Au sujet de la partition de l’Inde et de la théorie des deux nations – première partie

A l’occasion de la conférence de Hambourg de ce week-end, en solidarité avec la guerre populaire en Inde, nous commençons une semaine de l’Inde en publiant des documents démocratiques, anti-impérialistes et révolutionnaires venus de l’Inde. Ce premier texte, paru dans la revue South Asia History en 2009, sans mention d’auteur, est un examen critique des fondements de la partition Inde-Pakistan et une réfutation en règle de la théorie des deux nations. Certains parallèles avec l’Irlande sont assez flagrants. En voici la première partie.

Les commentateurs britanniques, et occidentaux en général, allèguent souvent que les hindous et les musulmans du sous-continent ont toujours été en état de guerre, et que des siècles de haine les séparent. Par conséquent, ils jugent la partition inévitable, (peut-être la considèrent-ils même comme une nécessité historique), et voient dans le Pakistan le résultat logique de cette « ancienne » inimitié entre les deux peuples.

Le fait que certains dominateurs de l’Inde pendant l’époque médiévale étaient des envahisseurs musulmans est un fait incontestable, tout comme le fait que certains d’entre eux commirent des actes de terreur et de vandalisme. Mais si les contradictions entre hindous et musulmans étaient le résultat de la force destructive des envahisseurs et conquérants musulmans, les partisans de la partition ne devaient-ils pas être les victimes des excès des musulmans, à savoir les hindous? Or nous voyons qu’en 1947, la demande de partition a été formulée et justifiée par la Ligue Musulmane, et non par le Mahasabha hindou. Comment démêler cette apparente contradiction?

Ceux qui affirment que les hindous et les musulmans forment deux nations irréconciliables, pour la simple raison que l’Inde a dû faire face à des envahisseurs musulmans, sont aussi tenus de quantifier l’affaire, en montrant combien de musulmans du sous-continent se sont identifiés à ces excès de la conquête et ont collaboré avec elle. Est-ce que les musulmans ordinaires ont vu les envahisseurs comme leurs champions ou leurs libérateurs, comme certains le prétendent? Peut-on conclure que tous les musulmans portent d’une façon ou d’une autre la responsabilité des sacrilèges brutaux qui ont eu lieu? Mais si cela était vrai, comment se fait-il qu’une majorité de ces envahisseurs musulmans ont dû combattre des potentats musulmans locaux pour prendre le contrôle de l’Inde? Et comment se fait-il que des musulmans ordinaires ont été tout autant victimes des saccages et des pillages que leurs homologues hindous?

Et même si les invasions avaient ouvert un grand fossé dans la société indienne, est-ce qu’il est absolument impossible pour une société démocratique moderne de dépasser cet héritage et de créer un cadre séculier dans lequel les hindous, les musulmans et les gens d’autres confessions puissent vivre en harmonie et dans l’unité? (En particulier, il s’avère que la plupart des hindous avaient accepté des concessions très importantes pour préserver l’unité).

Est-ce que la théorie des deux nations s’applique si l’on s’aperçoit que la grande majorité de ceux qui s’étaient convertis à l’Islam pratiquaient le soufisme, et non l’Islam coranique et que la théorie et la pratique soufie s’opposaient au zèle fondamentaliste et à l’identification à des théories politico-religieuses sectaires? Et si les hindous et musulmans pouvaient se rapporter les uns aux autres d’une manière paisible et amicale, est-ce que la partition était nécessaire?

Communauté confessionnelle et nationalité

Examinons tout d’abord la thèse selon laquelle la communauté confessionnelle est la force et le motif premier de la nationalité au sens moderne. Si la communauté confessionnelle était bel et bien le moteur essentiel de la construction nationale, il est étrange de voir les chrétiens d’Europe divisés en de si nombreuses nations. Même si on accepte que ce sont des différences d’Eglises qui les divisent, on pourrait toujours se demander pourquoi les fidèles de l’Eglise catholique romaine ne sont pas tous unifiés nationalement en Europe? Et pourquoi ne le sont-ils pas non plus en Amérique Centrale et du Sud? Pourquoi tous les protestants ne se regroupent-ils pas en une seule nation?

Si la religion formait seule la base de l’unité nationale, pourquoi malgré tant de tentatives d’unification, l’Islam n’est-il pas parvenu à unifier les peuples arabophones d’Afrique du nord et du Moyen-Orient? Et si l’Islam n’a pas pu devenir la base de l’identité nationale dans le monde arabe, qui est non seulement le lieu de naissance de l’Islam mais aussi l’endroit du monde où il est suivi de presque tous, n’est-il pas surprenant que l’Islam soit défini comme la base première et fondamentale de la définition de l’identité nationale dans le sous-continent?

En nous fondant sur les exemples de l’Europe et des autres nations asiatiques, nous verrons que les facteurs culturels et linguistiques et les expériences historiques partagées ont souvent joué un rôle plus décisif dans l’élaboration de l’idée de nationalité.

L’idée que le sous-continent comprend deux nations, les hindous et les musulmans, est une lourde exception au schéma général de la construction nationale qu’on voit opérer ailleurs dans le monde. Pourtant, nombre d’intellectuels européens ont mis en avant cette thèse, comme si elle s’imposait avec évidence au sein d’un paradigme généralement partagé ou universellement valable.

Mais peut-être qu’au contraire, la légitimité de la théorie des deux nations viendrait du caractère unique et des expériences très spécifiques du sous-continent, comme le suggèrent certains savants occidentaux? Ceux-ci affirment que la religion a joué un rôle à ce point puissant et dominant dans le sous-continent que, contrairement à ce qui s’est passé dans le reste du monde, elle y serait devenue la seule base de la définition de la nationalité.

Mais même si ces savants pouvaient prouver que la vie profane des Indiens était entièrement subsumée sous les différentes affiliations religieuses, ou que la religion avait joué un rôle franchement plus grand dans la vie du peuple indien que partout ailleurs, ceci ne pourrait malgré tout suffire à prouver leur théorie des deux nations. En théorie, deux peuples peuvent être dévotement fidèles à leur religion, pratiquer des religions différentes, mais rester complètement tolérants et respectueux vis-à-vis de la religion de l’autre et souhaiter rester ensemble dans une même nation.

Pour prouver leurs allégations, ces intellectuels devraient également démontrer que de toutes les contradictions au sein du peuple, la contradiction religieuse serait la matrice. Et démontrer d’autre part que non seulement la religion a divisé le peuple indien d’une façon telle qu’il ne pouvait pas facilement se réconcilier, mais aussi que la religion « tenait » les gens incomparablement plus que tous les autres types de liens. Ils devraient montrer que les rapports socio-économiques, les activités culturelles et les actions politiques trouvent leur motivation dans les allégeances spécifiques à l’hindouisme ou à l’Islam. Que les antagonismes culturels, linguistiques, économiques et politiques au sein de l’hindouisme et de l’Islam ont été minimes, mais que les conflits entre fidèles des deux religions ont été d’une ampleur telle qu’aucun cadre démocratique ne pouvait les résoudre. Et comme preuve de la réalité de cette « différence irréconciliable », ils devraient montrer qu’il n’y a pas d’exemple, ou alors des exemples rares et exceptionnels, de coexistence pacifique ou de tolérance mutuelle entre les deux communautés.

Mais le fait est que même un bref survol de l’histoire et des annales réfute ces hypothèses. Non seulement la plupart des hindous et des musulmans ont vécu relativement en paix les uns avec les autres, mais encore, à plusieurs et importantes reprises, on vit des exemples de collaboration large et d’unité entre les deux sectes.

La collaboration hindoue-musulmane pendant la période moghole

Au 16è siècle, à l’époque où l’empereur Akbar régnait sur les deux-tiers septentrionaux de l’Inde, ses alliés politiques les plus proches étaient les Rajputs, des Hindous des régions de Bikaner et de Jaipur. Cette alliance entre Moghols et Rajputs a survécu à la mort de l’empereur et s’est maintenue pendant plus de 200 ans. Les royaumes hindous de Datia, Orchha et Jhansi étaient eux aussi en général alliés aux Moghols. Le premier conseiller et premier ministre d’Akbar était Birbal, un hindou. Son meilleur général était Raja Man Singh du Jaipur. Quant aux Rajputs du Jaipur, ils étaient les plus puissants guerriers du pays.

Pendant le règne d’Akbar, ils possédaient des ateliers de fabrication de canons qui figuraient parmi les meilleurs de toute l’Asie, lesquels jouèrent un rôle notable dans l’expansion moghole de l’Afghanistan vers l’Assam, à l’est. Bataille après bataille, les généraux Rajputs menaient les armées mogholes à la victoire. Si les contradictions entre hindous et musulmans étaient si acérées, cette collaboration militaire aurait-elle pu durer plus de 200 ans? Bien que ces alliances étaient souvent contraintes et peuvent avoir été opportunistes, leur très longue durée démontre amplement la volonté hindoue de faire des compromis et de s’adapter aux dominants musulmans.

Les annales montrent aussi qu’il y eut des mariages entre Moghols et Rajputs. Parmi les nombreuses épouses d’Akbar, il y avait plus d’une princesse hindoue. Et son épouse la plus importante était son épouse Rajput, de la maison Jaipur. Le palais le plus grand qu’il fit construire fut le Mahal de Rani Jodh Bai, à Fatehpur Sikri. Après son mariage avec Akbar, Jodh Bai continua à suivre les coutumes hindoues. Ce fut Jehangir, son fils, qui succéda au trône après la mort d’Akbar, et il continua de se marier avec des hindoues. Son fils Shah Jehan, qui lui succéda, est lui aussi, dit-on, le fils d’une Rajput. Pendant les batailles pour la succession au trône Moghol, les lignes de fracture n’étaient jamais tracées conformément aux démarcations confessionnelles. Par exemple, Aurangzeb dut combattre trois de ses frères pour le trône. Dans chaque bataille, Aurangzeb reçut une aide cruciale de ses alliés hindous. Quant à ses frères, ils comptaient pour alliés, dans leurs camps respectifs, des rois et des généraux hindous.

Les dominants musulmans des régions du Gujarat et du Deccan suivaient le même modèle. Lorsque par la suite les Marathas d’Inde centrale menèrent une révolte contre les Moghols, des hindous aussi bien que des musulmans rejoignirent l’armée Maratha. Bien que celle-ci fût dirigée par Shivaji, un hindou, certaines campagnes militaires étaient dirigées par des généraux musulmans.

Au 18è siècle, lorsque l’empire moghol commença sa désintégration après la mort d’Aurangzeb et que des royaumes se séparèrent de l’autorité de Delhi, ces sécessions ne se faisaient pas sur la base de différences religieuses, mais étaient des manifestations d’indépendance régionale, et les frontières politiques commençaient à suivre plus précisément les frontières linguistiques et culturelles. Les contradictions locales, la lutte contre les taxes et les tendances centralisatrices de l’empire moghol, étaient les raisons principales de ces changements.

S’il avait pu y avoir différentes nations (fondées sur la religion) dans le sous-continent, il est par contre évident que les dominants du 16è, 17è et 18è siècles n’étaient pas de cet avis. Une chose est de constater que les dominants musulmans ont pu octroyer à des musulmans plus de charges et d’offices dans leurs cours, ou que les dominants hindous ont pu de leur côté employer davantage d’hindous dans leurs administrations, autre chose est de conclure que les royaumes médiévaux de l’Inde ont été régis sur la base exclusive de l’affinité religieuse, sans parler de l’obéissance stricte à des dogmes particuliers.

La coexistence pacifique et l’unité des masses

On trouve peu de traces, dans les annales de l’Inde, tendant à montrer qu’hindous et musulmans étaient constamment en guerre dans les guildes d’artisans ou de cultivateurs. Les artisans et gens de métier hindous et musulmans travaillaient le plus souvent côte-à-côte dans les villes manufacturières, sur les sites de construction et dans les ateliers royaux. Même s’ils suivaient des religions différentes, les fondements sous-jacents de leurs foi étaient proches : ils se considéraient comme égaux devant dieu. Tel était le message fondamental du Sikhisme, du soufisme et des traditions hindoues de la Bhakti [dévotion affectueuse à un dieu personnel]. Par conséquent, il n’était pas rare qu’un saint Bhakti, très populaire, ait des musulmans parmi ses fidèles, ou qu’un saint soufi ait parmi ses fidèles des hindous. Les festivals qui commémoraient ces saints populaires rassemblaient des quartiers entiers, oublieux des lignes de démarcations confessionnelles.

Contrairement à ce qui s’est passé en Europe, qui fut la proie des cruels excès des inquisitions religieuses pendant la période médiévale, on ne trouve nulle part, dans les annales indiennes, d’équivalent de ces périodes de terrorisme religieux prolongé.  C’est précisément pour cette raison que (malgré plusieurs siècles de domination par des rois musulmans) le pourcentage de musulmans dans le sous-continent indien n’ a jamais atteint une majorité. Bien que les conversions à l’Islam aient pu impliquer la force et la coercition, la plupart des convertis indiens n’ont pas adopté le fondamentalisme militant ou le Jihadisme qui est défendu dans les versets de Médine de l’Islam coranique.

Les conversions étaient facilitées et encouragées par les prêches des saints soufis, dont les enseignements étaient vus comme compatibles avec les anciennes pratiques de l’Inde. Il arrivait que des cultivateurs et des artisans convertis à l’Islam n’abandonnassent point leurs anciennes pratiques religieuses et continuassent de célébrer les festivités populaires hindoues. La plupart de ces convertis maintenaient une certaine continuité avec leurs traditions préalables, chose qui permettait un certain niveau de tolérance entre hindous et musulmans du commun.

Ibn Batuta, chroniqueur tunisien du 14è siècle, qui avait voyagé dans le sous-continent indien, confirme l’existence de ces mœurs tolérantes et pacifiques entre les deux communautés. Lorsqu’il évoque des conflits entre potentats hindous et musulmans, il les attribue à des problèmes d’impôts, de litiges entre guildes, de contrats commerciaux, etc. Ce sont des conflits tout à fait profanes, de type de ceux qui peuvent exister entre dominants partageant la même religion, et qui de fait ont eut lieu entre les Turcs ottomans et les princes de la Perse, ou entre Shah Jehan et les monarques d’Asie Centrale.

La thèse stipulant que la religion a joué un rôle archi-dominant de diviseur à tous les niveaux de la société indienne, est soit une accusation a-historique qui repose sur un manque d’informations et une analyse défectueuse, soit une fabrication délibérée. Il est certain qu’avant la venue de l’Islam, l’Inde était un territoire où la religion n’était ni fixée ni absolue. Il y a toujours eu des courants philosophiques multiples et concurrents qui coexistaient en Inde, et l’Islam soufi, ami de la paix, n’eut pas de mal à être absorbé.

En fait, les masses indiennes avaient puissamment démontré à quel point elles étaient unies, lors de la première guerre d’indépendance en 1857. Cette année vit une grande révolte qui ébranla les fondements de la domination britannique en Inde. Pendant près d’une année, les plaines du Nord de l’Inde s’étaient libérées de la domination coloniale. Les soldats hindous et musulmans se mutinèrent ensemble et luttèrent ensemble contre les soldats britanniques. Quand les habitants des villes comme Patna, Lucknow et Meeirut se révoltaient, ils ouvraient les portes des prisons et prenaient d’assaut les dépôts d’armes, ils le faisaient ensemble, ils ne se voyaient pas comme des hindous ou des musulmans, mais comme un seul peuple combattant un ennemi commun : les Britanniques.

Quand une administration rebelle était formée, tous ses manifestes publics étaient publiés au nom des hindous et des musulmans. Des hindous et les musulmans étaient également représentés dans les organismes gouvernementaux et les proclamations étaient faites dans les langues parlées par les locaux. Les textes en Hindi et en Ourdou étaient publiés simultanément.

Lors de cette première bataille pour l’indépendance, personne n’a jamais parlé de l’existence de deux nations dans le sous-continent indien. L’expérience partagée d’une domination coloniale étrangère et brutale prenait la forme d’un nationalisme armé qui transcendait les attachements confessionnels. Ce n’était pas le particularisme religieux qui tirait vers lui la conscience de l’Indien, mais c’est l’idée d’une Inde dirigée par les Indiens eux-mêmes qui infusait les consciences des révolutionnaires de 1857. Les premières expressions d’une nationalité consciente d’elle-même avaient submergé les distinctions religieuses. Il fallut encore un siècle de domination coloniale pour endommager sérieusement cet esprit séculier qui émergeait encore et encore à la surface de la pratique politique indienne.

Source : ici

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