Interview avec Patricia Campbell – deuxième partie

Suite et fin de la traduction de notre interview.

Lors des défilés orangistes la semaine dernière, nous avons été frappés par la propagande joyeuse et festive à se sujet, et par la différence avec la réalité. Penses-tu qu’il y a une atmosphère schizophrène ici, entre le gouvernement qui cherche à donner une bonne image de Belfast et de l’Irlande du Nord où tout le monde est heureux et cette réalité sans espoir dont tu as parlé? Y a-t-il un conflit entre la propagande et la réalité?

Tout d’abord, je dirai que le processus de paix a été une solution britannique à un problème irlandais. Ce n’est pas dans l’intérêt des dominants, du gouvernement britannique, de faire l’unité dans la classe ouvrière. Les politiciens de Stormont, tous sans exception, appliquent les mesures politiques britanniques. Les marches orangistes qui ont lieu ici tous les étés suscitent beaucoup de tension et d’excitation, cela n’a rien à voir avec un festival ou une célébration, mais avec la domination d’un groupe sur un autre. Les gens du quartier d’Ardoyne par exemple, sont assiégés tous les 12 juillet. Cela doit être résolu, cela doit prendre fin. Tant que cela continuera, cela envenimera les rapports entre les quartiers. Je fais du travail de quartier dans le groupe « Patients First« , à Belfast-est, un quartier loyaliste, et nous somme tombés d’accord sur le fait qu’il y a plus de choses qui nous unissent que de choses qui nous divisent. Si nous nous réunissons sur ces questions, ces choses dont nous avons été témoins peuvent être résolues, si les gens des deux communautés se retrouvent dans la lutte sur les questions sociales et économiques. Par contre, ces marches entretiennent la séparation entre communautés. Et si le travail trans-quartier ne donne aucun résultat, c’est qu’il n’est pas porté par une conscience de classe, il n’y a aucune tentative d’unir les gens de ces quartiers sous ce commun dénominateur de classe. Pourtant c’est la seule façon de dépasser le problème.

Mais compte tenu de la puissance de l’impérialisme et du tribalisme, comment procéder?

Je suis pour un nouveau mouvement des droits civiques. La différence entre ce nouveau mouvement et l’ancien mouvement des droits civiques dans les années 60, quand j’étais enfant, c’est qu’il s’agissait à l’époque d’obtenir des droits pour la population nationaliste qui subissait énormément de discrimination. Nous avons obtenu ces droits, je fais partie de la communauté nationaliste – bien que je ne me définisse pas comme nationaliste, je suis internationaliste et je n’aime pas le terme de nationalisme, il y a un certain fascisme en lui – mais ce nouveau mouvement pour les droits civiques est destiné aux deux communautés. Nous avons parlé tout à l’heure de cette situation sans espoir, mais j’ai l’espoir qu’un tel mouvement nous rassemble tous, avec une participation de non-nationalistes et de non-nationaux, j’espère qu’ils nous rejoindront pour exiger des droits en tant qu’égaux et que nous pourrons avancer sur cette base. Il y a un désir pour un tel mouvement, ce qui nous manque c’est le leadership et la perspective.

Il y a une lourde propagande de paix et de prospérité qu’on voit partout dans les rues, pour produire des illusions chez les gens. Comme par exemple les modèles de beauté imposés qui font que les individus vont se mépriser et se haïr. Est-ce que cela contribue à la maladie mentale?

Oui, bien sûr. Les gens sont si rabaissés et dépourvus de pouvoir [‘disempowered’] qu’ils manquent beaucoup d’estime de soi. Ils sont diabolisés, des quartiers entiers sont diabolisés par les médias. On les appelle des « dissidents ». Si vous vous écartez de la direction des pouvoir établis, même en opinion, on vous qualifie de « dissident ». Ce terme a des connotations extrêmement négatives : ça implique que vous êtes un personne violente, qui soutient l’incendie et le meurtre, que vous êtes un dealer de drogue. Ce terme est là pour disqualifier ceux qui s’écartent, disons, du statu quo. Il est très difficile de faire face à ça. Tu parlais de schizophrénie, je te dirai que Mother Ireland en tant que mère-patrie a grandement souffert. Mother Ireland est mentalement malade : elle est schizophrène, violentée, colonisée, elle a subi la pauvreté, la famine, la guerre civile, pas de répit pour elle. Il est temps que Mother Ireland soit soignée convenablement, qu’elle soit respectée et reçoive une intervention thérapeutique adéquate et des droits sociaux et économiques, car c’est cela qui rend tout le monde malade. C’est la cause de la maladie : la maladie mentale c’est une maladie sociale.

Tu fais aussi partie d’un syndicat, est-ce que tu pourrais nous en dire un mot?

Je suis présidente de l’Independent Workers Union. C’est un syndicat qui organise des travailleurs de toutes les communautés et sur la base de toute l’Irlande.

Quelle est l’origine et les buts de ce syndicat?

La raison qui nous a fait nous appeler « independent« , c’est que nous avons commencé en tant que petit groupe opposé au partenariat social, alors que les chefs syndicalistes siégeaient à la table du gouvernement et des patrons pour négocier les droits des travailleurs, je dirai plutôt pour mettre en question les droits des travailleurs. Pour eux, siéger à ces commissions est très important. Nous leur avons répondu qu’ils remettaient en question les droits des travailleurs. J’ai une expérience personnelle des bureaucrates syndicalistes qui négocient la perte des droits des travailleurs, qui ont été acquis au prix de durs combats par nos ancêtres. Ces droits qui autrefois n’existaient pas sont de nouveau retirés. Les privatisations rongent les services publics et des bureaucrates corrompus et incompétents sont au poste de commandement. Et ils sont là parce que le mouvement syndical l’a permis. Donc nous grandissons, nous faisons du travail d’organisation pour construire ce syndicat et offrir une alternative. Par exemple les gens de cette coopérative [là où nous faisons l’interview] sont tous des collègues de l’IWU. Nous commençons à voir les fruits de notre travail. Seul, un syndicat ne pourra pas… je veux dire ce n’est pas la réponse à tous nos problèmes, mais il permet de former des groupes solides partout. C’est donc un commencement.

Qui cherchez-vous à organiser?

C’est un syndicat pour tous : les travailleurs immigrés, les catholiques, les protestants.

Dans le droit du travail, est-ce qu’il y a une différence entre le Free State et l’Irlande du Nord?

Ce ne sont pas les mêmes législations. Ici cela se rapproche beaucoup du modèle anglais, mais dans le Sud la législation est très ressemblante.

Pour en revenir à ton métier d’infirmière : tu nous a dit que tu avais formé des étudiants : est-ce qu’ils ont découvert le conflit et ses traces en accompagnant tes patients?

Ces jeunes avec qui j’ai travaillé ont tendance à normaliser l’anormal, à cause du poids des procédures mécaniques et du modèle médical.

Ils séparent les différents segments de la vie?

Oui, la profession ne prête pas attention au lien entre le contexte social de l’expérience du patient, et ses symptômes. Ils se focalisent sur les symptômes et le traitement est une réponse médicale, des médicaments. En plus de cela, il n’y a pas assez de services thérapeutiques pour accueillir les malades. Surtout, il faut un renversement complet dans la façon dont les examens sont pratiqués, dans la façon dont les questions sont posées. Et la confiance doit exister entre le patient et le soignant. Lorsque le patient perçoit que celui qui le traite appartient à une autre classe ou à une autre communauté, il ne dira rien. Il y a les deux aspects, la classe et l’appartenance communautaire, mais la classe ne doit pas être négligée. J’ai connu des cas de gens de la communauté loyaliste qui ne disaient pas un mot à celui qu’ils percevaient comme ne faisant pas partie de leur classe. Mais ils pouvaient me parler à moi, parce qu’ils me percevaient comme appartenant à leur classe. La classe est une question très importante, en particulier dans la maladie.

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