lorsqu’il y a une augmentation massive des dépenses publiques, or une nouvelle augmentation de ces dernières est fort peu probable aujourd’hui. »

Les fruits avariés de la paix

L’espoir existait que la cessation de la violence serait suivie par les « dividendes de la paix ». Mais un examen détaillé de l’évolution de l’économie du nord dans les dix années ayant suivi l’accord de Belfast permet de se demander à quel point le processus de paix a engendré des « dividendes de la paix » généralisés et durables, en particulier dans les populations marginalisées qui ont le plus souffert du conflit. Même Ian Coulter, président de la Confédération de l’Industrie Britannique, a expliqué cette année que malgré l’existence des dividendes de la paix sur le plan politique, il n’y a pas eu de véritables dividendes économiques, et que l’économie du nord n’a pas changé depuis 1998. Le ministère du Trésor a confirmé cela dans un document publié l’année dernière : « La paix en elle-même n’a pas suffi à élever la prospérité de l’Irlande du Nord au niveau du Royaume-Uni, même si on excluait du calcul le Sud-Est de l’Angleterre. L’Irlande du nord continue d’avoir l’économie la plus faible de tout le Royaume-Uni. »

Depuis le début de la grande récession, « les perspectives tant chantées de dividendes de paix se sont purement et simplement évaporées, suite à ce qui est arrivé aux marchés financiers. Les inquiétudes au sujet de l’équité, de l’emploi et du coût de la vie dominent l’horizon économique domestique. »

La classe laborieuse n’a pas connu de grande amélioration de sa condition. Le Wall Street Journal remarque que « dans la décennie ayant suivi la fin officielle des « Troubles », les niveaux de pauvreté dans les deux communautés ne se sont pas réduits. La manne de la paix que l’Irlande du Nord a pu recevoir n’a pas pu atteindre ceux qui en avaient le plus besoin et produire une amélioration économique. De fait, les quartiers populaires, qui étaient lourdement subventionnés par l’Etat britannique pendant les Troubles, ont vu leur position économique décliner ces dernières années. »

Dans un rapport daté de 2011, qui étudiait la pauvreté depuis 1998, le Northern Ireland Assembly’s Research and Library Service a découvert peu de preuves de l’existence des dividendes de la paix, et a conclu que le fossé entre les personnes aisées et les personnes défavorisées « avait persisté et dans certains cas s’était accru depuis la signature de l’accord du vendredi saint. » Sur les 56 quartiers classés comme les plus défavorisés en 2001, les chercheurs ont établi que seuls 14 étaient sortis de cette catégorie l’année dernière. Et encore, certains ont changé de statut grâce à des modifications du tracé de leurs frontières. Il n’est donc guère surprenant que les critiques fusent, montrant que les quartiers populaires n’ont pas profité de cette manne allant à des projets de construction comme le quartier du Titanic.

Diviser pour regagner

Derrière la façade de la rénovation urbaine, la « paix » est au mieux une forme bénigne d’apartheid. La ségrégation et les divisions ont augmenté significativement depuis 1998. La paix néo-libérale a échoué à normaliser les six comtés. Quatorze ans après l’accord de Belfast, l’Irlande du Nord reste une société très divisée. Les indicateurs montrent que dans certaines zones, les divisions ont augmenté.

lipsLe nombre des murs de séparation entre quartiers est passé de 22 à l’époque de l’accord, à 48 aujourd’hui, selon le décompte du ministère de la justice, mais à 88 selon le dernier décompte de l’institut de recherche sur le conflit. Il y a des preuves d’une division profonde et continue dans le logement et l’éducation. Cet échec à apporter les dividendes de la paix et à développer la réconciliation fait que ce ravalement de façade des six comtés revient à « mettre du rouge à lèvres à un gorille. »

L’idée que le libre marché peut engendrer une prospérité économique et sociale et une paix durable peut être sérieusement remise en question. La crise économique actuelle rend les choses encore plus difficiles. Les circonstance objectives ont certainement affaibli le projet néo-libéral, mais en même temps, la question de savoir si un projet politique alternatif venu des classes subordonnées va émerger, reste très indécise. L’establishment s’inquiète à l’idée que la crise économique pourrait ouvrir un espace pour les prétendus « dissidents » républicains.

Le Financial Times remarque par exemple que dans le quartier de Creggan à Derry, six personnes sur dix sont classées comme « économiquement inactives », et que plus de 2.300 personnes ont postulé pour seulement 14 emplois dans le nouveau supermarché de la chaîne DFS. Le journal concluait que « ce climat présente des avantages pour les groupes républicains dissidents partisans de la ligne dure, qui sont contre le processus de paix. »

Toutefois, Michael McDowell, ancien vice-premier ministre et ministre de la justice du gouvernement de Dublin, a prédit au début de cette année que le processus de paix survivrait à la dégradation économique existant des deux côtés de la frontière, et que si la politique dans le Nord était susceptible de s’aigrir, il n’y avait pas pour autant de grand risque qu’elle ne dérape et n’en revienne au conflit.

Ceci soulève l’importante question du rapport entre crise économique et crise politique. Il n’y a pas de connexion automatique entre l’une et l’autre. Nous vivons une crise économique, mais qui n’a pas encore atteint le niveau d’une crise organique, où la légitimité-même du système est remise en question. Au contraire, la crise dans le Nord a provoqué des appels à baisser la taxation des entreprises. Il y a eu un jour de grande grève le 30 novembre 2011, au sujet des retraites dans le secteur public, mais celle-ci n’a pas eu de grand effet politique. Les protestations de ce genre restent cantonnées à des questions d’intérêt « économique-corporatif » et ne sont pas liées au problème de gagner du pouvoir politique et de transformer l’Etat.

Différences dans la classe

Alors que les personnes de la classe laborieuse dans les six comtés sont extrêmement conscientes des inégalités matérielles qui marquent l’ordre social dans lequel elles vivent, cette réalité semble être de peu d’effet dans la culture politique de la province. Les formations idéologiques qui dominent dans les six comtés semblent émerger non de la conscience de classe, mais plutôt de l’identité nationale et ethno-confessionnelle. Plus de 200.000 personnes sont syndiquées, mais la politique de classe est absente et la gauche est largement isolée et discréditée.

IAR6Cover280Nombre d’écrivains de tradition ouvrière et socialiste ont mis en avant, comme exemple à suivre, les épisodes d’unité ouvrière du passé, comme les grèves de 1907, de 1919 et le mouvement des chômeurs de 1932, mais ils n’ont pas analysé le poids comparé des questions de classe d’une part, et des divisions nationales et ethno-confessionnelles d’autre part.

La classe et la « religion » ont modelé la structure et la conscience de la classe ouvrière moderne dans le Nord de l’Irlande. Une focalisation sur la classe seule, ou plutôt qui se limite à une définition étroitement économique de la classe, aboutit à une mauvaise compréhension de ces événements si importants. L’unité de la classe ouvrière est fragile si elle ne repose que sur des intérêts économiques, comme c’était le cas en 1907, 1919 et 1932.

Elle n’est que peu susceptible de se matérialiser en une franche unité englobant les aspects politiques et idéologiques, étant donné les différences irréconciliables qui existent entre les composantes unionistes et nationalistes. La gauche et les autres forces oppositionnelles comme les républicains « dissidents » émergent d’une période de défaite, et le climat actuel est marqué par la dépolitisation et la démobilisation. « Notre époque est plutôt celle du haussement d’épaules général que de la grève générale » comme le dit Mick Hume.

La question-clé est de savoir s’il s’agit de tendances structurelles ou d’un phénomène conjoncturel. Du point de vue de la longue durée – une approche historique qui donne la priorité aux structures historiques à long terme sur l’histoire événementielle à court terme – il serait prématuré de conclure que le mouvement de la classe ouvrière est mort, il est plus approprié de le définir comme un processus de décomposition et de recomposition.

Une clé de cette recomposition réside dans les facteurs internationaux. Etant donné la dépendance des six comtés vis-à-vis de forces extérieures (politiquement et économiquement), le rapport de forces interne est peu susceptible de changer dans le Nord avant qu’il ne change ailleurs dans les îles britanniques et en Europe de l’Ouest. Jusque là, la gauche doit se préparer à une longue « guerre de positions » et à mener la bataille pour l’hégémonie politique.

Source : ici

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Un commentaire pour Liam O’Ruairc – Le néo-libéralisme dans les six comtés

  1. jmstipe20 dit :

    another excellent analyses by liam!

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