En défense de Padraig Pearse – première partie

Pearse est un personnage extrêmement important du républicanisme irlandais moderne, autant que Connolly. Voici la première partie d’un long article écrit par Philip Ferguson, consacré à une récente biographie de ce grand révolutionnaire, paru sur le blog Irish Revolution.

Patrick Pearse n’a pas été bien traité par ses biographes. La Vie de Pearse par Louis Le Roux, écrite dans les années 1930, verse trop dans l’hagiographie, et le livre de Ruth Dudley Edwards de 1977 fait du travail révisionniste à la hache. Quant au livre de Sean Farrell Moran, il en dit plus sur les bizarreries de l’esprit de l’auteur que sur celles du dirigeant de l’insurrection de 1916. Et Patrick Pearse and the lost Republican Ideal, écrit en 1991 par Brian Murphy est excellent, mais ce n’est pas une biographie.

Le livre d’Augusteijn est la première biographie de Pearse écrite depuis 30 ans, qui dépasse de la tête et des épaules celle d’Edwards, malgré les allégations ridicules de cette dernière, expliquant, lors de la réédition de son travail à la hache en 2006, qu’elle n’avait pas eu besoin de faire de révisions puisque « presque aucun livre ou article écrit depuis 1977 n’avait apporté quoique ce soit de neuf ». Augusteijn a utilisé non seulement des sources disponibles plus amples que celles d’Edwards, y compris les archives du Bureau d’Histoire Militaire ouvertes en 2003, mais il a aussi pu profiter des contributions des conservateurs du Pearse Museum. En outre, les matériaux sur Pearse collectés dans les années 1940 par le juge Michael Lennon ont été mis à profit.

Depuis maintenant des décennies, Pearse a été particulièrement ciblé par les anti-républicains. Il a été dépeint comme un nationaliste ultra-catholique ayant inspiré l’Etat confessionnel du Sud, comme une personnalité perverse assoiffée de sang, et même comme un pédophile. Cette curée contre Pearse, emmenée par la cohorte des embellisseurs grassement payés de l’impérialisme britannique en Irlande, se déchaînait tous azimuts et sans frein. L’hallali contre Pearse autorisait les allégations les plus arbitraires et les plus scabreuses, qui ne s’encombraient guère de l’obligation de la preuve.

J’ai toujours été frappé par cette concentration du venin jeté sur Pearse, et je pense qu’elle vise deux choses. Les plus venimeux de ces écrivains sont ceux qui sont nés Irlandais mais qui auraient préféré être Anglais, et qui s’efforcent de singer un maniérisme sophistiqué, des accents et des schémas de pensée anglais. Ils détestent Pearse parce qu’il était un patriote irlandais et qu’il a consacré sa vie à des causes qui, loin de lui rapporter un seul penny, lui ont coûté tous ses pennies, et même sa vie. Bref, parce que sa vie était la condamnation de la leur. Je crois que l’autre cible de ce venin est James Connolly. Celui-ci donnait beaucoup de fil à retordre aux révisionnistes, mais tout projet anti-républicain devait le faire tomber, car sinon sa participation au Soulèvement aurait légitimé celui-ci. Mais si l’on pouvait discréditer le Soulèvement et Pearse, alors Connolly tomberait lui aussi, par association.

L’assaut mené contre Pearse par les anti-républicains et pro-impérialistes de profession, et les liens qu’Augusteijn eut jadis avec ces révisionnistes, aiguisèrent ma curiosité jusqu’à la trépidation lorsque je mis la main sur ce livre. Quelle surprise et quel plaisir, par conséquent, de découvrir un livre d’histoire révisionniste dans le meilleur sens du terme : ce livre est construit sur des informations nouvelles et sur des axes de lecture ignorés par Mme Edward et les autres, ce qui fait qu’il augmente notre connaissance et notre compréhension de Mac Piarais l’être humain et de Mac Piarais le révolutionnaire [Mac Piarais est le nom irlandais de Pearse].

Le travail d’Augusteijn, toutefois, n’est pas purement biographique. Il s’agit d’une biographie politique, au sens où elle explore le développement de la pensée de Pearse au sujet de la culture, de l’éducation et de la politique. Et la vie de Pearse se prête bien à ce chapitrage thématique – le nationaliste culturel, l’éducateur, l’homme politique, le révolutionnaire – puisque ces aspects de sa vie se suivent chronologiquement selon cet ordre.

Augusteijn commence par Pearse en tant que personne. Un des aspects les plus intéressants de cette section est l’attention porté au père de Patrick Pearse, James Pearse. J’avais été très surpris en 1980, lors de ma lecture du livre de Le Roux, d’apprendre que James était non seulement un Anglais, mais aussi un libre-penseur, puisque tout le discours anti-républicain donnait l’impression que les influences familiales de Pearse étaient toutes du côté de sa mère, dévotes et catholiques. Suite à la lecture de Le Roux, j’ai toujours été frappé par le fait que la pensée sociale progressiste de Pearse était sous plusieurs rapports plus proche de celle d’un Anglais libre-penseur que de celle d’un catholique irlandais rural conservateur aux idées nationalistes. En outre, Pearse le fils était clairement un républicain irlandais, pas un nationaliste catholique.

Augusteijn apporte des détails nouveaux sur James Pearse, notamment le fait qu’il était un fervent partisan du député radical anglais Charles Bradlaugh. Celui-ci était un républicain au sens anglais, partisan de la contraception, du suffrage universel, de la division des grandes propriétés terriennes et de la fin de l’empire britannique. Il avait même contribué à la rédaction du manifeste Fenian de 1867. En 1880, il fut exclu du parlement britannique pour avoir refusé de prêter serment au monarque et au dieu chrétien. Le père et le frère de Pearse, à Birmingham, soutenaient eux aussi Bradlaugh. Patrick Pearse leur avait rendu visite à Birmingham et eux avaient fait de même à Dublin. En Irlande, James Pearse soutenait Parnell, admirait Davitt et avait à un moment tenté de contribué à l’organisation d’un soutien protestant au Home Rule. (Il semblerait que Pearse père ait été athée)

Le chapitre consacré à Pearse en tant que personne lui donne, comme dit Brian Crowley, « une image plus complexe et finalement plus humaine ». Je maintiendrai tout de même une réserve sur ce point, étant donné le traitement par Augusteijn de la question de la supposée pédophilie de Pearse. Contrairement à la pratique des anti-républicains professionnels qui jettent autant de boue que possible sur leur cible, dans l’espoir qu’il en reste encore un peu après nettoyage, la position d’Augusteijn est plus contradictoire. D’un côté, il remarque que ces allégations n’ont pas de preuve solide et nous met en garde contre certaines interprétations, caractéristiques du 21è siècle, de certains actes et écrits plutôt naïfs de Pearse. Jusque là, tout va bien. Mais au lieu de laisser là l’affaire, l’auteur regimbe et nous dit qu’il est « très probable » que Pearse ait eu des tendances pédophiles, sans chercher à savoir si ces inclinations étaient en puissance ou en acte. Où diable sont passées les preuves? Plus étrange encore, à mon avis, est le fait que l’auteur, ayant conclu la discussion sur ce sujet, tout en ayant préalablement admis qu’il n’y avait pas de preuve, revient calmement à son sujet, qui est le déroulement vie de Pearse!

Le chapitre suivant est un examen de Pearse en tant que nationaliste culturel. Il commence par une citation de Pearse selon laquelle la culture gaélique appartient de naissance à tous les Irlandais, quelle que soit leur religion ou leur identité politique. Il s’agit d’un rappel utile du fait que Pearse, qui bien catholique fervent, n’était pas un nationaliste catholique, mais qu’il était anti-confessionnaliste [‘anti-sectarian’] depuis le début. Augusteijn remarque que Pearse ne s’est jamais engagé dans les activités de l’Eglise catholique et ne s’est jamais beaucoup préoccupé des obligations et interdits religieux, mais qu’il éprouvait plutôt une religiosité du type de celle qu’on peut rencontrer dans les légendes païennes.

Pearse sympathisait avec le mouvement pan-celtique, auquel s’opposaient vigoureusement les nationalistes catholiques à l’intérieur de la Ligue Gaélique. Ces derniers voulaient exclure Pearse de An Claidheamh Soluis [‘L’Epée de Lumière’], le journal de la Ligue, dont Pearse devint responsable éditorial en 1903, pour le remplacer par D.P. Moran, mais leurs plans échouèrent. Augusteijn souligne que Pearse n’a jamais été un dilettante. Quand il décida d’apprendre l’Irlandais, il passa beaucoup de temps dans le comté de Galway pour développer sa connaissance et sa maîtrise de la langue. Il s’engagea complètement dans la Ligue Gaélique et fut coopté à sa tête en octobre 1898, âgé de seulement 19 ans. Cinq ans plus tard, il devint responsable éditorial d’An Claidheamh Soluis. Cette position lui fut gagnée en partie par le soutien des femmes du mouvement.

Lorsque la nouvelle Université Nationale fut établie, il critiqua fortement le manque de femmes dans ses équipes, soutint leur participation en grand nombre et leur éligibilité au poste de professeur. Il expliquait que certaines « têtes mortes masculines » devaient céder la place « aux cerveaux féminins et aux réussites éducatives » (Pearse cité par Augusteijn p. 116). Pearse tenta même d’organiser un syndicat des journalistes irlandais (p.111).

Chose peu connue étant donnée l’image de Pearse façonnée par les anti-républicains de profession, Pearse et la Ligue étaient partisans du bilinguisme, pas du remplacement de l’anglais par l’irlandais en Irlande. S’il est vrai que Pearse au départ cherchait  à célébrer la littérature irlandaise sans être trop regardant sur sa qualité, le grand mérite du livre d’Augusteijn est de montrer à quel point Pearse était cosmopolite. Ses vues littéraires ont évolué : au départ il attaquait des auteurs comme Yeats, leur reprochant de chercher à élaborer une littérature moderne irlandaise en Anglais, puis il rectifia son jugement et estima grandement les œuvres de cet auteur. (Et de fait, à l’âge de 17 ans, époque où il s’adonnait aux lettres irlandaises anciennes, il continuait à réciter du Shakespeare par cœur, considérait Kipling comme un bon poète et soutenait le bilinguisme).

Au fur et à mesure, des divergences se firent jour entre Pearse et certains puristes des lettres irlandaises anciennes. Augusteijn remarque que vers 1904, Pearse célébrait les lettres irlandaises anciennes tout comme les indigénistes [‘nativists’], mais contrairement à ces derniers, il croyait nécessaire de développer une littérature moderne en Irlandais, capable d’employer les formes contemporaines et par conséquent capable aussi d’arracher l’Irlande à son statut d’arrière-cour anglicisée, pour la porter au niveau des tendances principales de l’Europe (p.84). L’auteur cite Pearse : « Nous voudrions que les problèmes contemporains soient traités sans crainte en langue irlandaise: les amours et les haines, les désirs et les doutes des hommes et des femmes modernes » (p.93). Pearse « promouvait l’apprentissage des langues d’Europe et voulait ré-établir la connexion avec l’Europe et sa littérature » (p.84).

Cela est fascinant à lire, parce que la brigade des anti-Pearse de profession interprèteent souvent de façon simpliste (et parfois de façon malhonnête) toutes les critiques qu’adresse Pearse à la culture anglaise comme des signes d’hostilité envers la modernité, comme si l’Angleterre incarnait le seul modèle de modernité. Ce qui se révèle là, grâce au travail d’Augustijn, c’est leur tendance au solipsisme et la tendance de Pearse vers les choses modernes. (De fait, J.J. Lee avait montré à juste titre et il y a longtemps que les jeunes de l’IRB [Irish Republican Brothehood – les Fenians] étaient des intellectuels modernisateurs, pas des nationalistes catholiques rétrogrades). En tant qu’éditeur, Pearse avait développé la section anglophone du journal An Claidheamh Soluis, avait tenu tête aux évêques et avait défendu J.O. Hannay, un pasteur protestant, membre de la direction de la Ligue Gaélique qui avait été attaqué pour différents écrits considérés comme anti-cléricaux.

Joost Augusteijn, Patrick Pearse: the making of a revolutionary, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2010, 428pp.

Source : ici

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