Traumatisés par la paix? – première partie

Nous vous présentons, en plusieurs parties, la traduction de cette étude de Chris Gilligan intitulée : Traumatisé par la paix? Critique de cinq présupposés dans la théorie et la pratique de la politique du traitement des traumatismes liés au conflit en Irlande du Nord, publiée en 2006 dans la revue Policy & Politics vol.34 

Introduction

La fin de la guerre froide a engendré une réorganisation significative du cadre de la gestion des conflits. Le document des Nations Unie « An Agenda for Peace » de 1992 soulignait que les processus de paix devaient ajouter à la diplomatie préventive la construction de la paix; faire la paix et la maintenir étant les articles centraux de l’approche de la gestion des conflits par les Nations Unies. L’emphase donnée à la construction de la paix dans la politique internationale contemporaine se reflète dans l’attention grandissante des universitaires et des politiques portée aux thèmes de la reconstruction d’après-guerre et de la construction de la paix. L’intérêt croissant pour ce thème s’est accompagné d’une reconnaissance proportionnelle de l’impact des conflits violents sur la santé mentale et des interventions visant à traiter les dimensions psycho-sociales des conflits armés. Cet article examine d’un œil critique l’intersection de ces deux développements – la construction de la paix et les dimensions psycho-sociales du conflit – telle qu’elle s’est manifestée dans le traitement des traumatismes liés au conflit dans le cours du processus de paix en Irlande du Nord.

Un processus de paix s’est développé et a pris racine en Irlande du Nord dans les années 1990. La déclaration de cessez-le-feu par l’Armée Républicaine Irlandaise (IRA) en septembre 1994 a marqué un moment important dans la fin de la guerre désignée familièrement sous le nom de « Troubles ». L’accord de paix négocié et signé dans la première moitié de l’année 1998 a procuré l’architecture institutionnelle du processus de paix. Un des aspects de ces arrangements institutionnels a été le développement de ce qu’on appelle « les programmes d’aide aux victimes », destinés à s’occuper du legs des tués et blessés suite aux Troubles. Cet article est centré sur un des aspects des « programmes d’aide aux victimes » : l’augmentation du nombre de gens diagnostiqués comme souffrant de traumatismes liés au conflit.

En général, cette augmentation est vue sous un jour favorable, parallèlement à l’intérêt croissant pour la question des traumatismes liés au conflit chez les universitaires, les professionnels de santé, les organisations de bénévoles et de quartier, les ecclésiastiques, les politiciens et les fonctionnaires gouvernementaux. La thèse consensuelle dans la littérature existante est que si beaucoup de gens ont été traumatisés par le conflit, c’est seulement avec le développement d’un processus de paix que la plupart de ces gens ont pu reconnaître leur propre traumatisme. Comme le dit l’un des rapports : « Pour nombre d’entre eux, le cessez-le-feu [de l’IRA et des loyalistes] a ouvert la possibilité de commencer à reconnaître leur traumatisme et leur souffrance endurée dans le passé, phénomène qui s’est traduit par un accroissement du taux de consultations. Manktelow apporte un cadre conceptuel plus sophistiqué, se servant de la distinction faire par Maslow entre besoins élémentaires et besoins plus élevés, mais propose en substance la même analyse : le processus de paix donne au trauma l’espace de se manifester.

Cet article critique cette vision conventionnelle. Je soutiens que ceux qui travaillent dans le domaine du traumatisme lié au conflit doivent adopter une approche plus informée sociologiquement et politiquement pour comprendre comment les gens répondent au conflit et à la construction de la paix. Ils devraient également contrecarrer la tendance consistant à réduire le traumatisme à une question de santé mentale, en reconnaissant que les gens sont des agents moraux qui situent leur expérience dans un cadre plus vaste de signification, et qui considèrent d’une façon politique et quasi-légale les problèmes qui sont sous-jacents à la manifestation de leur traumatisme. En outre, les professionnels du secteur de la santé mentale devraient réfléchir de façon critique à leur propre rôle dans le contexte politique plus large de la construction de la paix. Cet article enquête sur ces questions au moyen de la critique de cinq présupposés sur lesquels repose la représentation habituelle du rapport entre paix, conflit et traumatisme en Irlande du Nord. Nous pensons que cette représentation suppose :
. une vision dichotomique de la guerre et de la paix;
. qu’un événement traumatique est la cause de symptômes traumatiques;
. que l’augmentation des consultations est une réponse à une demande d’intervention psychiatrique venue du patient lui-même;
. que le traitement du traumatisme est nécessaire et bénéfique;
. et que cette augmentation des consultations est liée spécifiquement à la fin du conflit en Irlande du Nord.

Une vision dichotomique de la guerre et de la paix

L’idée que le trauma est créé par le conflit, mais davantage susceptible de se manifester en période de paix présente implicitement la guerre comme mauvaise et la paix comme bonne. La thèse est que la guerre crée le trauma et que la paix procure les conditions pour le traiter et restaurer la santé psychologique. Cette vision du conflit et du processus de paix est trop simpliste. Elle ne prend pas en compte les ambiguïtés découvertes au sujet du rapport entre violence politique et santé mentale, évacue les aspects positifs du conflit qui ont aidé les gens à faire face aux réalités de la guerre, manque les aspects du processus de paix qui leur ont été funestes et ne rend pas compte du caractère inachevé et de la nature politiquement disputée du processus de paix.

La violence politique qui a frappé l’Irlande du Nord depuis la fin des années 1960 peut se mesurer par le nombre de morts (environ 4.000), de blessés (plus de 40.000) et par son impact émotionnel lié au fait d’avoir à endurer les conséquences de la violence politique, comme le deuil et l’affliction. Les dommages provoqués par la violence politique ont cependant été « distribués de façon inégale dans le temps et l’espace ». La période de violence la plus intense fut la première moitié des années 1970 et géographiquement, les points chauds les plus affectés pendant les Troubles ont été les quartiers populaires dans les centres urbains de Belast et Derry/Londonderry et dans les zones rurales à la frontière de la République d’Irlande [le Free State].

Les catholiques et les membres des forces de sécurité étaient les plus susceptibles d’en être les victimes. Il y a des preuves que l’exposition aux Troubles a eu un impact sur la santé mentale. Une étude menée précocement avait conclu que l’irruption des violences de rue avait provoqué une hausse des admissions dans les hôpitaux psychiatriques et une hausse du taux de prescriptions de tranquillisants par les médecins généralistes à Belfast. Une étude plus récente a découvert une corrélation entre « l’intensité de l’expérience des Troubles et la probabilité de souffrir de problèmes mentaux sévères ». Par contre, ce qui est disputé, c’est la nature et la signification de l’impact psychologique. O’Reilly et Stevenson concluent à une corrélation entre exposition aux Troubles et résultantes psychiatriques, mais Fraser conclue que les graves maladies psychiatriques « n’ont connu une recrudescence que dans les zones adjacentes aux zones où ont lieu les émeutes ». Les experts sont en désaccord sur les critères qui permettent de conclure que quelqu’un souffre de problèmes de santé mentale. Curran, par exemple, qui établit une distinction entre les désordres psychologiques légers (« anxiété normale ») et la maladie psychotique grave, fait remarquer que les Troubles ont provoqué une augmentation des premiers, mais pas de cette dernière.

Les états de santé mentale sont influencés par une série de facteurs, pas seulement par l’exposition à la violence. La littérature sur le traumatisme et la violence politique montre abondamment que les réseaux de soutien, sociaux et informels, apportent une protection contre la détresse psychologique. Or, ces réseaux de soutien social ont été affectés lors du passage du conflit au processus de paix. Des études précoces du conflit montraient que les désordres sociaux provoqués par l’irruption de la violence, et l’effondrement des institutions étatiques n’avaient pas fait s’effondrer les réseaux de soutien social, ma is qu’au contraire l’irruption de la violence politique s’était accompagnée d’un accroissement des actions communautaires [de quartier, de village] et un renforcement des liens communautaires, protestants et catholiques, dans ces zones qui étaient les lignes de font du conflit. Ces communautés ainsi revigorées permirent de soutenir le conflit, mais aidèrent aussi les gens à faire face aux conséquences du conflit.

Comme le dit Burton : « de puissants liens communautaires n’augmentent pas seulement la probabilité d’une résistance active à des menaces extérieures, mais rendent aussi possible d’absorber les conséquences produites par de telles confrontations ». Ce lien communautaire a aidé les gens à faire face à l’exposition à la violence, au deuil et au dérèglement social. Une étude récente sur le capital social en Irlande du Nord a suggéré que ces liens communautaires protecteurs se sont éraflés et que le processus de paix s’est accompagné d’une croissance de l’aliénation et d’un fort sentiment de fragmentation communautaire. Ceci suggère qu’en ce qui concerne les liens communautaires, facteur de protection contre la maladie mentale, le processus de paix a eu un impact négatif plutôt que positif.

En outre, il y a des continuités entre guerre et paix. Par exemple, le processus de paix n’a pas mis fin à la violence. La période qui a immédiatement suivi les cessez-le-feu s’est accompagnée de violences destinées à faire « dérailler » le processus de paix, de la part de paramilitaires qui lui étaient opposés, et d’un accroissement des violences liées à la question des marches orangistes. L’usage des « bastonnades » [« punishment beatings »] par des paramilitaires de toutes obédiences et les affrontements violents dans les quartiers frontaliers [« interfaces »] sont des aspects de la vie quotidienne dans la région qui se sont maintenus. En matière de santé mentale, il semble qu’il y ait aussi des continuités. Les zones les plus touchées par le conflit, considérées par certaines études comme étant celles où la santé mentale est au plus bas, sont « celles où se situent principalement les individus qui sollicitent de l’aide » [pour soigner des traumatismes].

Les rapports entre liens communautaires et violence indiquent qu’il est trop simpliste de suggérer que la guerre est mauvaise et que la paix est bonne, il y a eu des aspects positifs dans la guerre en Irlande du Nord et le processus de paix en a eu de négatifs. Le cessez-le-feu de l’IRA en 1994 a fondamentalement changé la société nord-irlandaise, mais la région a connu des continuités aussi bien que des discontinuités depuis les Troubles. Le déclin des réseaux sociaux informels marque un changement, mais la faiblesse des liens sociaux entre les deux côtés de la barrière ethno-religieuse est une caractéristique de la région qui a persisté. La localisation de la violence politique montre aussi une continuité avec le passé, bien que les modalités de violence politique aient changé et que son intensité se soit réduite dans presque toutes les zones géographique de l’Irlande du Nord.

L’idée que l’Irlande du Nord est entrée dans une période de paix est trompeuse. En un sens, l’accord de paix a été mal nommé. Il ne marque pas un accord historique entre les divers signataires, au sens où ils se seraient mis d’accord sur la nature du conflit et sur le meilleur moyen de le dépasser. C’est un accord en un sens beaucoup plus limité, qui donne un cadre dans lequel les signataires se sont mis d’accord pour exprimer leurs désaccords. Cet accord n’apporte pas la paix, mais comme le dit Gilligan : « il déplace l’accent, qui passe du but voulu : la paix, au moyen d’y aboutir : le processus ». Ce processus voit les différents acteurs entrer en lutte pour obtenir le résultat qui leur est le plus favorable. « En ce sens, le processus de paix est la guerre par d’autres moyens ». Toute analyse du processus de paix doit reconnaître que la région se trouve dans une situation ambiguë de « pré-post conflit ».

L’idée que « la guerre est mauvaise et que la paix est bonne » est sensée, dans l’abstrait. Mais la réalité concrète ne correspond pas à ce manichéisme. Il y a des aspects positifs dans la guerre et il y a des désagréments dans la paix. Sous plusieurs rapports, il est imprécis de caractériser la situation actuelle en Irlande du Nord comme étant une situation de paix. La région traverse un processus inachevé de transition vers une destination vaguement définie. Comme nous allons le voir, l’augmentation des consultations pour des traumatismes liés au conflit se relie à ce processus de transition.

Source : ici.

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