William Morris et la question nationale irlandaise

William Morris est un intellectuel et un artisan communiste anglais tout à fait extraordinaire, mais très méconnu en France. Voici une petite synthèse de son attitude quelque peu abstraite vis-à-vis de la lutte nationale irlandaise.

A mesure que se précise la réflexion de Morris, elle se dégage du réflexe sentimental pour s’élever au niveau théorique. Tout en maintenant sa condamnation du chauvinisme et de la xénophobie, il en vient à critiquer le concept même de nation, né au XVIè siècle, avec l’avènement d’une bourgeoisie bureaucratique, à des fins de guerre politique et commerciale : c’est la nouvelle classe dominante qui a fait surgir « cet esprit national trois fois maudit qui entrave à tel point aujourd’hui nos efforts pour réaliser une société nouvelle ». Les Etats nationaux n’ont jamais été conçus pour apporter une protection à leurs ressortissants, mais, bien au contraire, dans un but répressif, « pour organiser le pillage des faibles aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs frontières ». Ils appliquent des méthodes unificatrices qui sont préjudiciables au libre épanouissement de l’homme :

« En fait, tout comme l’individualisme écrase l’individu, le nationalisme écrase tout ce qui vaut la peine d’être conservé dans les éléments spécifiques qui concourent à la composition d’une nation véritable et non d’une nation artificielle. La communauté factice d’aujourd’hui (la nation) n’est constituée qu’à des fins de rivalité, et elle supprime donc toutes les différences mineures qui ne l’aident pas à assurer sa suprématie sur les autres nations. » (Commonweal, 12 juin 1886)

Le vieux Hammond reprendra cette accusation au cours de son entretien avec le visiteur, à propos de la question nationale :

« Rend-on plus grande la diversité, dissipe-t-on la monotonie en contraignant certaines familles ou tribus, souvent hétérogènes et mal assorties, à constituer des groupes artificiels et systématiques qu’on baptisera du nom de nations, et en stimulant leur patriotisme, autrement dit des préjugés fondés sur la sottise et l’envie? » (Nouvelles de Nulle Part)

Il n’est pas douteux que Morris se laisse entraîner ici à une confusion grave. S’il est assurément fondé à dénoncer les tendance à l’intégration abusive des particularismes locaux ou ethniques, s’il pose la question légitime de savoir dans quelle mesure la création d’une conscience nationale ne s’accompagne pas d’une certaine uniformisation mentale, il commet l’erreur de dénier à cette conscience sa réalité et sa force. Cela lui valut, au cours de son activité politique, des déboires dont il ne sut pas tirer la leçon.

A une époque où toute l’Europe était secouée par des mouvements d’indépendance nationale, un purisme irréaliste le conduisit à n’en voir que le caractère bourgeois et à exiger d’eux une orientation socialiste parfaitement prématurée. Son attitude à l’égard de la question irlandaise mériterait une analyse approfondie qui dépasse le cadre de la présente étude. S’adressant aux patriotes italiens et irlandais, il s’écriait : « Vos luttes révolutionnaires avorteront ou ne réserveront que déceptions si vous n’acceptez pas le mot d’ordre : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. »

Il eut une seule fois une vision plus raisonnable des choses lorsqu’il écrivit que : le Home Rule n’est pas nécessairement en soi une mesure révolutionnaire, mais il déblaiera le terrain pour répandre les semences de la révolution. » Cet éclair de sagesse fut bref. Il est vrai qu’il s’était fait huer à Dublin en prêchant le socialisme à un public qui ne se souciait que de l’adoption du premier Home Rule Bill. Il eut beau constater que « tant que les Irlandais n’obtiendront pas le Home Rule, ils n’écouteront rien d’autre », il persévéra dans sa dénonciation du nationalisme au nom du socialisme. En 1893 encore, lorsqu’il rédigeait avec Bax son manuel théorique, il écrivait en évoquant les événements de 1848 :

« La Pologne, la Hongrie, l’Italie, la Serbie, l’Irlande et la France, représentées par leurs chauvins, ont toutes, à un moment ou à un autre, apporté leur contribution à la création de ce fléau du patriotisme qui a si souvent, dans une période plus récente, fait dévier la marche de la révolution. » (Socialism, its growth and outcome)

Il est étrange que le sens dialectique dont Morris a fait preuve en tant d’autres circonstances lui ait fait défaut à ce point lorsqu’il a abordé ces problèmes. Nous trouverons dans les Nouvelles de Nulle Part la même tendance à la simplification mécaniste et économiste, lorsque le vieux Hammond prétend qu’à l’époque des guerres entre l’Angleterre et la France, il eût été indifférent aux travailleurs anglais d’être vaincus par l’armée française et exploités par des patrons étrangers qui ne leur auraient pas fait subir un sort pire. (Morris développe la même idée dans sa nouvelle A King’s lesson (1888), mais il le fait à propos des serfs médiévaux, ce qui est beaucoup plus justifiable dans une période historique antérieure à la naissance d’un véritable sentiment national).

Eût-ce été, en pareil cas, la réaction de Morris lui-même, si « anglais jusqu’à la moelle des os »? Ce matérialisme vulgaire est surprenant de la part d’un humaniste aussi conscient de l’importance des superstructures. Tant il est vrai que l’ouvriérisme est le danger qui guette sans cesse un socialiste d’origine bourgeoise.

Extraits de La pensée utopique de William Morris, par Paul Meier, éditions sociales, 1972, pp. 805-806

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