La période glaciaire du règne de la bourgeoisie

L’étroitesse d’esprit éduquée

(…) Aveugles à leurs propres préjugés, les enfants des Lumières ne pouvaient s’apercevoir que leur propre monde était exactement, de bien des manières, aussi étroitement circonscrit que celui des ouvriers. Si ces derniers passaient leurs journées en compagnie de « personnes qui leur ressemblaient beaucoup », il en était de même pour les classes éduquées.

Leurs déplacements les entraînaient autour du globe, mais l’internationalisation du mode de vie des cadres signifiait qu’ils rencontraient le même type d’individus et les mêmes conditions de vie où qu’ils aillent : les mêmes hôtels, les mêmes restaurants trois étoiles, les mêmes salles de conférence et les mêmes auditoriums. Leur éducation leur donnait par procuration accès à la culture mondiale, mais leur familiarité à cette culture était de plus en plus sélective et fragmentaire, et ne semblait pas avoir renforcé leur propre capacité d’identification imaginaire à l’expérience inconnue.

Leur jargon étudié avait perdu contact avec le langage ordinaire, et ne servait plus de substrat où puisse venir puiser le sens commun propre à la communauté. En droit, en médecine et dans le domaine des sciences dures, le discours académique était parvenu à une précision analytique certaine, aux dépens du pouvoir éclairant et évocateur de la langue; alors que dans des domaines comme la psychiatrie, la sociologie et le travail social, il se contentait de distinguer les spécialistes des non-spécialistes, et apportait un air de prestige scientifique à des pratiques qu’embarrassaient leurs origines peu prestigieuses.

L’anglais académique – le médium abstrait, rigide, insipide, utilisé non seulement dans les salles de classe, mais au sein des conseils d’administration, des hôpitaux, des cours de justice et des services administratifs – avait mis au rebut la plupart des idiomes truculents qui trahissaient son passé anglo-saxon provincial, et aucun indice d’accent ou de dialecte régional ne transparaissait plus de sa langue parlée.

La bureaucratisation du langage indiquait ce qui était en train d’arriver à la culture intellectuelle dans son ensemble : sa transformation en un médium universel semblait curieusement affaiblir sa capacité à faciliter la communication publique. Les personnes qui se positionnaient à l’avant-garde de « l’âge des communications » se retrouvaient en situation de ne plus pouvoir communiquer avec quiconque, excepté eux-mêmes. Leurs jargons techniques étaient inintelligibles pour les néophytes mais immédiatement reconnaissables, tel le badge qui confirme le statut professionnel, aux spécialistes du même domaine partout à travers le monde. Le cosmopolitisme des spécialistes éduqués avait raison des vieilles barrières posées par l’identité locale, régionale  et même nationale, mais les isolait des gens du commun et de l’expérience humaine ordinaire.

Se félicitant de la dimension transfrontalière de leur culture, les classes éduquées menaient ce qui ressemblait, par bien des aspects, à une existence insulaire, étroite. Les commodités modernes les protégeaient des inconforts de la vie ordinaire. L’air conditionné et le chauffage central les protégeaient des éléments, mais les coupaient de la connaissance vivifiante de la nature que seuls acquièrent ceux qui s’exposent à ses humeurs plus rudes.

L’exemption du travail manuel les privait de toute appréciation des savoirs pratiques qu’il nécessite, ou du type de savoir qui surgit directement de l’expérience personnelle. Exactement comme leur connaissance de la nature se limitait à un séjour dans quelque parc national, leur conscience de l’aspect sensuel, physique de la vie était en grande partie distractive, restreinte aux activités destinées à conserver la « machine » corporelle en état de fonctionnement. Le jogging, le tennis et le safe sex ne pouvaient remédier à l’absence d’un exercice plus vigoureux.

Pas plus l’ouverture d’esprit ne compensait-elle l’absence de convictions fermement ancrées. Les classes éduquées surmontaient le fanatisme au prix d’une dessiccation. En étant arrivées à envisager la communauté scientifique de la recherche libre et ouverte comme le « prototype de la société libre », affirmait Shils, elles avaient redéfini la Démocratie à leur propre image.

« La Démocratie » finissait par faire référence à ce que Lane appelait les « modes de pensée d’une société bien informée » – une capacité à l’abstraction, la tolérance et l’ambiguïté, un rejet de « l’idéalisme philosophique » et des « modes de pensée théologiques et métaphysiques », une reconnaissance des « modes d’expression mathématiques ». (…)

En reformulant ces valeurs en normes psychologiques, la classe supérieure permettait que l’on révoque les attitudes dissidentes par rapport au consensus éclairé comme des manifestations d’arriération émotionnelle et culturelle. Les membres de l’élite éduquée défendaient l’ouverture d’esprit comme la vertu politique suprême mais refusaient de débattre de l’idée qu’ils se faisaient d’une vie bonne, peut-être parce qu’ils se doutaient qu’elle ne pouvait soutenir l’exposition à des idées plus vigoureuses.

Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, pp. 574-576

Publicités
Cet article, publié dans Analyse, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour La période glaciaire du règne de la bourgeoisie

  1. Alain Monier dit :

    Bonjour,
    En quoi consiste l’Utopie comme principe imaginaire necessaire a l’etre humain ? Il
    Il est evident que cibler l’utopie a travers ce qui nous a ete donne a voir et a vivre physiquement et ideologiquement ne semble plus effectivement correspondre a un principe de Realite porteur de possibles.
    Ce n’est qu’un point de vue, mais je pense comme le stipule la Vision Lacanienne que le Vide est ce qui nous donnes a etre. Le sujet ne se determine comme ressenti, ce ressenti qui laisse un vide conceptuel comme « Chose » a jamais inaccessible et ce qui nous renvoie sans cesse a un Desir a jamais possible a atteindre, mais qui pour autant nous entraine toujours vers un Devenir. A cet effet l’espace est ouvert a tous possible imprevu, non discernable, une realite fut elle contingente.Une aventure, qui quoique imprevue a une matrice discernable, celle du rejet de toutes conformites, celles qui animent nos existences actuelles. Se dire que le but en soi n’a pas de formulations conceptuelles etriquees, mais un espace indefini, relativise toutes les croyances et toutes les fermetures. Savoir que le vide assume nos destinees, dans la mesure ou la vie s’affirme dans ses fondements ,est ce desesperant pour autant. de savoir que notre ligne de conduite est ouverte, et a ce titre elle a un sens, le sens de savoir que ca tourne, et que l’on peut assumer ses possibles, meme si l ‘on ne peut le commanditer. Il nous reste le fait de savoir que le sens reside dans l’ouverture de possibles que l’on peut recevoir aprehender. Le sens commun s’il se desangage des principes insufles par nos elites, vaudra dans la mesure ou il dira au conseiller, bla,bla, je sais comment ca marche et c’est fort simple, pas besoin d’avoir invente lefil a coupe le beurre. Si tu veux on peut etre a la foi Maitre et Esclave chacun a notre tour, mais rien ne sera cache, la mort nous confortera dans commune indigence, il faut pas se lamenter, si il y a » quelque chose plutot que rien », c’est donc a nous de faire la difference et de l’affirmer. Cordialement Alain Monier

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s