Au sujet de la partition de l’Inde et de la théorie des deux nations – deuxième partie

La politique communautariste britannique, ses motifs et ses pratiques

Bien que les envahisseurs musulmans de l’Inde se voyaient au départ comme très différents et distincts des peuples qu’ils avaient conquis et colonisés dans le sous-continent, cette attitude distante et sectaire connut, avec le temps, une érosion. Certains potentats musulmans commencèrent à s’identifier à la terre qui les avaient vus naître. Ils avaient grandi sur le sol indien et allaient mourir sur le sol indien. Les générations tardives issues des clans conquérants ne pouvaient pas faire autrement que d’établir leur foyer en Inde et de s’identifier à elle, plus que ne l’avaient fait leurs prédécesseurs, les conquérants des premières générations. Mais, contrairement aux descendants des envahisseurs musulmans de l’Inde, ses maîtres coloniaux n’avaient pas l’intention d’en faire leur foyer permanent. Alors que les dominateurs musulmans de l’Inde plus tardifs (surtout ceux qui étaient des musulmans convertis) voyaient leurs destinées inextricablement liées avec celle du sous-continent, les Britanniques, de leur côté, l’envisageaient comme un poste avancé et lointain de leur empire, comme un réservoir bon à exploiter et à piller, nais non à épanouir ou à développer.

Même si les dominateurs musulmans taxaient la paysannerie, ils étaient stimulés à investir dans des projets d’irrigation et des améliorations technologiques qui augmentaient la productivité. Ou alors ils dépensaient le surplus dans les villes, en lançant des projets de construction monumentaux ou des manufactures. En revanche, les Britanniques aspiraient les richesses de l’Inde pour le seul profit de la Grande-Bretagne.

Contrairement aux administrateurs britanniques qui savaient que le temps qu’ils passeraient en Inde était limité et qui pouvaient donc se permettre tous types de mensonges et de cruautés, les administrateurs musulmans qui vinrent après la conquête savaient qu’ils devaient vivre au sein du peuple indien, et par conséquent, qu’ils pouvaient devenir les victimes de sa colère. Ceci signifie que les dominateurs musulmans ne pouvaient pas commettre aussi facilement les mêmes excès que les Britanniques.

Il y avait donc des différences essentielles entre les dominateurs musulmans nés indiens et les colonialistes britanniques. En effet, les dominateurs musulmans voulaient établir leur foyer en Inde et dépensaient leur richesses acquises en Inde même, et une certaine sagesse tardive acquise par l’expérience poussa certains des plus sophistiqués d’entre eux à adopter dans une certaine mesure une politique séculière, en vue de promouvoir un certain degré de coexistence pacifique entre hindous et musulmans. Mais ceux qui profitaient de la domination britannique en Inde n’avaient pas l’intention d’y dépenser leurs surplus. Le mandat de chaque administrateur individuel en Inde était temporaire, et le capital qu’on y extrayait était destiné principalement à un usage en Grande-Bretagne, ou ailleurs en Europe et en Amérique. Une politique séculière n’était ni essentielle à leur survie, ni bénéfique à leur dessein, qui était de se servir des richesses de l’Inde pour enrichir la Brande-Bretagne. Et de fait, l’année 1857 leur avait enseigné à quel point l’unité des masses indiennes était dangereuse pour leur autorité politique.

Il n’est donc guère surprenant qu’ils aient tenté de fomenter des troubles entre communautés pendant toute la première partie du 19è siècle. Par exemple, en 1821, un officier britannique écrivait dans la Asiatic Review, sous le pseudonyme de « Carnaticus », que : « Divide et impera [‘diviser pour mieux régner’, en latin] doit être le slogan de notre administration en Inde, que ce soit au niveau politique, civil ou militaire. » La grande peur de 1857 rendit les Britanniques encore plus systématiques dans leur usage de la propagande communautariste.

Une insidieuse pratique britannique consistait à encourager le fondamentalisme coranique sous le nom de « réforme musulmane », ce qui signifiait en pratique : saper l’ethos soufi et forcer les musulmans convertis à abandonner les liens chéris qui les attachaient aux anciennes coutumes et croyances tribales, hindoues ou indiennes. En « purifiant » les musulmans d’Inde, les clercs sponsorisés par les Britanniques (comme les wahabites) venus de la péninsule arabique, et d’autres fanatiques du Coran, contribuèrent à poser les fondements d’organisations sectaires comme la Ligue Musulmane dans le Bengale de l’Est, qui cherchaient à détruire la camaraderie qui existait jadis entre hindous et musulmans soufis et modérés.

En même temps, les Britanniques encourageaient le colportage de rumeurs, incitaient à l’émeute et favorisaient délibérément une communauté contre l’autre. Lord Elgin, qui fut secrétaire d’Etat pour l’Inde et vice-roi en 1862-63, disait : « Nous avons maintenu notre pouvoir en Inde en jouant une partie contre une autre et nous devons continuer à procéder ainsi. Faites tout ce que vous pouvez, par conséquent, pour les empêcher d’avoir des sentiments communs. »

Il s’ensuit que non contents de promouvoir le fondamentalisme islamique, ils firent de même avec le séparatisme sikh, en sponsorisant l’école Prabandh Samitis dans le Temple d’Or et d’autres écoles. Jusqu’aux premières années du 20è siècle, l’habitude était de partager l’usage de ce temple entre sikhs et hindous, les rituels religieux étaient accomplis par des religieux sikhs et par des brahmanes. Mais l’intervention britannique aboutit à une scission brutale entre sikhs et hindous, qui s’étaient pourtant jusque là considérés comme très proches.

Qui plus est, les Britanniques exploitèrent les clivages entre hindous, fondés sur la caste ou sur l’attitude vis-à-vis des envahisseurs musulmans. Ils développaient en même temps la fausse théorie selon laquelle l’Inde n’avait jamais vraiment été une nation, qu’elle avait toujours été une terre sous l’emprise d’aventuriers et d’envahisseurs, et que les hindous étaient fondamentalement incapables de se gouverner eux-mêmes.

Les hindous étaient donc pris dans un sac de nœuds. S’ils mettaient en avant leurs nombreux actes de résistance face à la domination étrangère musulmane, ou les victoires remportées contre les dominateurs musulmans, comme celles de l’armée Maratha, ou celles des royaumes Sikhs et Vijaynagar dans le Sud, ceci pouvait aliéner les élites musulmanes. D’un autre côté, s’ils ne pipaient mot de peur de s’aliéner l’opinion musulmane, ils donnaient raison aux Britanniques en apparaissant comme un peuple faible, bon seulement à être conquis. Que ce soit la vérité ou l’oblitération de celle-ci, dans les deux cas cela allait contre les aspirations hindoues.

En même temps, les historiens britanniques se documentaient au sujet des invasions musulmanes, et trouvèrent dans les annales le moyen de détourner l’attention de leur propre pillage. Lorsqu’ils dépouillaient les palais de leur marbres et de leurs joyaux, ils se justifiaient en disant que les envahisseurs musulmans avaient fait bien pire. L’historien britannique Sir Henry Elliot publia ses huit tomes d’Histoire Indienne, basés sur le travail de ses savants, en 1867. Son histoire montrait que les hindous avaient été violentés quand ils contestaient les « mahométans », que leurs idoles avaient été mutilées, leurs temples détruits, qu’ils furent forcés à se marier et à se convertir, et qu’ils furent massacrés et exterminés par des tyrans musulmans ivres. Cette version de l’histoire faisait enrager les élites musulmanes qui n’étaient prêtes à accepter aucune critique de leur passé en Inde. Quant aux hindous qui voulaient l’unité, ils étaient forcés d’ignorer la vérité, car la défendre et la propager signifiait la désunion.

Tout ceci aboutit inévitablement à une dispute entre hindous au sujet de la façon de recevoir cette histoire des premières conquêtes, et l’unité hindoue en fut endommagée. Et il est clair que l’unité hindoue-musulmane fut rendue difficile. La politique de « diviser pour mieux régner » se faisait moyennant des manipulations considérables. Lord Dufferin ,vice roi entre 1884 et 1888, reçut du secrétaire d’Etat à l’Inde, basé à Londres, le message suivant : « la division des sentiments religieux est certainement à notre avantage » et qu’étaient attendus « de bons résultats de votre comité d’étude sur l’éducation en Inde et sur les manuels scolaires ». George Francis Hamilton, secrétaire d’Etat à l’Inde, expliquait au vice roi Lord Curzon (gouverneur général de l’Inde de 1895 à 1899 puis vice roi de 1899 à 1904, mort en 1925) que « les manuels scolaires doivent faire en sorte que les différences entre communautés en sortent consolidées. »

La vérité est que si la plupart des dominateurs musulmans opprimaient la paysannerie pauvre, l’exploitation économique britannique fut pire. Mais ces faits, naturellement, furent couverts. Les activités séculières des dominateurs musulmans convertis (non envahisseurs) furent passées sous silence. Or ces dominateurs musulmans, et même les générations tardives des descendants des clans envahisseurs, avaient construit des palais, des caravansérails, des tribunaux et des hôpitaux, ils avaient sponsorisé le développement des systèmes d’irrigation et les villes manufacturières. Ces choses avaient procuré des revenus et des emplois aux musulmans comme aux hindous. En contribuant à étendre la production, ils servaient les uns autant que les autres. Mais ceci ne fut pas reconnu. Le fait que la majorité des musulmans n’était pas des dominateurs et n’avaient que peu à voir avec les campagnes militaires de ces derniers fut savamment occulté.

La propagande britannique fut consciemment et délibérément orchestrée pour engendrer animosité et haine entre communautés. Il est intéressant de remarquer que le problème communautaire était circonscrit à l’Inde britannique c’est-à-dire les territoires sous domination directe de la Grande-Bretagne), alors que les Etats Indiens (territoires dirigés par des Maharadjas locaux, vassaux de la couronne britannique) étaient relativement exempts de ce genre de conflits. Le Rapport Simon (p. 29) fut forcé de reconnaître « qu’en comparaison, les conflits communautaires sont inexistants dans les Etats Indiens aujourd’hui ».

La thèse selon laquelle les hindous et les musulmans formaient deux nations irréconciliables fut largement nourrie par les Britanniques. La première fois que cette thèse fut énoncée en termes politiques modernes, ce fut par la All India Muslim League, fondée en 1906 sous les auspices actifs des dominants britanniques. Ceci eut lieu 50 après que les Britannique eurent vaincu le soulèvement de 1857 et reconquis la plaine du Gange.

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