A propos des traces du passé et des édifices anciens

1. Georges Vidalenc, William Morris (1920) :

« Morris créa une ligue avec des statuts très précis : La société pour la protection des vieux monuments. Il en fut longtemps le secrétaire. La société intervint pour la première fois en 1877 à propos des scandaleuses restaurations des cathédrales de Lichfield et de Tewkesbury et elle réussit à conjurer le mal. Morris avait pris ses fonctions au sérieux et déployait une extraordinaire activité. Son ardeur et son enthousiasme étaient si communicatifs, qu’il amena même Burne-Jones, le timide Burne-Jones, à prendre la parole en public lors d’une réunion de protestation organisée en 1879 pour tenter de sauver Saint-Marc de Venise des architectes.

Il ne faudrait pas cependant voir en Morris une sorte d’archéologue amoureux seulement du passé et des vieilles pierres. Comme Ruskin il aimait surtout la vie, la seule richesse et il eût volontiers souscrit à ces paroles du maître : « Plutôt voir détruire toutes les merveilleuses femmes peintes et sculptées des collections du Louvre que de voir une seule jeune fille s’étioler de faim ou de fatigue dans les faubourgs », et lui-même écrira : « Bien que j’aime chèrement l’art, je l’apprécie surtout comme un indice du bonheur du peuple, et j’aimerais mieux qu’il disparût du monde que de voir la masse du peuple en être opprimée. »

C’est parce qu’il aimait la vie, qu’il aurait voulu la rendre plus belle, plus heureuse pour tous, qu’il tenta de mettre un peu de beauté dans le décor familier du home, et c’est en recherchant les causes de l’ extraordinaire médiocrité des arts industriels de son temps qu’il comprit que ce n’était là qu’un des aspects de la question sociale et se tourna vers le socialisme comme vers le seul remède possible. »

2. William Morris, La restauration des édifices anciens (1879) :

« Il est impossible de discuter la légitimité du traitement que nous faisons subir aux œuvres laissées par nos prédécesseurs, sans tenir compte du grand changement qui s’est insinué dans le monde transformant la nature de son sentiment et de sa connaissance de l’histoire. Autrefois, en effet, on se délectait dans la lecture et l’écriture des accomplissements de ceux qui nous avaient précédés ; on les considérait avec respect ou bien on les maudissait, selon les cas, mais en fait on savait bien peu de chose de leurs vies réelles et de leur véritable signification. Nos ancêtres se représentaient tout ce qui avait eu lieu dans le passé exactement comme les mêmes faits leur seraient apparus à leur propre époque. Ils jugeaient le passé et les hommes du passé – selon les critères de leur propre époque.

Et ces temps anciens étaient si pleins qu’ils n’avaient nul loisir pour spéculer sur les développements du passé ou de l’avenir. Il vaut à peine de souligner combien la situation est maintenant différente. La prise de conscience toujours plus forte du présent, tout en nous montrant combien des hommes en apparence animés des mêmes passions que nous étaient en réalité différents. Cette prise de conscience tout en soulignant cette différence, nous a néanmoins rivés au passé de telle sorte qu’il fait partie intégrante de notre vie et même de notre propre développement. Ce fait, j’ose l’affirmer, n’est encore jamais survenu auparavant. C’est un fait complètement nouveau et en tant que tel il exige que nous regardions et traitions ces reliques du passé de façon adéquat et les intégrions en quelque sorte comme le mobilier de notre vie quotidienne.

Il est commun de nous voir lancer à la figure, à nous qui tentons de nous opposer à la constante modernisation du cadre ancien, que ceux qui bâtirent les œuvres que nous tentons de protéger n’agissaient nullement comme nous souhaitons voir agir nos architectes d’aujourd’hui ; que les hommes de toutes les générations successives détruisaient et reconstruisaient au gré de leur convenance ou de leur plaisir. Je ne me prononcerai pas sur le fait qu’ils aient eu raison ou tort et dirai seulement qu’ils agissaient sous l’emprise de la nécessité.

Mais, je le répète, nous autres qui appartenons à ce siècle, nous avons fait une découverte impossible aux âges précédents, autrement dit nous savons désormais qu’aucune nouvelle splendeur ni aucun tableau moderne ne peut remplacer pour nous la perte d’un travail ancien qui est une authentique œuvre d’art. Cette découverte entraîne deux conséquences pratiques :1) qu’il vaut la peine de faire de grands sacrifices pour préserver de tels ouvrages ; 2) que les préserver signifie les conserver dans l’état où ils nous ont été transmis, c’est-à-dire d’une part identifiables en tant que reliques historiques. »

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Un commentaire pour A propos des traces du passé et des édifices anciens

  1. Monier Alain dit :

    « Cette Grande decouverte impossible aux ages precedents » cet extrait de William Morris en dit effectivement long sur sa vision de l’humanite en general. Toutefois il faut bien admettre que ce desir profond d’apporter l’interet a la joie, au plaisir du quotidien et une constante reelle de notre devenir. Enfin un monde qui tient, qui se tient. Mais sa conviction va a affirmer que ces hommes se devaient de detruire par necessite. Il est incoherent aujourd’hui de ne pas estimer le present en se refusant de detruire ou transformer nos legs anciens. En fait pour lui tout reside dans cette prise de conscience. Le passe immemorial fasconne par les mains de l’homme demontre irrefutablement cette sorte de respect et de constante de la vie. Notre epoque mi figue mi raison ne le satisferait surement pas, estimant que cette prise de conscience a bien d’autres imperatifs. L’interet est une necessite quand tant que Socialiste Marxien, il ne pouvait pas admettre. Il a bien juge que l’Art au quotidien serait necessaire, mais il n’a pas specule sur un possible echec. Sa vision sur la nation en a ete donc edulcoree. On en est donc toujours au meme point, trouver cette voie de passage qui peut etre a la fois reelle ou imaginaire. Toutefois comment impliquer la mort dans une vision ou la vie est indepassable. Non pas en la refoulant comme on le fait si bien, mais en integrant surement le passe a la facon Morris, en affirmant qu’il y a bien a transmettre sans tomber dans la vivacite pulsionnelle qui nous entraine sans cesse dans l’ivresse du tout ou rien. Aujourd’hui la Parentalite ne veut que se fixer sur la notion « d’amour » alors que l’on sait tres bien que la difference des sexes est plus imperative pour la vie que le sentiment qui lui est tres aleatoire. Cordialement Alain Monier

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