Liam O’Flaherty – A mes ennemis ce poignard

A mes ennemis ce poignard (‘Shame the Devil’) est un roman autobiographique écrit par O’Flaherty en 1934, qui montre un homme sans cesse au bord du précipice, qui bourlingue par monts et par vaux et cherche partout quelque chose qu’il n’arrive pas bien à cerner, peut-être la quintessence de l’existence. Dans ce passage on le voit, lors de sa rencontre avec des pêcheurs, se sentir porté et inspiré par eux. C’est alors qu’il prend la résolution de mettre sa plume au service de la révolution.

Le petit se mit à chanter d’une voix tout à fait angélique. A chanter quoi? Peut-être n’était-il question que du petit chiot qu’il avait laissé derrière lui, dans son village, et qu’il ne reverrait pas avant la fin de la campagne de pêche, mais moi, qui rêvassais, j’eus l’impression d’entendre une supplique de tous les enfants de la terre, y compris ma propre fille, demandant que l’on s’occupât d’eux. Et un glaive lumineux passa devant mon oeil intérieur, m’apprenant que j’avais tort de penser que je pouvais trouver mon salut en France, où « l’on éprouvait un profond respect pour l’intellect humain ». Car les Français que j’avais devant moi cherchaient leur salut auprès des Russes, qui s’occupaient des enfants.

Ici en effet, de même que dans tous les autres pays où l’acquisition de la richesse est la plus haute ambition de chaque citoyen, les écrivains ne sont bons qu’à assouvir les caprices de la bourgeoisie. Et la bourgeoisie est une puissance défunte, dont les caprice sont vils et lubriques. Son attitude intellectuelle est désormais stéréotypée, stagnante, figée dans son moule. La structure toute entière doit être déracinée et détruite. Les caractères du texte doivent être mélangés et recomposés. « Ne cherche pas la liberté auprès des Francs. Ils ont un roi qui achète et qui vend. » Quel roi? La bourse, hydre aux innombrables têtes. La vague qui a déferlé sur l’Europe, déclenchée par la prise de la Bastille, s’est désormais brisée sur le rivage. Une autre vague, plus puissante, surgit des puits de pétrole de Bakou, et l’air reçoit l’onde de choc de l’électricité produite par les cours d’eau domestiqués de la Russie. Vive le chaos! « Sus au luxe, pêle-mêle », car la colère des timorés doit être soulevée par le spectacle d’une monstrueuse anarchie.

Nous trinquâmes et nous bûmes, non pas au roi du capitaine, mais au dieu du travail et de la paix, au dieu de la chanson, aux chants angéliques des enfants, délivrés de la faim et de la guerre barbare. Pourquoi mourir alors qu’il reste cette chanson à chanter, un hymne d’insurrection aux masses laborieuses du monde?

Tandis que nous chantions et buvions ensemble, je réfléchissais à cet hymne d’insurrection, à ce récit de famine au milieu de l’abondance. Les champs de blé doré pourrissent au soleil, pendant que des hommes et des femmes meurent faute de pain. Les resserres sont bourrées de tissu de laine et de coton, pendant que les miséreux grelottent dans leurs haillons insuffisants. Dans les églises édifiées en l’honneur du Christ qui aime tout le monde, on loge les sans-abri, pendant que des rangées entières de maisons restent vides.

Voilà où se trouve l’inspiration pour écrire une épopée de notre temps; il ne s’agit pas de dire n’importe quoi pour « faire le malin », mais d’écrire en lettres de sang pour émouvoir les entrailles de la compassion humaine. Que la voix angélique de cet enfant continue de résonner à mes oreilles. Alors, un amour dévorant viendra faire contrepoids aux lamentations du désespoir et aux tentations de la chair, qui ne cessent d’inciter les couards à abandonner la lutte.

Ah! la voilà la libération. Voilà une splendide lumière qui perce le brouillard le plus dense. Il y a quelques années à Nice, quand D.H. Lawrence a voulu fonder un journal satirique intitulé The Red Rag (Le Torchon Rouge), en collaboration avec P.R. Stephenson, ce dernier a écrit à Aldous Huxley pour lui demander d’apporter son soutien à cette idée. Huxley a envoyé une lettre déclarant qu’il n’y avait plus d’espoir pour les intellectuels européens, qu’il était lui-même en passe d’être terrassé par l’ignorance de la bourgeoisie qui, selon lui, comprenait, sur le plan idéologique, les masses laborieuses au même titre que les capitalistes. P.R. Stephenson et moi nous sommes retrouvés dans une brasserie à Nice, où nous avons dîné et bu de grandes bouteilles de bière, et où nous avons maudit de bon coeur la veulerie de ces intellectuels arides, à l’esprit tellement « pénétrant » qu’ils trouvent absurde de s’intéresser à « cette lamentable affaire qu’est la vie ».

D’ailleurs, un soir où je dînais au café de la Paix, à Paris, avec Joyce, Stephens et Sullivan, le chanteur, Stephens me dit avec emphase que l’on devait laisser le soin de vivre à son valet de chambre. Quelles mazettes! Un écrivain doit être avant tout un citoyen. Le genre d’individu que l’on veut soit expulser, soit crucifier, soit jeter dans de l’huile bouillante; ou alors que l’on accueille avec tambours, trompettes et bannières dans les faubourgs des villes auxquelles il rend visite. Il est soit une voix isolée chantant dans un galetas, soit un prophète vers qui toutes les mains se lèvent pour lui rendre hommage, à qui tous les gosiers crient : « Salut, ô Christ! Salut, ô Mahomet! Salut, ô Lénine! Salut à toi, vérité et sagesse! »

On déploie ses voiles en fonction du vent. Tous ceux qui prétendent que Shakespeare a écrit pour la galerie ou pour flatter le palais du vulgaire, sont des imbéciles. Il a écrit pour louer la force la plus puissante de son époque. Et la force la plus puissante de notre époque à nous, c’est le prolétariat révolutionnaire. Cette force habite les pêcheurs qui sillonnent les mers en quête de thons, ou qui transportent des cargaisons de marchandises jusqu’ à Leningrad, en Union Soviétique. Ils sont de ma race : non pas des canassons, mais des pur-sang au pied léger, sortis de l’écurie de l’Acier et de la Dynamo. Si les intellectuels sont condamnés à disparaître, crions bien haut : « Mort aux intellectuels! ».

Que la plantureuse liqueur de la révolte fouette notre sang pour la lutte finale qui introduira dans la vision de l’homme de nouveaux conflits dont il n’a pas encore rêvé. Qu’elle y introduise les étoiles, ainsi que les drapeaux que l’on devra planter dessus; qu’elle y introduise la course pour coloniser Mars et Jupiter, qui hier encore étaient des dieux, mais qui sont aujourd’hui des territoires que foulera le pied de l’homme. Ho! hisse, vaillants marins, dont les orteils nus parviennent à trouver prise sur le mur, et que les lavettes hurlent à en crever, la panique aux tripes. Nous sommes les faucons au plus haut des cieux.

traduction Béatrice Vierne, éditions Anatolia/Le Rocher, pp. 181-183

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