Au sujet de la partition de l’Inde et de la théorie des deux nations – dernière partie

La Ligue Musulmane

Maulana Azad, président du Indian National Congress pendant la période de la domination coloniale, écrivait dans India Wins Freedom, à propos de l’émergence de la Ligue Musulmane :

« Il a été affirmé que l’un des buts de la Ligue était de renforcer et de développer les sentiments de loyauté envers le gouvernement britannique parmi les musulmans d’Inde. Le second but était de promouvoir les revendications des musulmans contre les hindous et les autres communautés en paiement des services rendus à la couronne, et d’ainsi sauvegarder les intérêts et les droits des musulmans. Les dirigeants de la Ligue étaient par conséquent hostiles à l’exigence d’indépendance politique soulevée par le Congrès. Ils pensaient que si les musulmans soutenaient une telle exigence, les Britanniques ne satisferaient pas leurs demandes de traitements spéciaux dans l’éducation et les services. De fait, ils considéraient le Congrès comme une organisation déloyale de rebelles, et même des leaders modérés comme Gokhale et Ferozeshah Mehta étaient à leurs yeux des extrémistes. Pendantc ette phase, le gouvernement britannique ne cessait d’utiliser la Ligue Musulmane comme un bouclier contre les exigences du Congrès. (…)

La Ligue Musulmane entra dans la deuxième phase de ses activités lorsqu’elle jugea que le gouvernement était forcé d’introduire quelques réformes, en réponse à la pression exercée par le Congrès. La Ligue était quelque peu troublée de voir le Congrès réaliser son objectif pas à pas. La Ligue se tenait à distance de la lutte politique, mais dès que des avancées eurent lieu, elle mit en avant ses revendications au nom de la communauté musulmane. Ce programme de la Ligue Musulmane eut l’heur de plaire au gouvernement colonial. En fait, il y a de bonnes raisons qui nous font penser que la Ligue agissait conformément aux souhaits des Britanniques. »

A cette époque, les Britanniques firent autre chose pour nuire à l’unité du peuple indien. Déjà, ils avaient introduit des quotas dans les emplois, fondés sur les appartenances confessionnelles. Désormais, ils divisèrent confessionnellement l’électorat : ils instituèrent des sièges pour les hindous et des sièges pour les musulmans. Le vote était au départ réservé pour les propriétaires, puis il fut élargi à ceux qui savaient lire. Puisque peu de gens savaient lire, environ 8% de la population adulte masculine après la Première Guerre mondiale, puis 11% en 1947, l’électorat représentait un très petit pourcentage de la population. Mais même ces privilégiés étaient divisés selon des lignes de démarcation religieuse.

Même si elle brassait beaucoup de vent, la Ligue Musulmane ne jouissait pas au départ d’un grand soutien, même parmi les élites musulmanes du sous-continent. Dans les provinces où les musulmans formaient l’écrasante majorité, il n’y avait aucun ministre de la Ligue avant 1945. En effet, la majorité du peuple indien se tenait aux côtés du programme séculier du Indian National Congress (ou avec des forces plus radicales). Il y avait par exemple un ministre du Congrès dans la province frontalière. Dans le Punjab, il y avait un ministre unioniste. Les unionistes étaient un parti de l’élite terrienne du Punjab, mais qui comprenait des sikhs, des musulmans et des hindous, et là bas, le ministère dirigé par Ghulam Hussein reposait sur le soutien du Congrès.

Cependant, lorsque le gouvernement colonial britannique invita les représentants du peuple indien pour mener des négociations politiques en 1945, on octroya à la Ligue Musulmane une représentation aussi importante qu’au Congrès. Le Congrès, qui représentait toutes les sections de la société indienne et qui avait des bases de soutien dans tout le pays, ne fut autorisé qu’à nommer 5 délégués sur 14! La Ligue Musulmane et une fraction de la base de masses du Congrès fut autorisée à nommer 5 autres délégués, et le gouvernement colonial choisit 4 délégués parmi ses hommes-liges, pour représenter les sikhs, les dalits et les musulmans.

Mais, sur les 5 délégués qu’il avait nommés, le Congrès ne prit que deux hindous, et nomma un musulman, un chrétien et un perse pour refléter son caractère non-confessionnel. Évidemment, la Ligue ne nomma que des musulmans, en prétendant que sa constitution lui empêchait de faire autrement, et eut le culot de se plaindre du fait que le Congrès avait nommé un musulman, puisque dans sa vision des choses, seule elle avait le droit de nommer des musulmans. La Congrès ne céda pas, expliquant qu’il représentait toutes les communautés et qu’il avait donc le droit de nommer un délégué musulman. L’Inde fut donc représentée par 7 musulmans sur 14 délégués, même si la population musulmane ne représentait à l’époque que 25% de la population du pays. Personne ne pouvait dire que les musulmans avaient été submergés par la foule ou qu’ils avaient été dominés par les hindous lors des négociations et discussions sur l’indépendance. (En réalité, il est beaucoup plus approprié de remarquer que les Indiens choisis pour négocier avec les Britanniques n’étaient pas réellement représentatifs du peuple indien. )

Entre 1942 et 1945, au moment où le Congrès lançait le mouvement ‘Quit India’, tous les dirigeants du Congrès étaient en prison. Ceci put donner les coudées franches à la Ligue pour susciter les passions communautaristes parmi les musulmans instruits du sous-continent. Les autorités britanniques soutenaient ouvertement la Ligue pendant cette période. La Ligue expliquait aux élites musulmanes, dans les états majoritairement musulmans, qu’elles seraient dépouillées de leurs droits dans une Inde dominée par les hindous, et que seule eux, de la Ligue Musulmane, pouvaient protéger leurs droits en tant que musulmans. Cette intoxication fonctionna tant et si bien que lors des élections provinciales de 1945, la Ligue obtint autant de sièges que le Congrès au Bengale, elle progressait dans le Punjab, gagnant autant de sièges que le parti unioniste et plus que le Congrès. Elle progressa aussi à Sind, mais ne put y gagner la majorité. Cependant, la Ligue ne put étendre son influence dans la province frontalière du nord-ouest et dans le Balouchistan. Dans la province frontalière, le Congrès put de nouveau en mesure de former un ministère.

Toutefois, ces réussites furent jugées suffisantes par le gouvernement colonial britannique qui décida que la Ligue Musulmane méritait de recevoir autant de considération que le Congrès lors des discussions sur les paramètres de l’indépendance. Le gouvernement ignora le fait que le Congrès jouissait d’un soutien qui allait bien au-delà des élites restreintes qui avaient accès au vote. Fut également ignoré le fait que la Ligue ne put obtenir du soutien face au Congrès que dans la conjoncture où celui-ci était affaibli par l’emprisonnement de ses dirigeants.

Mais tel était justement le plan des Britanniques. Ils voulaient laisser le pouvoir aux forces les plus anti-démocratiques du pays, des forces qui leur avaient été loyales tout du long, par conséquent traîtresses aux aspirations de la plupart des gens du sous-continent. Ils conspirèrent pour machiner l’indépendance de l’Inde de telle sorte que celle-ci soit inhibée et gênée dans son développement futur. S’ils consentaient à perdre le contrôle direct de l’Inde, ils voulaient au moins s’assurer que l’Inde restât vulnérable aux manipulations externes et maintenue dans l’obéissance aux dictats et exigences des décideurs de l’Ouest.

 La partition, une machination coloniale?

Jusqu’en 1946, la Ligue Musulmane acceptait l’autonomie. Mais les contreparties qu’elle exigeait pour maintenir l’unité étaient inacceptables et non-démocratiques. Ils voulaient des sièges réservés aux musulmans, bien au-delà de leur proportion dans la population, au motif qu’ils étaient les anciens maîtres du pays. Ils insistaient pour que plusieurs aspects du gouvernement du pays fussent basés sur des critères confessionnels : une exigence diviseuse et non-démocratique, là encore. Jinnah, leader de la Ligue, devait être premier ministre, même si le soutien populaire dont il jouissait n’avait rien de comparable avec celui de n’importe quel leader du Congrès.

Telles étaient les exigences formulées par la Ligue, mais ils interprétèrent leur échec aux négociations avec le Congrès sous le masque de « l’auto-détermination musulmane ». Le droit à l’auto-détermination est d’habitude invoqué par ceux qui sont historiquement les opprimés, pas par ceux qui ont été les empereurs et les membres de l’élite dominante. Le fait que les musulmans en Inde aient été une minorité n’était pas un argument pertinent, étant donné que l’unité indienne n’avait pas été forgée sur la base de la religion , ni par un groupe confessionnel dominant. Et les hindous d’Inde n’étaient pas homogènes. Ils étaient divisés par la caste, la région, la culture et la langue. Ce qui unissait les hindous était aussi ce qui unissait les musulmans : l’expérience, communément partagée, du ravage exercé par la domination coloniale, et d’une affinité culturelle plus large qui transcendai les différences de religion et de langue.

Le choix qui faisait face à l’Inde n’était pas un choix entre deux nations, l’une hindoue, l’autre musulmane. Il était entre plusieurs petites nations (lesquelles seraient nécessairement devenues les proies des machinations néo-coloniales) ou une nation fédérale étendue, à même de médier les différences d’une manière démocratique, mais assez unifiée pour se développer et progresser indépendamment de l’interférence étrangère.

Le Congrès avait promis des protections constitutionnelles pour les musulmans, afin qu’ils puissent pratiquer leur religion et qu’ils aient leur propre législation en ce qui concerne les lois touchant à la personne et à la propriété personnelle. Mais la Ligue Musulmane rejeta tout compromis et insista sur le fait que la partition était pour elle la seule solution. Les Britanniques procédèrent à une parodie de plébiscite pour trancher l’affaire. En l’absence de suffrage universel, aucun vote ne pouvait être considéré comme décisif ou représentatif. Bien que la Ligue Musulmane ait réussi de justesse à persuader les élites instruites du Punjab et du Bengale de l’Est à voter pour la partition (les deux plus grands états du Pakistan originel), les parties de la province frontalière du nord ouest qui s’opposaient à la partition boycottèrent ce plébiscite. Et celui-ci ne fut pas organisé dans les états où les musulmans ne formaient pas la majorité.

Il est certain qu’une décision aussi important que cette vivisection politique requerrait un référendum national avec un temps suffisant laissé à ses opposants pour faire connaître leurs vues. Le fait que les voix des musulmans vivant dans les états à majorité hindoue ne furent pas enregistrées montre à quel point est fausse la prétention de la Ligue Musulmane qui se targuait d’être la seule représentante, ou la voix dirigeante, des musulmans d’Inde.

La Ligue, en connivence avec les Britanniques, présentait la partition comme un fait accompli. Pleins de regret, beaucoup l’avaient accepté comme un recul temporaire, tout en espérant que l’avenir serait différent lorsque les Britanniques s’en iraient. Mais la Ligue et les Britanniques ne prenaient aucun risque. Pour s’assurer que les les hindous et les musulmans ne puissent se rassembler pour renverser cette course à l’abîme, la Ligue (avec un soutien et une couverture britannique) mena des activités de chantage et de terreur. On exhorta tous les fonctionnaires musulmans et tous les officiers de l’armée à quitter le pays pour rejoindre le Pakistan. D’abord, on leur dit qu’ils seraient maltraités en Inde.

Lorsque Maulana Azad combattit ces méchantes rumeurs venues de la Ligue, et assura les musulmans que leurs droits seraient protégés dans l’Inde séculière, beaucoup de musulmans choisirent de rester. A ce moment, la Ligue les menaça leurs intérêts et leurs familles au Pakistan. Sous la pression d’un tel chantage, la plupart baisèrent les yeux et migrèrent au Pakistan.

En même temps, des gangs armés, avec la complicité de la Ligue et des officiers britanniques, déclenchèrent une campagne terroriste contre les minorités hindoues et sikhs du Pakistan. L’incendie, le viol et le massacre de masses provoquèrent un exode massif de millions de réfugiés, avec le retour de bâton inévitable, sous forme de représailles anti-musulmanes en Inde même.

Peu d’hindous et de sikhs du Pakistan voulaient partir. Ils étaient fortement attachés à leurs voisins et à leurs quartiers, et n’imaginaient pas que la situation se dégraderait aussi vite. Ils avaient accepté la partition, mais espéraient qu’on les laisserait vivre en paix là où ils étaient, comme cela était le cas depuis des siècles. Ils pensaient que des générations de liens partagés permettraient des allers et venues libres et un commerce libre entre les deux nations. La réalité macabre de la partition détruisit toutes ces illusions. Non seulement elle divisait le sous-continent sur des fondements a-historiques et anti-populaires, mais la façon dont elle fut mise en place fit en sorte que les deux nations naquirent dans l’angoisse sanglante et produisit des blessures à long terme.

Maulana Azad, en 1957, expliquait que la partition était devenue un désastre pour les musulmans du sous-continent. Il remarquait que les dirigeants du Pakistan étaien des migrants venus de différents endroits de l’Inde, et qu’ils ne parlaient même pas les langues locales. De plus, ils craignaient les masses et évitaient au maximum la tenue d’élections. Il ajoutait que la conséquence de la création du Pakistan était d’affaiblir la position des musulmans du sous-continent. Il soulignait qu’une des plus grande tromperies qu’on pouvait commettre contre le peuple était de dire que les affinités religieuses pouvaient unir un territoire dont les réalités géographiques, économiques, linguistiques et culturelle sont différentes. 14 ans avant que le Bangladesh ne se sépare du Pakistan, il s’inquiétait du fait que le budget militaire énorme allait écraser le développement et nuire aux intérêts de la plupart des Pakistanais. Il prévoyait que la partition allait nourrir les antagonismes entre hindous et musulmans.

Il est clair que la partition de l’Inde fut une oeuvre des colonialistes pour maintenir le sous-continent dans la faiblesse et la division. La Ligue Musulmane n’avait prouvé sa force dans aucune élection vraiment démocratique. Les Britanniques savaient que s’exerçait sur le Congrès une forte pression afin d’obtenir une indépendance rapide. Ils exploitèrent donc ces sentiments d’impatience et de fatigue au sein du Congrès afin que ce dernier acceptât la partition, même si ce n’était pas ce que les masses du sous-continent indien avaient réellement voulu.

La façon dont les Britanniques ont promu la Ligue Musulmane, la façon dont les têtes de l’administration coloniale ont permis que les hindous et les sikhs fussent forcés de quitter le Pakistan, tout cela fait apparaître que la partition fut la continuation de son projet de « diviser pour régner » prémédité de longue date. Il n’est pas qu’un peu ironique de voir les Britanniques, qui avaient pendant plus de cent ans appris aux hindous que personne ne les avait opprimé autant que les musulmans, tourner casaque et défendant l’idée que l’auto-détermination des musulmans d’Inde exigeait la partition.

Il est tout à fait ironique de voir que la Ligue Musulmane, au nom de la défense des musulmans, a précipité la vivisection du sous-continent qui a abouti à la division des musulmans de la région dans trois nations. Quelle perfidie de la part de la Ligue, elle qui a collaboré avec les Britanniques, sachant que ces derniers avaient mené une campagne de dénigrement des musulmans les peignant en qu’envahisseurs et conquérants violents ayant détruit la civilisation indienne!

Pour finir, c’est le peuple du Pakistan qui a profité le moins des fruits de la liberté. Leur tragédie est que leur nouvelle nation fut fondée par une organisation sectaire et anti-démocratique qui a collaboré de la pire des manières avec les plus grands ennemis des peuples du sous-continent, à savoir les dominateurs et les exploiteurs colonialistes britanniques. Le Pakistan est la trace vivante de la façon dont notre liberté n’a été que partiellement gagnée, et qu’une phase encore plus difficile nous attend.

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