A propos de l’idéologie thérapeutique-victimaire

Les dominants et leurs laquais cherchent à faire de nous de pauvres petites choses fragiles pour mieux nous imposer leur pouvoir, leur raison, leur soin et leur protection.

Un reportage de Steven Relanger consacré à la souffrance des Albanais du Kosovo, paru dans le New York Times, résume parfaitement cette logique victimaire. Son titre est révélateur : « In One Kosovo Woman, Emblem of Suffering » (l’emblème de la souffrance incarnée par une femme du Kosovo). Le sujet à protéger ( par l’intervention de l’OTAN) est identifié dès le début à une victime impuissante des circonstances, privée de toute identité politique, réduite à une souffrance absolue. Sa position fondamentale est celle d’une souffrance excessive, d’un traumatisme au-delà de toute différence : « J’en ai trop vu, dit Meli. Elle en a assez. Elle veut que ça cesse. »

En tant que telle, elle est par-delà toute récrimination politique – l’indépendance du Kosovo ne figure pas à son programme. Elle ne veut qu’une chose, que l’horreur cesse : « Est-elle pour un Kosovo indépendant? « Vous savez, ça m’est égal », dit Meli. « Je ne veux qu’une chose, c’est que tout ça se finisse et que je me sente bien à nouveau chez moi, dans ma maison, avec mes amis et ma famille. »

Son soutien à l’intervention étrangère (celle de l’OTAN) ne s’appuie que sur son souhait de la fin de l’horreur : « Elle veut un arrangement qui permette aux étrangers de venir ici « avec des forces militaires ». Elle ne se préoccupe pas de savoir « qui sont ces étrangers ». Il s’ensuit qu’elle éprouve de la sympathie pour les deux camps, en bonne humaniste abstraite : « Il y a assez de tragique pour chacun, dit-elle. Je suis triste pour les Serbes qui se sont fait bombarder et son morts, et je suis triste aussi pour mon peuple. Mais peut-être que maintenant on va en voir la fin, il y aura peut-être un accord pour de bon. Ce serait vraiment bien. »

je ne suis pas une victime

Nous sommes là en présence de la construction idéologique du sujet victimaire typique au secours duquel vole l’OTAN : non pas un sujet politique avec un programme clair, mais un sujet démuni et souffrant, en empathie avec les souffrances des deux camps engagés dans le conflit, pris dans la toile d’un affrontement local qui ne peut être pacifié que par l’intervention bienveillante d’une puissance étrangère, un sujet dont le désir le plus cher se réduit au besoin quasi animal de « se sentir bien à nouveau » (…)

Bref, alors que l’OTAN intervenait pour protéger les victimes kosovars, elle prenait bien soin par ailleurs qu’ils restent des victimes, les habitants d’un pays dévasté à la population passive et non pas une force politico-militaire capable de se défendre elle-même. La stratégie de l’OTAN a ainsi été perverse au sens strict freudien du terme : elle s’est rendue elle-même (co)responsable des calamités qu’elle était censée combattre, à l’image de la folle gouvernante qui dans L’Héroïne de Patricia Highsmith, met le feu à la maison familiale afin de prouver sa dévotion en sauvant héroïquement les enfants des flammes.

C’est ce même paradoxe victimaire que l’on retrouve ici : l’Autre ne doit être défendu que s’il demeure victime, c’est la raison pour laquelle nous sommes bombardés d’images de mères kosovars sans défense, de récits émouvants de la souffrance d’enfants et de vieillards). Et c’est au moment où la victime cesse de se comporter comme une victime, en voulant répliquer en son nom, qu’elle se transforme magiquement et immédiatement en un Autre terroriste, intégriste ou trafiquant de drogue…

Il s’agit donc, et cela est crucial, de reconnaître sans détour dans cette idéologie victimaire mondiale, dans cette identification du sujet humain lui-même à « quelque chose qui peut être blessé », le mode idéologique typique du capitalisme mondial contemporain.

Slavoj Žižek : « Des victimes, des victimes partout » in Fragile absolu, pp.85-87

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