En défense du républicanisme irlandais

Editorial de Saoirse, octobre 2012, par Des Dalton

Nombreux sont ceux qui penseront que les lignes qui suivent sont d’une lecture désagréable, plus nombreux encore sont ceux qui croient que les questions ici abordées devraient être évitées à tout prix au nom de « l’unité ». Mais cacher d’un coup de balai ces problèmes sous le tapis, au lieu de les affronter franchement, ne rendrait pas service au républicanisme irlandais. J’irai plus loin en disant qu’affronter ces problèmes est une obligation qui ne peut plus être éludée. Vient un jour où certaines choses doivent être dites et enregistrées publiquement.

Le républicanisme irlandais est peut-être l’une des traditions révolutionnaires les plus anciennes du monde. Ses racines s’enfoncent jusqu’à la fin du 18è siècle, au moment de la fondation de la Société des Irlandais Unis en 1791.

Au cours de sa longue histoire, il a rencontré de nombreuses menaces et pendant certaines périodes il a semblé qu’il s’était éteint. Par exemple dans les années 1940, Gerry Boland, ministre de la justice des 26 comtés se réjouissait de la mort de l’IRA et se vantait d’en être le responsable. Mais en cela, Boland n’a pas été plus heureux que ses nombreux prédécesseurs et ses successeurs. Malgré des siècles de coercition, la flamme révolutionnaire a été entretenue et ravivée. Le républicanisme a survécu aux gibets, aux pelotons d’exécution, aux camps d’internement et aux prisons.

Toute la panoplie de lois draconiennes et de répressions a été employée par Westminster, Stormont et Leinster House pour tenter d’éteindre cette flamme. Le fait qu’ils n’y soient pas parvenus peut s’expliquer par toute une série de raisons. Mais il y a une raison qui se tient au-dessus de toutes les autres : c’est le fait tout simple que le républicanisme irlandais a pu au minimum forcer le respect et la considération de larges sections du peuple irlandais.

Même ceux qui se sont déclarés les opposants de la tradition républicaine révolutionnaire, ont admis qu’ils respectaient malgré tout l’idéalisme et l’intégrité qui lui sont sous-jacentes. John Waters, dans un article paru dans le Irish Times du 14 septembre qui critiquait en termes virulents les organisations dont faisaient partie Bobby Sands et Patsy O’Hara, a néanmoins concédé « qu’il y avait quelque chose de noble et de rédempteur dans la conviction et le sacrifice de ces hommes. »

Aujourd’hui, les rangs des ennemis ont grossi de l’afflux d’anciens camarades désormais prêts à administrer et à faire appliquer la domination britannique, mais une nouvelle menace a émergé ces dernières années, qui est sous beaucoup de rapports la menace la plus sérieuse que le républicanisme irlandais a jamais rencontrée.

Il s’agit de l’émergence de groupements qui se font appeler « républicains », mais qui utilisent ce noble titre pour couvrir leurs véritables desseins : l’extorsion et le racket. Dans certains cas, ils se font passer pour des militants anti-drogues, ou des ‘défenseurs du quartier’. Ces gangs menacent insidieusement la survie même de l’idéal républicain.

Ces groupes pseudo-républicains cherchent à contrôler leurs quartiers par la peur. Leur pose révolutionnaire masque une réalité sordide, à savoir que la seule guerre qu’ils mènent n’est pas une guerre de libération nationale, mais une guerre contre les jeunes de leurs propres quartiers. Forcer un père à amener son fils se faire punir par balles dans les genoux, comme cela s’est passé à Derry, est quelque chose de médiéval, aux antipodes de tout idéal progressiste républicain.

Il est clair que les gangs de la drogue qui colportent leurs marchandises dans les quartiers de tous les coins d’Irlande et dans toutes les classes, sont des ennemis du peuple d’Irlande. Les quartiers et les militants qui s’opposent à eux méritent notre soutien le plus complet et le plus actif. Les républicains irlandais ont le droit d’être fiers du rôle qu’ils ont joué dans des groupes comme Concerned Parents Against Drugs dans les années 1980, et il est vital qu’aujourd’hui les républicains continuent de se tenir aux côtés de leurs voisins, à la ville comme à la campagne, pour s’opposer à ces vendeurs de mort et de destruction sociale.

Toutefois, les groupes pseudo-républicains qui extorquent de l’argent aux dealers de drogue ne sont pas moins parasitaires que ces derniers. Sous beaucoup d’aspects ils sont même pire qu’eux, puisqu’ils se font les sangsues de ces quartiers qu’ils prétendent défendre. Ils sont en effet des dealers de drogue par délégation et pour rajouter à l’insulte, ils souillent, ce faisant, la noble appellation républicaine.

Les agissement des ces gangs pseudo-républicains possèdent le potentiel de dévorer comme un cancer le républicanisme irlandais en son cœur même, pour finalement ne laisser à sa place qu’une cosse vide, dénuée de toute pertinence et de tout crédit.

Il incombe à ceux qui se réclament des titres historiques du républicanisme de stopper cette dérive. Notre impératif catégorique est de lever le bouclier contre ce détournement de l’idéal républicain; nous devons diriger par l’exemple afin de nous assurer que le républicanisme irlandais authentique continue de vivre dans les cœurs du peuple irlandais. Il n’est pas suffisant de se réclamer des titres historiques, encore faut-il y conformer sa pratique. Pour ce faire, nous dans Republican Sinn Féin, devons veiller à ce qu’une ligne de démarcation bien nette soit tracée entre tout ce qui représente bel et bien le républicanisme, et tout ce qui ne présente qu’une parodie pervertie et détournée de celui-ci.

Pendant les deux années passées, Republican Sinn Féin a été la cible directe de telles activités. Un groupe dirigé depuis Limerick a tenté d’usurper notre identité et notre renom pour mener sous ce manteau leurs activités criminelles. Ce gang réunit les critères qui définissent classiquement une barbouzerie, ou ‘black op’, qui voit des forces étatiques monter un groupe fantôme qui pervertit tout ce que le mouvement révolutionnaire légitime représente. Le but de ces faux groupements est de semer la confusion, de briser le moral et de discréditer le mouvement révolutionnaire véritable.

Dans le passé, Republican Sinn Féin a été accusé par ses opposants d’être « élitiste ». Je pense que nous ne devrions pas nous effrayer d’une telle accusation, mais qu’il faudrait au contraire la revendiquer. Lorsque nous cherchons à nous assurer que notre mouvement est une organisation politique révolutionnaire motivée et crédible, le fait qu’il soit décrit comme étant élitiste devrait être vu comme une marque d’honneur.

Au cours de son histoire, le mouvement républicain a tiré fierté du fait qu’il a attiré dans ses rangs les individus les plus idéalistes, les plus sincères et les plus capables de chaque génération. Dans son histoire de l’IRA des années 1920 qui a fait date, The Secret Army, J. Bowyer Bell a fait la remarque suivante : « Les meetings du conseil militaire et du grand quartier général bouillonnaient d’idées, de disputes, d’options et de suggestions; malgré l’usure du temps et de la politique, il y avait au sein de la direction une concentration de talent telle qu’on n’en trouvait pas d’équivalent dans tout autre groupe en Irlande. »

De son côté, Thomas Davis a expliqué ce qui était requis pour forger un mouvement national: « Nous devons être disciplinés – disciplinés dans la pratique de la vertu rigoureuse et fortifiés dans notre sens de la justice, de la vérité et de la fidélité à la nation ».

Terence Mac Swiney a lui aussi établi des exigences élevées: « Nous devons nous former une idée appropriée de la grande cause que nous servons, de son ampleur et de sa splendeur; et pour nous rendre dignes de son service, nous devons avoir un ethos au-dessus de tout reproche. »

Dans l’Irlande du 21è siècle, c’est ce niveau que nous devons viser. C’est à partir d’un tel matériau que les révolutions fermentent et c’est à travers lui que la survie des idéaux et d’une cause est assurée.

Pour cette tradition révolutionnaire, qui a pu survivre aux efforts acharnés des Etats britanniques et des 26 comtés, faire autrement reviendrait à capituler devant des forces ténébreuses qui dansent sous les petits coups saccadés de nombreux marionnettistes. Il convient de terminer avec les  mots de la Proclamation de 1916; ces paroles que devraient méditer longuement tous ceux qui cherchent à appliquer le républicanisme : « nous prions pour qu’aucun de ceux qui servent cette cause ne la déshonore par couardise, inhumanité ou rapine. »

Source : ici

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7 commentaires pour En défense du républicanisme irlandais

  1. Liam dit :

    Quelques commentaires de clarification pour le lecteur francophone pas forcement au fait.
    1. « Dans certains cas, ils se font passer pour des militants anti-drogues, ou des ‘défenseurs du quartier’. » Allusion probable a Alan Ryan (un des chefs de RIRA a Dublin) assassine le mois dernier par des gangsters, et Liam Kenny (un des chefs CIRA a Dubln passe depuis a la faction LImerick) assassine l’an dernier par d’autres gangsters.
    2. « Forcer un père à amener son fils se faire punir par balles dans les genoux, comme cela s’est passé à Derry, est quelque chose de médiéval, aux antipodes de tout idéal progressiste républicain. » Critique du RAAD qui depuis a merge avec RIRA.
    3. Le contexte global de cet article est que RSF est sur la defensive. Quatre militants CIRA-Limerick ont ete arretes a Dungannon avec des explosifs. A Maghaberry les prisoners CIRA-RSF Dublin leur refusent l’acces et les laissent chez les loyalistes et les criminels. Les prisoniers d’autres groupes republicains etaient prets a les acceuillirs, mais l’autorite de la prison refuse car ils disent que il y a des menaces de mort contre eux venant des CIRA – RSF Dublin. Les quatre ont commence une greve de la faim contre les autres prisoniers qui a depasse trente jours. Vu la degradation de la situation, RSF est sur la defensive

  2. Liam dit :

    Autre point interessant
    « Malgré des siècles de coercition, la flamme révolutionnaire a été entretenue et ravivée. Le républicanisme a survécu aux gibets, aux pelotons d’exécution, aux camps d’internement et aux prisons. »
    Hier je lisais les commentaires d’un representant PIRA fin des annees 80: « Repression we can cope with, reforms we can’t. »
    La tradition republicaine a une bonne comprehension de la repression, mais une tres mauvaise du reformisme. Si « le républicanisme a survécu aux gibets, aux pelotons d’exécution, aux camps d’internement et aux prisons » il a ete beaucoup plus affaibli par les reformes .

  3. Alain Monier dit :

    Bonjour,
    Sans vouloir se prendre pour Robespierre et St Just, il est indeniable qu’un militant « republicain » fait corps avec une ethique et une conviction qui se travaillent ensemble jusqu’a trouve le compromis en accord avec sa conscience et ses convictions. A ce titre la Parole donnee, la fidelite, la decision ,doivent etre operantes.
    l’enthoutiasme n’empeche pas la culpabilite. Un tel homme doit avoir envisage toutes les eventualites, meme si la faiblesse humaine travaille pour l’instinct de vie. Cela positionne non pas un robot prefabrique, mais plutot un homme au faite de son entiere responsabilite. Le « Bien et le Mal » comme « l’amour et la haine se cotoient si bien », qu’il doit etre en mesure de faire la difference.
    Par dessus tout, ce qui se passait hier et aujourd’hui dans tous les mouvements revolutionnaires. di a ce titre tout etait permis. Cela a oblige Lenine a pactiser avec l’Allemagne. certains mouvement autonomistes ont du vendre leur ame au diable pendant le deuxieme guerre mondiale, l’Ira n’a pas echappe a ces methodes durant la guerre. Aujourd’hui, la pouriture a gangrene beaucoups d’actions surement legitimes a la base. Le texte le dit bien et tout le monde le sait, sans l’enumeration. Drogue, braquage, otages, implications avec les mafiats pour obtenir des armes. La liste est longue est soutenue par des mouvements dont Liberation iRLANDE affiche les coordonnees. Il n’y a pas de ma part de jugement moral. Liberation IRLANDE ne peut tout controler, mais peut etre par moment se voile t’il la face. Il est evident que des besoins materiels necessitent souvent des contrats litigieux, mais cela doit etre fait en toute conscience et alors assume comme tel, comme imperieux, mais le dire et mieux que le cacher. Mais le trafic de drogue que pratique certains services officiels d’Etats Europeens et autres, ne peut etre le fait d’homme de conscience.Braquage, otages, ces gents sont devenus des droits communs et meritent a ce titre d’etre rejettes. Je pense effectivement qu’il faudrait mettre de l’ordre chez soi, pour etre credible aux yeux des peuples, afin qu’ils n’aprennent pas un jour que ceux qu’ils applaudissent aujourd’hui ont commis des manquements a l’ethique Republicaine. En cela l’ethique Republicaine ne correspond pas a la vision de la religion (d’autant que celle ci l’ayant tant trahis). Les Fondements liberateurs Republicains se doivent de tenir compte des injustices flagrantes de notre monde en reagissant ouvertement ,en pleine responsabilite sans vouloir attendre que le « Bon Dieu » comme ses pretres aujourd’hui, tiennent compte des imperatifs de leur emploi du temps. A ce titre on rate l’essentiel. Je pense Que Liberation IRLANDE est parfaitement conscient depuis longtemps de ces questions. Et que les Republicains Irlandais sinceres ne cessent d’y penser dans leurs actions, avec responsabilite. ‘Je m’adresse bien sur a ceux qui ont refuse le compromis purement Social Democrate de 1998.. A mes yeux social democratie, represente l’impasse d’aujourd’hui, comme la realite Marxiste d’hier. Cordialement Alain Monier

  4. peadar dit :

    Je trouve ce texte bien et percutant dans la mesure où il se bat contre les tendances à la banalisation d’une idéologie révolutionnaire et les attitudes induites par ça (mix de militarisme et de réformisme)
    la citation de McSwiney sur la « splendeur de la cause » et l’état d’esprit qu’il y a derrière sont l’antithèse

  5. Ekintza dit :

    J’ai suivi un peu tout ça sur le blog « El norte de Irlanda » tenu par un semi-provo (plus ou moins pro-eirigi), mais qui donne une information plutôt complète de l’île. Ca m’étonne que l’article fasse cette allusion à Alan Ryan, au vu de de la solidarité et de l’unité affichée dans la condamnation de son assassinat par le 32CSM, RNU… et la foule nombreuse à ses funérailles.
    Avec une forte répression de la Garda depuis d’ailleurs, contre la famille notamment.

    J’ai aussi lu que les quatre prisonniers du CIRA proche du « Real Sinn Féin » ont été acceptés il y a un moment par des prisonniers républicains.

    PS: Qu’est-ce c’est que ce nouveau design !

    • Cher Ekintza,

      pour répondre à ta question à propos du nouveau design, voilà quel a été le raisonnement de l’administration : il y a des sites comme « El Norte de Irlanda » qui mettent sur leur bandeau un drapeau avec des flingues et des munitions, ce qui cache une réalité journalistique un peu touristico-superficielle et sans ligne politique claire (ils traduisent vraiment tout!!!) sur une base ultra éclectique et réformiste entre PSF et eirigi comme tu l’as bien vu.

      Eh bien la nouvelle esthétique avec des monstres et du gluant c’est le choix du contraire : au premier regard ça ne ressemble à rien de sérieux mais c’est fait pour mieux cacher des analyses intéressantes et minoritaires, des positions tranchées non réformistes, des débats de fond non touristiques, des analyses informées.

      comme disait Rabelais : « Alcibiade, dans un dialogue de Platon intitulé le Banquet, faisant l’éloge de son précepteur Socrate, sans conteste le prince des philosophes, déclare entre autres choses qu’il est semblable aux silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boîtes, comme celles que nous voyons à présent dans les boutiques des apothicaires, sur lesquelles étaient peintes des figures drôles et frivoles : harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes batées, boucs volants, cerfs attelés, et autres figures contrefaites à plaisir pour inciter les gens à rire (comme le fut Silène, maitre du Bacchus). Mais à l’intérieur on conservait les drogues fines, comme le baume, l’ambre gris, l’amome, la civette, les pierreries et autres choses de prix. »

      ce choix est provisoire et peut-être mauvais, les lecteurs du site peuvent donner leur avis (ici dans les comms par exemple)

      l’administration entendra la voix du peuple

      • Ekintza dit :

        Mais du coup j’ai peur que les lecteurs nouveaux venus n’aient une vision du site et de sa ligne politique quelque peu altérée par ce détail !

        Moi j’aimais bien l’ancien, il était neutre ! Le paysage du bandeau était puissamment beau.

        Vive l’administration et le peuple

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