A propos du Pacte Alternatif d’Ulster de 1913

Le 28 septembre 2012 a eu lieu le centenaire de la Ligue et du Pacte Solennels d’Ulster contre l’Autonomie [‘Ulster Solemn League and Covenant against Home Rule’], document fondateur du loyalisme. Beaucoup moins célèbre est le Pacte Alternatif d’Ulster [‘Alternative Ulster Covenant’], signé en octobre 1913 par 1.200 protestants du comté d’Antrim, en faveur du projet d’autonomie et contre la partition. Ce pacte alternatif a été écrit par le révérend J.B. Armour et Roger Casement. Une conférence publique au sujet du pacte alternatif aura lieu le 3 octobre à Dublin, au Belvedere Hotel, Denmark Street, à 19h. Y parleront entre autres le révérend David Frazer et Bill O’Brien. Voir ici.

Lors de cette soirée, sera également présenté un pamphlet au sujet du pacte alternatif et des prédictions de James Connolly, qui voyait qu’un « carnaval de réaction » allait accompagner la partition, au Nord comme au Sud.

Le pacte alternatif d’Ulster

Le 24 octobre 1913, un meeting public intitulé « Les Protestants contre le Carsonisme » fut tenu à la mairie de Ballymoney, comté d’Antrim. Il était appelé par le révérend J.B. Armour, ministre du culte de la paroisse presbytérienne trinitaire locale et partisan libéral de l’autonomie [‘Home Rule’]. Armour était un fervent opposant de la politique d’Edward Carson, de son organisation la Ulster Volunteer Force et du Pacte d’Ulster de 1912. Pour tenir ce meeting, on choisit la ville de Ballymoney parce que cet endroit était caractérisé par sa tradition républicaine radicale datant des Irlandais Unis des années 1790. A la fin du 19è siècle et au début du 20è, il avait été un point chaud de l’agitation pour les droits des fermiers, parmi la population rurale protestante.

Plus de 500 personnes ont participé à ce meeting. D’ailleurs beaucoup d’entre elles n’avaient pas pu entrer dans la mairie. Sur les murs, des slogans disaient : « l’Ulster pour l’Irlande et l’Irlande pour l’Ulster ». Les participants comprenaient des représentants de toutes les classes sociales. Le révérend Armour souhaitait montrer qu’un haut niveau d’opposition à la partition et à la politique ethno-confessionnelle [‘sectarian politics’] existait chez les Irlandais protestants. C’est pour cette raison que le meeting était exclusivement protestant et qu’on avait demandé expressément aux catholiques de ne pas y assister.

Deux résolutions furent promulguées. La première rejetait la prétention de Carson de parler au nom des Protestants d’Ulster et exhortait les signataires à mener une résistance légale aux activités de Carson. La seconde fut soumise au meeting par Roger Casement. Consul britannique originaire de Ballymena, Casement s’était fait connaître aux yeux du monde en dénonçant l’exploitation des peuples indigènes au Congo et dans la région du Putumayo au Pérou.

Voici ce que disait la résolution de Casement :

« Que ce meeting réfute l’idée obtuse selon laquelle les différences religieuses séparent nécessairement les Irlandais et Irlandaises en deux camps hostiles; qu’il affirme sa conviction qu’un service public fait en commun est le meilleur moyen d’apaiser les dissensions et de promouvoir le patriotisme; et qu’il appelle les gouvernement de Sa Majesté à poursuivre la politique visant à rassembler les Irlandais sur un seul et même terrain d’effort national. »

Cette résolution fut passée à l’unanimité. Diverses contributions venues du public exprimaient une colère face au plan de division de l’Ulster, excluant trois de ses comtés sur neuf. On expliquait que si l’autonomie était acceptée, les protestants irlandais auraient, pour les protéger et veiller sur leurs intérêts, la garantie d’avoir au moins un quart de la représentation dans tout parlement dublinois. En revanche, la partition provoquerait la création de deux Etats sectaires, dans lesquels la confession majoritaire aurait trop de pouvoir et dominerait les minorités religieuses. La division confessionnelle aurait la haute main sur la coopération. D’autres participants au meeting avaient suggéré que la partition aurait des conséquences néfastes sur l’économie de l’Ulster et de l’Irlande dans son ensemble. Ils disaient que la poursuite de l’industrialisation deviendrait plus difficile et que les communautés rurales d’Ulster en sortiraient divisées.

Casement fit cette remarque :

« Je n’ai aucun désir d’augmenter les tensions du jour. Je ne cherche qu’à trouver une voie, non vers le conflit et l’exacerbation des ressentiments, mais vers la paix dans l’honneur; la paix pour l’Irlande en tant qu’ensemble, et l’honneur pour l’Ulster en tant que première province d’Irlande. » Il poursuivit : « Les habitants d’Ulster ont été victimes de la politicaillerie des fauteurs de guerre, qui cherchent à les monter contre ceux qui sont  perçus comme des ennemis. L’ennemi qu’ils sont censés combattre n’est pas un ennemi du tout : l’Irlande catholique, l’Irlande nationaliste, ne cherche à pas à vaincre l’Ulster, elle ne cherche que l’amitié et la bonne volonté. »

Casement fit appel à l’esprit de 1798, où les Irlandais catholiques et protestants avaient lutté ensemble pour une République indépendante.

Mme Alice Stopford Green a ensuite pris la parole. Fille de dignitaires religieux protestants, elle déclara qu’elle se présentait au meeting pour sauver l’honneur de la foi protestante. Elle rappela au public, d’obédience largement presbytérienne, que les presbytériens irlandais tout comme les catholiques avaient historiquement subi des discriminations de la part de l’aristocratie anglicane, que les deux confessions se sont rejointes dans le combat pour les droits politiques et sociaux, et que l’avenir de tous les Irlandais protestants et catholiques résidait dans leur réunion, pas dans leur séparation. Elle frappa profondément son auditoire lorsqu’elle fit référence à la Ligue Agraire : « Les fermiers protestants d’Ulster doivent leur prospérité à la législation qui a été obtenue par le sacrifice de ceux du Sud ».

Le Captain Jack White parla lui aussi. Il était fils d’un général britannique et lui-même soldat de profession. Mais son expérience dans la Guerre des Boers l’avait transformé en adversaire de l’impérialisme britannique. White déclara que la foi chrétienne partagée faisait de chaque homme un fils de Dieu.

« Que les protestants se rappellent ceci : le critère de leur affiliation divine est leur fraternité avec l’homme, et ces protestants qui agissent avec leur voisins et compatriotes catholiques comme s’ils étaient des ennemis héréditaires feraient mieux, pour leur propre bien, de laisser là le protestantisme et Dieu, c’est complètement hors-sujet. » Cette déclaration fut suivie de forts vivats et d’applaudissements prolongés de la foule.

White proposa un contre-Pacte, opposés à celui de Carson, qui disait :

« Convaincus que nous sommes que l’Autonomie [‘Home Rule’] ne sera en rien un désastre pour le bien-être national de l’Ulster, et qu’en outre la responsabilité impliquée par l’auto-gouvernement renforcerait les forces populaires dans les autres provinces, qu’elle ouvrirait la voie à la liberté civile et religieuse, choses que nous ne possédons pas à présent, et qu’elle permettrait d’expérimenter l’esprit de citoyenneté, nous soussignés, citoyens irlandais, protestants et loyaux partisans de la nationalité irlandaise, plaçant notre confiance, sous l’œil de Dieu, dans les bons sentiments et les instincts démocratiques de nos compatriotes professant d’autres religions, faisons le sermon de nous tenir aux côtés les uns des autres et aux côtés de notre pays dans les heures troublées qui nous attendent, et plus spécifiquement de nous entraider lorsque nos libertés seront menacées par tout corps politique illégitime qui pourrait être établi en Ulster ou ailleurs. Nous voulons obéir au parlement légitime d’Irlande tant qu’il ne contredit pas manifestement la démocratie. Sûrs que Dieu se tient aux côtés de ceux qui se tiennent aux côtés du peuple, sans égard pour la classe ou la religion, nous apposons ici nos noms. »

Après le meeting, le Pacte Alternatif fut distribué et on s’efforça de le faire signer à un maximum de protestants du comté. Il est dit que douze milles personnes ont signé le Pacte Alternatif. Des copies de celui-ci figuraient parmi les papiers de Jack White lorsqu’il mourut. Malheureusement, sa famille, qui ne partageait pas ses vues, mit le feu à ces documents immédiatement après son enterrement.

Les discours des trois orateurs principaux furent par la suite publiés dans un pamphlet intitulé : « Une protestation protestante ».

Suite au meeting de Ballymoney, une délégation rencontra le premier ministre Asquith le 26 novembre 1913. Cette délégation rassemblait des hommes d’affaire, des syndicalistes et des professeurs, tels par exemple le professeur Henry de l’Université Queens à Belfast, David Campbell du Belfast Trade Council, ou Alex Wilson. La délégation expliqua à Asquith que les organisateurs de la Ulster Volunteer Force, une milice illégale mise sur pieds pour contrer l’autonomie par la force, étaient pour la plupart des propriétaires terriens, avec comme hommes-liges leurs fermiers et autres obligés. Et que les paramilitaires ne parlaient pas au nom des protestants d’Ulster.

Le révérend Armour fut très véhément dans sa condamnation de la « Journée d’Ulster » de Carson, qui vit la signature du Pacte Solennel. Armour la qualifiait de « Journée des protestants insensés ». Il traita Carson de « pur charlatan » et de « plus grand ennemi du protestantisme ». Il a même écrit qu’il fallait couvrir Carson de goudron et de plumes!

Une coalition contre la partition fut formée. Une quarantaine de ses représentants étaient de bons protestants, comme J. Goold-Verschoyle, Robert Carson, James Hanna, le révérend J.B. Armour, W.D. Hamilton et J.L. Taggart. Alex Wilson en était aussi, lui le fils d’un des directeurs des chantiers navals Harland&Wolff. D’ailleurs, il est intéressant de noter que cette compagnie avait à l’époque indiqué son opposition à la partition et son soutien à l’autonomie [‘Home Rule’].

Hélas, le meeting de Ballymoney n’eut pas de successeur et toute l’activité déployée échoua à contrecarrer le carsonisme. Carson et l’UVF arivèrent au pouvoir en Ulster à la faveur d’une vague populaire d’anti-catholicisme. Le résultat fut la partition de l’Irlande imposée par les Britanniques. Toutefois, le meeting de Ballymoney montra qu’une minorité substantielle de protestants de l’Ulster du Nord-est était opposée à la partition.

Lors du meeting de Ballymoney, Roger Casement souligna les liens existant entre les « catholiques de Wexford et les presbytériens d’Antrim qui avaient combattu du même côté moins de cent ans auparavant ». Il déclara que les « dissenters protestants d’Ulster » avaient joué un rôle très progressiste dans l’histoire irlandaise et qu’ils pourraient apporter une contribution merveilleuse à un Etat irlandais uni. Il espérait que les catholiques et les protestants s’uniraient et « qu’ensemble ils mettent le feu aux collines d’Antrim. » Las, une telle chose n’eut pas l’heur de se réaliser.

Source : ici

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2 commentaires pour A propos du Pacte Alternatif d’Ulster de 1913

  1. Alain Monier dit :

    Pacte Alternatif d’Ulster. Il existait alors des hommes intelligents, de foi sincere pour faire fi de ces divisions sectaires et d’un attachement purement imaginaire, et ils se trouverent aussi du cote de ces Protestants, qui consideraient que L’Irlande en valait la peine

  2. Ping : Classe et idéologie dans l’Etat d’Irlande du Nord | Liberation Irlande

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