Traumatisés par la paix? – troisième partie

A propos de l’idée que le traitement du traumatisme est nécessaire et bénéfique

Nous pardonnerons volontiers les lecteurs occasionnels de la littérature consacrée aux traumatismes liés au conflit en Irlande du Nord s’ils pensent que la population de la région a été lourdement traumatisée par l’expérience des Troubles. Écoutons toutefois Daly qui fait remarquer que « la plupart des individus réussissent à s’adapter à des incidents traumatisants sans manifester cliniquement de pathologie psychologique importante ». La plupart de ceux qui montrent des symptômes de PTSD s’en remettent au bout de 18 mois, ceci se vérifie dans le contexte des conflits de basse intensité actuels, et sans intervention thérapeutique. Daly avertit qu’à-côté du problème de la sous-estimation, le problème de la sur-estimation existe aussi dans les diagnostics, et qu’il importe de ne pas « médicaliser non-nécessairement » les réactions psychologiques aux situations stressantes. Dans cette partie, nous montrerons que si le domaine de l’offre des soins liés à la santé mentale s’est grandement étendu, ce n’est pas parce qu’il a prouvé ses mérites, mais parce que la médicalisation est un processus qui tend à déplacer la détresse « du domaine social vers le domaine clinique ».

Les derniers résultats de la recherche indiquent que certains types d’assistance à la personne, en particulier les interventions précoces de type debriefing, au mieux ne changent rien à l’état mental de ceux qui les subissent, et au pire retardent leur guérison. Deux autres thérapies, la thérapie cognitive comportementale (cognitive behavioural therapy – CBT) et la reprogrammation et désensibilisation du mouvement des yeux (eye movement desensitization and reprocessing – EMDR) ont montré de meilleurs résultats. L’étude la plus complète passant en revue la littérature anglo-américaine au sujet des interventions de type debriefing, a suggéré quelques pistes pour comprendre l’échec de ce type d’assistance à la personne. Les auteurs de cette étude avancent que ce type d’assistance à la personne peut perturber la bonne marche des mécanismes de défense adaptative, comme le déni et la dissociation; qu’en outre, la remémoration de l’incident impliqué dans les séances de debriefing peut engendrer une anxiété supplémentaire, au lieu de favoriser le déroulement du processus; et qu’enfin, la stimulation de la prise de conscience de la détresse psychologique peut consolider les réactions de stress plutôt que de les alléger. Ce dernier aspect nous dirige vers une distinction plus large, entre individu et société.

Les professionnels de la santé mentale semblent assumer le fait que leur activité visant à promouvoir la prise conscience aboutit à la « capture » des individus ayant de lourds problèmes mentaux, pour leur faire bénéficier de l’assistance des professionnels. Les suggestions de Rose et de ses collègues indiquent que même si la CBT, l’EMDR ou d’autres thérapies peuvent accélérer la remise sur pieds des individus, cela ne saurait être une raison suffisante pour promouvoir ces thérapies ou pour les étendre à ceux qui ont été affectés par les Troubles. L’avancée sur le chemin de la guérison gagnée par certains devrait être comparée au retard pris par d’autres qui ont « appris » qu’ils avaient besoin de l’assistance de professionnels. Furedi affirme que l’aide thérapeutique apportée à l’individu implique des coûts sociaux plus importants, puisque les interventions d’assistance à la personne mine la sphère des rapports sociaux informels en « professionnalisant ce qui touche à la vie quotidienne ».

L’analyse de Furedi indique qu’il est possible que la croissance de l’assistance à la personne s’occupant des traumatismes liés aux Troubles, ait contribué à la désagrégation communautaire et au sentiment d’aliénation dans l’Irlande du Nord d’aujourd’hui. Les activités de stimulation de la prise de conscience, menées par ceux qui travaillent dans le domaine du traumatisme, encouragent les gens à interpréter certains symptômes, qu’ils voyaient auparavant comme des réponses normales à des situations stressantes, comme des symptômes de défaillance psychologique. Le diagnostic est intimement lié au soin. Si des symptômes indiquent des problèmes mentaux, alors ceux qui en souffrant doivent être pris en charge par des professionnels pour faire face aux conséquences psychologiques des Troubles, au lieu de rechercher un soutien informel dans leur entourage. Les critiques formulées par Rose et Furedi mettent donc en question l’efficacité des interventions, mais d’autres mettent en question le discours thérapeutique lui-même.

Le discours sur le thème de la guérison n’est qu’une des manières d’appréhender l’héritage d’un conflit violent, et cette manière n’est pas forcément celle que préfèrent ceux qui ont été affectés par les Troubles. Le Rapport des Experts sur les Victimes remarquait, par exemple, que les groupes qui représentaient ceux qui avaient été tués directement par les forces étatiques, ou dans des situations de collusion entre l’Etat et les paramilitaires loyalistes, exprimaient fermement l’avis que « pour les victimes, la révélation de la vérité tout entière sur ces événements controversés primait sur toute autre considération ».

Rolston nous fait savoir que cette déclaration précise n’avait pu être incluse dans le Rapport officiel qu’au prix d’une bataille acharnée du groupe Parents et Amis pour la Justice [Relatives For Justice], un des groupes représentant ceux qui ont été tués par les forces étatiques. Ces parents et amis qui cherchent la « vérité » envisagent leur face-à-face avec le passé sous l’angle de la « justice », plutôt que sous l’angle de la « guérison ». La guérison, si elle est envisagée, ne vient qu’en deuxième, en tant que conséquence de l’obtention d’une justice.

Cependant, la question de la « vérité » et de la justice a été traitée de façon fragmentaire, étant donné qu’elle soulève des question embarrassantes en ce qui concerne la responsabilité des différents acteurs – le gouvernement britannique, l’armée britannique, les républicains, les loyalistes, les politiciens unionistes, le RUC – dans ces événements passés. Au contraire, le fait de promouvoir le traumatisme en tant que question médicale et de médicaliser la détresse établit un espace thérapeutique dans lequel le passé peut être envisagé. Dans la vision habituelle du trauma et du processus de paix, qui insiste sur l’aide à apporter aux gens pour qu’ils puissent gérer leur monde intérieur, on ne doit pas faire face aux symptômes traumatiques en tentant de modifier le monde extérieur. Sous ce rapport, l’approche thérapeutique individualise la question du trauma et favorise une relation passive face au monde extérieur.

On peut faire un parallèle entre la croissance des programmes pour les victimes, en tant qu’élément de la politique nord-irlandaise, et ce que Nolan a appelé le développement de l’Etat thérapeutique aux Etats-Unis. Nolan identifie la cause de ce développement dans ce qu’Habermas appelle la crise de légitimité. Nolan explique que pour qu’un pouvoir d’Etat puisse s’exercer effectivement, il doit être considéré comme légitime aux yeux de ceux sur qui il s’exerce. Les gouvernements américains, dit-il, ont tenté de dépasser leur crise de légitimité en justifiant leurs actions en termes thérapeutiques, par un discours qui a un puissant écho dans le peuple américain. Or la question de la légitimité de l’Etat est particulièrement pertinente dans le contexte du processus de paix en Irlande du Nord. Les justifications précédentes de l’exercice du pouvoir d’Etat (la défense de la Reine et du pays) formaient une pomme de discorde centrale de l’affrontement politique pendant le conflit.

Le processus de paix s’est développé en mettant en avant une approche plus inclusive de la gouvernance, qui « reconnaissait », comme le disait l’accord anglo-irlandais de 1985 et les accords suivants, « les droits et les identités des deux traditions » en Irlande du Nord. Le processus de paix a exigé et a produit une restructuration des institutions étatiques, et le sort des victimes a donné un point de fixation symbolique de la plus haute importance pour légitimer les nouvelles institutions de gouvernance. Le préambule de l’accord de paix de 1998, qui formule les justifications des structures institutionnelles soulignées dans le document, proclame que : « l’accord (…) offre une opportunité historique pour un nouveau commencement » puis explique que « les tragédies du passé nous ont laissé un profond et regrettable héritage de souffrance. Nous ne devons jamais oublier ceux qui sont morts ou qui ont été blessés, ainsi que leurs familles. La meilleure façon de les honorer est de leur donner un nouveau départ ». La souffrance des victimes donne un point de référence symbolique à partir duquel les nouvelles structures étatiques ont été légitimées, et ce faisant, a aussi été structuré le terrain dans lequel la joute politique pouvait se livrer.

Smyth a noté que si les politiciens se sont intéressés à la question des victimes, c’était pour se l’approprier en tant qu’ « étendard moral » afin de donner une autorité morale indiscutable à leur propre cause. Les victimes peuvent jouer ce rôle à cause de la croyance selon laquelle une grande souffrance confère une grande sagesse morale. Le fait que tous ces groupes et institutions – le RUC, la DHSSPS, Sinn Fein, les Unionistes anti-accords, le Bureau du Premier Ministre et celui du Premier Ministre Adjoint, les organisations de bénévoles – aient cherché à s’associer avec des victimes atteste l’importance de ces dernières dans le nouveau paysage politique.

La question des victimes a offert un terrain où se joue la lutte entre différents intérêts. Mulcahy, par exemple, montre que l’auto-désignation en tant que victime « est l’un des aspects les plus visibles du discours officiel du RUC (…) qui se définit comme une organisation ayant une longue histoire de souffrance et de coups reçus ». Il affirme que que ce discours victimaire a été utilisé pour « empêcher des propositions de changements radicaux et pour s’assurer que la solution d’une réforme évolutive prévaudrait ». Le fait que cette force a été renommée Police Service of Northern Ireland (PSNI) montre que cette bataille particulière a été perdue par le RUC, mais le processus de paix se développe sous la forme de batailles visant à la fois à défendre des domaines institués et à influencer l’évolution des cadres de gouvernance. Le fédération des forces de police d’Irlande du Nord (PFNI) a montré son hostilité à l’idée que la mise sur pied d’une commission de paix et de réconciliation (TRC) pour l’Irlande du Nord permettrait d’avancer, en avançant que « les seules personnes qui  bénéficieraient d’une telle commission seraient les terroristes et les paramilitaires, qui se serviraient de ce forum pour justifier leurs crimes ».

L’opposition de la PFNI à la TRC est diamétralement opposée à la position des Parents et Amis pour la Justice. La regard porté sur le conflit, en particulier en ce qui concerne la question des victimes, rejoint la nature de l’accord de paix qui veut qu’on « se mette d’accord sur nos désaccords », et qui soutient donc une approche relativiste de la compréhension du passé. Les unionistes, le gouvernement britannique et les nationalistes ont chacun leurs propres interprétations de la responsabilité des acteurs ayant mené telles ou telles actions pendant le conflit. S’il est vrai que ce relativisme inhibe les conflits entre opinions opposées, il gêne également l’effort de « tout recommencer à nouveau », puisque tant qu’il n’y a pas une version du passé communément partagée, il est difficile de produire une version partagée de ce que devrait être l’avenir. Quant aux groupes qui parlent au nom de ceux qui souffrent de PTSD, ils ne mettent pas en question le discours victimaire, ni ne suggèrent une version communément partagée en ce qui concerne l’avenir. Au contraire, ils se limitent à revendiquer une reconnaissance de leur rôle dans le cadre tel qu’il a été établi par l’accord.

Croissance de la prise en charge psychiatrique et fin du conflit

Le fait que la prise en charge psychiatrique ait augmenté pendant le processus de paix suggère qu’il y a un lien de causalité entre les deux, mais il est possible que ce lien ne soit que fortuit. Un certain nombre d’auteurs ont remarqué le développement d’un tournant thérapeutique dans les sociétés anglo-américaines dans les années 1990. A propos de cette nouvelle sensibilité thérapeutique, Furedi en relève des traces dans l’inflation de termes comme « stress », « syndrome », « assistance à la personne » [« counselling »], et « trauma », qu’il a relevé dans les journaux britanniques entre 1994 et 2000. Le mot « trauma » voit son occurrence décupler entre 1994 et 2000 (il apparaît 500 fois en 1994, et 5.000 fois en 2000). Cette année 1994 est significative, puisque c’est l’année des cessez-le-feu qui ont marqué publiquement l’entrée en scène du processus de paix.

Ce tournant thérapeutique se remarque aussi dans le domaine de l’aide humanitaire, qui met de plus en plus l’accent sur la question du traumatisme de guerre. Un certain nombre d’auteurs font remarquer que l’impulsion poussant à lancer des projets humanitaires et psycho-sociaux pour faire face aux traumatismes de guerre vient beaucoup plus de l’occident que des sociétés qui sont affectées par les conflits violents. Jones raconte que pendant ses six mois de pratique psychiatrique dans une ville de Bosnie (en 1996-97), « il n’avait pas vu de cas d’enfants traumatisés par la guerre tels qu’on les dépeint dans les médias [occidentaux]».

Pupavac, de son côté, montre que l’invasion de la sensibilité thérapeutique en occident vis-à-vis de la question du Kosovo est telle que lorsque la crise du Kosovo éclata, les recherches montrent, dit-elle, que les sujets les plus vulnérables au stress n’étaient pas les gens qui recevaient l’aide des travailleurs humanitaires internationaux, mais ceux-là mêmes qui leur venaient en aide, beaucoup moins résistants que leurs patients. Elle explique d’autres effets pervers de l’insistance portée aux projets psycho-sociaux, comme ce récit d’un travailleur humanitaire qui lui racontait que ses collègues des équipes d’aide internationale se chamaillaient entre eux pour obtenir du travail psycho-social, alors que les réfugiés n’avaient pas de toit au-dessus de la tête.

La sensibilité thérapeutique s’étend bien au-delà du domaine de la gestion des conflits violents, et peut se remarquer dans toute une série de politiques au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Giddens, par exemple, prend fait et cause pour le principe de la formation continue, en expliquant que « bien que l’apprentissage de compétences particulières soit nécessaire pour passer d’un emploi à un autre, encore plus important est le développement de compétences cognitives et émotionnelles ». Hoggett fait écho à ces vues en demandant que « les émotions jouent un plus grand rôle dans la politique sociale au Royaume-Uni ». Quant à Nolan, il a passé en revue la croissance de cette sensibilité thérapeutique dans l’éducation, le système judiciaire, la politique sociale et la rhétorique politique, aux Etats-Unis. Au Royaume-Uni, le tournant thérapeutique s’observe dans la croissance des emplois d’assistance à la personne et des interventions d’assistanat de ce type, dans différents secteurs de la vie britannique.

L’Irlande du Nord n’a pas épargnée par cette tendance. Une enquête a montré que la demande de services d’assistance à la personne ne concerne plus seulement les victimes du conflit, mais touche aussi les malades hospitalisés et ceux qui travaillent avec les jeunes. Pour les enfants scolarisés en Irlande du Nord, l’organisation caritative National Society for Prevention of Cruelty to Children a  mis en place un programme d’assistance à la personne. Et aucune des trois questions centrales de ce dispositif datant de l’an 2000 – « difficultés familiales », « agressions et insultes », et « stress lié aux examens » – n’est liée au conflit, ni même à l’Irlande du Nord, mais ce phénomène se rattache à une tendance plus large.

Tous ces faits devraient nous mettre en garde contre une lecture simpliste de la croissance de la prise ne charge des PTSD en tant que phénomène découlant du cessez-le-feu. Ils suggèrent que cette croissance de la prise en charge psychiatrique aurait pu avoir lieu séparément d’un processus du paix.

Conclusion

Dans cet article, nous avons mis en question l’opinion habituelle concernant la croissance de la prise en charge des traumatismes liés au conflit. En conclusion, nous voudrions avancer quelques raisons qui font qu’il nous semble important de mettre en question ces idées reçues. La première raison est que c’est seulement par la critique que des erreurs politiques et pratiques peuvent être identifiées, et de nouvelles lignes de recherche tracées. La littérature existante sur ce sujet a été presque exclusivement écrite par des gens travaillant dans ce domaine. Quelques uns de ces auteurs, comme Cairns, Curran, Daly et Smyth ont apporté des intuitions remarquables, mais elles sont souvent lues comme des critiques « internes », à l’intérieur de ces disciplines que sont la psychologie, la psychiatrie et le travail social.

Cet article a cherché à élargir la portée de la critique en intégrant la question de la croissance de la prise en charge psychiatrique dans  une analyse sociologique et politique plus large. Nous ne nous attendons pas à ce que tous ceux qui travaillent dans le domaine du traumatisme lié au conflit nous rejoignent sur tous les points énoncés ici, mais il leur incombe d’y répondre. En y répondant, ils devront reconsidérer certaines prémisses fondamentales qui ont informé leur travail jusqu’à maintenant. Cette réflexion critique devrait être profitable à l’activité à venir dans le domaine de l’intervention psycho-sociale et dans le contexte de l’Irlande du Nord du processus de paix. Certaines intuitions pourraient être généralisées à d’autres intervention psycho-sociales et à d’autres processus de paix.

En argumentant en faveur de l’intégration de la question de la croissance de la prise en charge psychiatrique dans une analyse sociologique et politique plus vaste, nous pensons aussi que cela implique d’adopter des conceptions ontologiques plus riches au sujet de la psychologie humaine. La question : « à quoi bon tout cela? » va au cœur du sujet. Elle indique que les individus envisagent leur passé à partir d’une position sociale dans le présent (dans le cas particulier cité dans l’article, il s’agissait d’un policier à la retraite qui se sentait mal à l’aise avec la libération d’un prisonnier). Cette question ne peut pas recevoir de réponse adéquate dans le cadre du système thérapeutique, puisque toute tentative en ce sens réduirait la question à la façon dont une personne se sent vis-à-vis du passé, et à ce qu’elle peut apprendre pour faire face aux réalités présentes.

Cette question révèle les limites de la thérapie en tant que dimension de la construction de la paix. Les thérapeutes ne peuvent pas répondre adéquatement à la question « à quoi bon tout cela? » parce que cette question exige une réponse politique ou morale. Toutefois, la nature relativiste de l’accord de paix produit un domaine politique tel que la réponse à cette question devient difficile. Sa caractéristique : « se mettre d’accord sur nos désaccords » permet à chaque faction de donner sa propre réponse – c’était une guerre de libération, nous avons combattu pour défendre l’Union, c’était une guerre contre le terrorisme – mais ne donne pas de mécanisme permettant de juger ces réponses. Le fait qu’une réponse satisfaisante à cette question soit exclue d’avance par l’aspect « d’accord sur le désaccord » de l’accord, indique que par sa nature relativiste, l’accord ne peut que limiter les efforts pour la construction de la paix. Celle-ci implique nécessairement une perspective portant sur l’avenir et susceptible de rallier le peuple dans le processus de construction d’un avenir meilleur.

Or, la nature relativiste de l’accord  fait qu’une perspective partagée de l’avenir de toute la société de l’Irlande du Nord est très difficile à atteindre, et elle va même jusqu’à empêcher les partis de mettre en avant toute perspective de ce type, en les encourageant à penser au présent et au futur sous le prisme de blocs ethno-nationaux, non sous le prisme de la société en tant que tout. Cet aspect « d’accord sur le désaccord » a permis à l’accord d’être signé par les partis principaux. En ce sens, il a ouvert la période « pré-post conflit » en Irlande du Nord. Aujourd’hui néanmoins, cette facette de l’accord peut être vue comme un boulet pour les efforts de construction de la paix. Nous pensons que ce problème doit être examiné plus en détail.

Un des arguments principaux avancés dans cet article est que les gens sont actifs dans la donation d’un sens à leurs expériences de violence politique. Les recherches et les interventions psychiatriques qui ne reconnaissent pas cela traitent les gens comme des réceptacles passifs de leurs expériences. Ceci s’applique aux opinions habituelles sur le traumatisme et le processus de paix en Irlande du Nord comme dans les interventions psycho-sociales dans les zones en guerre ailleurs dans le monde. Ces interventions parties d’une bonne intention construisent les populations civiles dans les zones affectées par la guerre  en tant que victimes. Mais des chercheurs comme Jones et Pupavac ont indiqué que les les populations affectées par la guerre étaient plus robustes que ne l’affirment les gouvernement occidentaux et les ONG qui promeuvent, financent et fournissent en personnel ces interventions psycho-sociales.

Les arguments avancés par Jones et Pupavac correspondent aux enquêtes faites en Irlande du Nord, qui ont établi que seuls 12% des sondés se considéraient eux-mêmes comme des victimes des Troubles, alors que des critères plus « objectifs » montraient que 16% d’entre eux pouvaient être considérés comme des victimes « directes » des Troubles, et 30% des victimes « indirectes ». L’approche introspective, individualisée et dépolitisée de la violence politique est intrinsèquement auto-limitative et peut même conduire à saper les efforts de construction de la paix en mettant en avant une vision du sujet humain considéré comme intrinsèquement vulnérable et en attente d’un soutien venu de professionnels.

Pour reconstruire une société déchirée par le conflit, une vision plus ambitieuse et active est requise, qui regarde vers l’avenir et considère ce dont les gens sont capables pour le faire advenir. Quand nous parlons de guérir des sociétés déchirées par la guerre, nous devrions reconnaître que la guérison n’est pas un processus séparé et qui n’existe que dans un cadre thérapeutique, car celle-ci se rattache au contraire à des questions plus larges de justice sociale et à des considérations normatives, sur le genre de société que nous voulons tous habiter. En dernière analyse, ces questions plus larges ne peuvent être soulevées que dans le domaine politique.

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4 commentaires pour Traumatisés par la paix? – troisième partie

  1. Alain Monier dit :

    Bien entendu que la reponse ne peut etre que Politique. Il faut bien considerer que toute intervention dont le but est d’aider a renforcer le moi utilise des criteres formateurs ideologiques, ceux des pressions ambiantes. C’est la raison pour lesquelles les psychanalystes competents ne se referent pas a la psycho therapie et autres moyens semblables. Freud a refuser la vision americaine qui s’etait jette dans ces choix. Donc par principe si ces methodes peuvent avoir un effet calmant elle ne permettent pas de ce sortir de ces traumatismes. Il est une evidence que ce cheminement d’aide systematique est culturel, repond a une sensibilite ambiante qui tend a agrandir de plus en plus sa sphere urgentiste. Les personnes entre dans un cadre bien etabli, formate, on le traitera donc pour lui reassigner une place qu’il aurait momentanement quitte. Je n’entre pas dans la consideration ideologique particuliere a l’Irlande du Nord faute de competence, mais toutefois il est evident que la critique formulee dans ces articles

    • Alain Monier dit :

      suite, semble a mon avis se recouper a ce que je crois savoir dans la qurelle Psychologie, analyse. Cordialement Alain Monier

  2. Liam dit :

    Bon commentaire Alain

  3. Liam dit :

    Je faisais des recherches sur Frantz Fanon et suis tombe sur ce texte:
    « Je vais terminer en disant un mot sur le Frantz Fanon psychiatre. Car dans son activité professionnelle aussi, il était, en un sens un résistant.
    Pour qu’on comprenne ce qui va suivre, il faut d’abord dire que le domaine des pathologies liées aux violences et aux guerres, est massivement occupé depuis un quart de siècle par la classification états-unienne des maladies mentales. qui a conçu un tableau clinique dju traumatisme baptisé PTSD et qui est devenu la quintessence de la pensée unique dans ce domaine. Récemment, des collègues estimables expliquaient l’importance « anthropologique », à leurs yeux, du moment où les pacifistes et bellicistes de la guerre du Vietnam s’entendirent pour déclarer que le PTSD était exactement de même nature pour les grands auteurs d’atrocités et pour les victimes, si bien qu’ils avaient les mêmes droits à réparation. En vérité un outil de lecture clinique qui ne sait pas distinguer entre ce qui se passe dans la tête d’un tortionnaire et dans celle d’une victime est un concept cynique qui marque la présence de la culture dominante dans le domaine de la clinique psychiatrique.
    À contrario, les notes cliniques de Fanon établies pendant la guerre de libération algérienne nous montrent combien son approche était différente. Tout d’abord, il ne ramenait pas tout à un événement traumatique aléatoire. Chez lui, les troubles parlent pour toute une situation.
    « Il nous semble que dans les cas présentés ici, l’événement déclenchant est principalement l’atmosphère sanglante, impitoyable, la généralisation de pratiques inhumaines, l’impression tenace qu’ont les gens d’assister à une apocalypse. »
    Par ailleurs, il ne porte pas de jugement moral inutile et accablant, mais il donne leur sens et leur valeurs aux actes humains. Il reste médecin et ne fait donc pas de tri des malades en fonction de ses sympathies politiques, mais il marque aussi les limites éthiques de l’acceptable lorsqu’il renonce à prodiguer des soins à un tortionnaire qui se refuse à démissionner et qui demande en somme à son médecin de l’aider à exercer son activité dans un meilleur confort moral. Bref, Fanon était un clinicien dans le monde, et pour cela, son œuvre reste dans l’actuel.
    « 

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