Friedrich Engels – Remarques pour la préface d’un recueil de romances irlandaises

Texte daté du 5 juillet 1870

Parmi les mélodies populaires irlandaises, certaines sont très anciennes, d’autres datent des trois ou quatre derniers siècles, certaines seulement du siècle dernier. Beaucoup sont dues à l’un des derniers bardes irlandais, Carolan. Ces bardes ou harpistes, à la fois auteurs, compositeurs et chanteurs, étaient jadis très nombreux : chaque chef irlandais avait le sien dans son château. Beaucoup voyageaient par le pays, en chanteurs itinérants, persécutés par les Anglais qui voyaient en eux, à juste titre, les principaux porteurs de la tradition nationale anti-anglaise.

Les vieilles romances qui chantaient les victoires de Finn McCool (que Mc Pherson, sous le nom de Fingal dans son Ossian, qui repose entièrement sur ces romances irlandaises, a volé aux Irlandais et transformé en Ecossais), la magnificence du vieux palais royal de Tara, les exploits héroïques du roi Brian Boru, ainsi que celles plus tardives qui chantent les combats des chefs irlandais contre les Sassanach (les Saxons), ont été, grâce à ces bardes, maintenues en vie dans la mémoire de la nation; et les exploits des chefs irlandais contemporains, en lutte pour leur indépendance, ont également été célébrés dans ces romances.

Mais lorsqu’au XVIIè siècle, le peuple irlandais fut complètement écrasé par Elizabeth, Jacques Ier, Olivier Cromwell et Guillaume d’Orange, dépossédé de ses terres au profit de l’envahisseur anglais, proscrit et réduit au rang de nation de parias, les chanteurs itinérants se virent aussi traqués que que les prêtres catholiques et périrent progressivement jusqu’au début de ce siècle. Leurs noms sont enfouis dans l’oubli; il ne reste de leurs poésies que quelques fragments; le plus bel héritage qu’ils aient légué à leur peuple enchaîné, mais non vaincu, ce sont leurs mélodies.

Les poèmes en irlandais sont tous écrits en quatrains, ce qui donne à la plupart des mélodies, et surtout aux plus anciennes, ce rythme quaternaire fondamental, même s’il est parfois quelque peu caché, auquel se raccorde fréquemment un refrain ou une reprise mélodique à la harpe. Certaines de ces vieilles mélodies, à l’heure où la langue irlandaise n’est plus comprise dans la majeure partie du pays que par les vieillards ou par personne, ne sont connues que sous leur nom irlandais ou par leurs premières syllabes. Mais la partie la plus importante et la plus récente a des titres ou des paroles anglaises.

La mélancolie qui domine dans la plupart de ces romances est, aujourd’hui encore, l’expression d’un sentiment national. Comment pourrait-il en être autrement chez un peuple dont les maîtres inventent constamment de nouvelles méthodes d’oppression, toujours plus adaptées aux circonstances. La méthode la plus récente, introduite voici quarante ans et poussée à l’extrême depuis vingt ans, consiste à chasser en masse les Irlandais de leurs maisons, ce qui revient, en Irlande, à les chasser du pays. Depuis 1841, la population du pays a diminué de deux millions et demi d’habitants et plus de trois millions d’Irlandais ont émigré. Le tout au bénéfice, et sous l’impulsion, des grands propriétaires terriens d’origine anglaise. Si cela dure encore trente ans, on ne trouvera plus d’Irlandais qu’en Amérique.

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