A propos des émeutes loyalistes du début septembre

Article écrit par Jason Walsh, dans spiked, le 6 septembre 2012

Ce n’est pas la première fois, ni la première fois dans l’année que Belfast-Nord est pris dans des émeutes sectaires. Pourquoi de telles choses ont-elles lieu, 14 ans après l’accord du vendredi saint, qui prétendait avoir apposé son sceau sur la paix? Cette semaine, pendant trois nuits consécutives, des loyalistes très remontés ont affronté la police, faisant plus de 60 blessés dans ses rangs. La cause immédiate de ce dernier accès de violence urbaine est l’opposition des loyalistes à une marche républicaine. Dans les mois et les années précédentes, la brique [ici, on dirait ‘le pavé’] était dans d’autres mains, les républicains ayant attaqué la police en réponse à des marches loyalistes. Nombreux sont ceux qui s’attendent à une continuation de la violence ce mois-ci, qui verra des marches loyalistes commémorer la signature du Pacte d’Ulster de 1912.

Ces émeutes sont problématiques en elles-mêmes, mais le problème de fond est de savoir pourquoi l’émeute est quasiment devenue une activité productive dans l’Irlande du Nord d’aujourd’hui, et la réponse est dérangeante. Martin McGuinness, premier ministre adjoint du parti Sinn Féin [provisoire] a caractérisé ces émeutes comme étant « une manifestation terrible de bigoterie et de sectarisme ». Et c’était le cas, sans l’ombre d’un doute. En revanche, ce que McGuinness et ses comparses les leaders politiques ne reconnaissent pas, c’est que le sectarisme est imbriqué à l’intérieur même du processus de paix qui a mis fin à la guerre en Irlande du Nord et qui gouverne aujourd’hui cette partie du Royaume-Uni.

Pour ceux qui ne sont pas au fait du jargon propre au processus de paix, lorsque McGuinness critique le sectarisme, il ne parle que du mauvais sectarisme, celui qui jette des briques, qui se bat dans les rues de certains quartiers; il ne parle pas de ce même sectarisme qui a consolidé ses positions dans le « processus de paix » et qui, sous l’enseigne de la diversité culturelle, imprègne les structures de pouvoir de l’Assemblée d’Irlande du Nord.

Le processus de paix a mis un terme à la guerre, mais en élevant la parité d’estime et le respect de la différence culturelle au-dessus de tout le reste, il a permis que les exigences de respect communautaire soient l’unique monnaie d’échange politique de l’Irlande du Nord. Or, souvent, ces exigences de respect prennent la forme de la rage. Comme beaucoup d’autres choses en Irlande du Nord, ces récentes émeutes ont tourné autour de l’identité culturelle, pas de la politique. Le processus de paix, qui existe d’une certaine façon depuis le premier cessez-le-feu de l’IRA en 1994, est désormais considéré comme une fin en soi. Il n’y a pas de fin, naturelle ou politique, assignée à celui-ci, c’est un processus permanent qui cherche à pacifier l’Irlande du Nord au moyen de la satisfaction et de la flatterie des identités communautaires, loyalistes comme nationalistes.

Je ne partage absolument pas la perspective politique des loyalistes d’Ulster, mais leur frustration vis-à-vis de la Commission aux Marches, l’organisme qui donne le feu vert aux marches, n’est pas difficile à comprendre. A une époque où les loyalistes sont décrits comme des hommes des cavernes, ces derniers en sont venus à la conclusion que la Commission aux Marches était un complot républicain visant à marginaliser la culture loyaliste. Ce n’est pas le cas, mais ces affaires se décident à un haut niveau, et si vous croyez à la liberté de s’assembler, alors il faudrait la défendre, y compris en faveur de ceux que vous n’aimez guère, comme les loyalistes.

Moi qui écris ces mots depuis Belfast-ouest, ground zéro d’un conflit ayant duré plus de 30 ans, je suis frappé à quel point la vie est normale ici. Normal, bien sûr, parce que ce district est presque uniformément républicain. On ne peut pas en dire autant de Belfast-nord, scène d’émeutes répétées. Belfast-nord est un patchwork complexe de zones républicaines et loyalistes, dont certaines ne consistent qu’en quelques rues, jouxtant des pâtés de maisons habités par les ennemis. Ces gens qui ne s’aiment pas trop, et dont les désirs politiques différents ont tous été frustrés, vivent au coude à coude. A leur égard, la réponse officielle a été l’indulgence paternaliste, parfois la punition, mais surtout de les contenir, en canalisant et en déplaçant leurs aspirations politiques autant que leurs manifestations.

L’Irlande du Nord en général et Belfast-nord en particulier sont un petit prototype de société multiculturelle : une société divisée, mais dont les communautés bénéficient d’une reconnaissance officielle et du « respect ». L’égalité culturelle prévaut sur les questions politiques et économiques. Un processus qui encourage les communautés à rechercher la préservation et la célébration de leur culture,et à voir en elles l’alpha et l’oméga de la vie politique, ne devrait pas surprendre lorsque certains des membres d’une telle société prennent la rue quand ils considèrent qu’on a manqué de respect et d’estime vis-à-vis de leur culture. Ces émeutes sont un produit du processus de paix.

Certains énonceront l’évidence : quels que soient les mérites du processus de paix, la guerre culturelle n’est pas la paix véritable. Le slogan non dit de l’Irlande du Nord n’est plus : « quoique tu dises, ne dis rien », mais  » quoique tu dises, ne dis rien de négatif sur le processus de paix au cas où une seule étincelle pourrait nous ramener à la guerre ». Il y a donc très peu de critique, ou même de franche discussion, au sujet du processus de paix.

Pendant ce temps, les nationalistes et les loyalistes rivalisent pour les positions de pouvoir, employant l’émeute comme vilaine méthode pour obtenir cette même reconnaissance. Il est difficile de voir comment le multi-culturalisme à la sauce nord-irlandaise pourrait produire autre chose. Les événements d’Irlande du Nord mettent en lumière le séparatisme culturel qui est inhérent à la vision du monde multiculturelle. Le fait d’alimenter volontairement les différences nous retire notre commune humanité, nous catégorise selon des identités que nous n’avons pas choisies, nous divise et réprime l’universalisme qui seul permettrait de faire vraiment de la politique.

Ne vous détrompez pas, les structures gouvernementales de l’Irlande du Nord nourrissent les différences, et ce faisant créent des griefs qui prennent la forme de batailles de rues pour la reconnaissance culturelle. Il est vrai que ce sont des enfantillages, comparés aux Troubles, mais cela ne les rend pas moins préoccupants.

Source : ici

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