WSM : Au sujet des dix premières années du Free State

Article du Workers Solidarity Movement, intitulé Torture, Murder & Exclusion: Ireland’s first 10 years of Independence sur la naissance de cet Etat brutalement réactionnaire qu’est l’Etat Libre des 26 Comtés. Ceci est la première partie.

La Proclamation, qui est le manifeste des rebelles de 1916, affirme : « La République garantit la liberté civile et religieuse, des droits égaux et l’égalité des chances pour tous ses citoyens et déclare être résolue à rechercher le bonheur et la prospérité de la nation entière et de toutes ses composantes, avec une égale sollicitude pour tous les enfants de la nation, oublieuse des différences soigneusement entretenues par un gouvernement étranger qui a séparé dans le passé une minorité de la majorité. »

Ces nobles aspirations vont devenir presque une parole d’Evangile pour les républicains irlandais, et six ans plus tard, à la fin de la Guerre d’Indépendance en 1922, une section de ce mouvement eut l’opportunité d’appliquer ces idéaux. « L’Etat Libre d’Irlande » ne fut que l’ombre de l’interprétation même la plus minimale de ce document. Les libertés civiles étaient presque inexistantes, les citoyens n’étaient pas égaux, les femmes devenant des citoyens de deuxième classe et les pauvres plongés plus avant dans la déréliction.

L’histoire des débuts de l’Etat Libre d’Irlande [« Irish Free State »] est celle d’un régime ténébreux et autoritaire fondé sur la répression, la discrimination et la censure. Dans cette période, l’élite de l’Irlande nationaliste regagna le contrôle sur la société qui avait chancelé pendant des années au bord de la révolution. Les attitudes politiques profondément autoritaires étaient renforcées par un moralisme catholique sévère qui étouffait le culture ne tolérait aucun débat politique ni opposition de quelque genre que ce soit. Vers 1937, l’Etat Libre d’Irlande avait créé une société qui avait trahi les idéaux qui s’étaient exprimés deux décennies auparavant.

La guerre d’indépendance et la révolution

Quelques années après la rébellion de 1916, le mouvement républicain irlandais, qui était un groupe relativement marginal, devint une des forces politiques clé de l’Irlande du début du 20è siècle. En 1917, lorsque l’Armée britannique se trouva en déficit de combattants dans la Première Guerre mondiale, elle menaça d’introduire la conscription en Irlande. Une telle chose était extrêmement impopulaire et le mouvement républicain grandit à toute vitesse, lui qui s’était opposé franchement et violemment à la Première Guerre mondiale dès son déclenchement en 1914.

Le mouvement monta en puissance pas à pas et en 1919, une guerre d’indépendance tous azimuts commença. Lors des deux années qui suivirent, la base du pouvoir britannique en Irlande s’effondra, et les groupes qui étaient étouffés dans la société, en particulier les femmes et les ouvriers, commencèrent à affirmer leur pouvoir. Dans la décennie qui précédait l’indépendance, les femmes avaient fait de grands pas dans leur lutte pour l’égalité. Après des années de lutte, jonchées d’obstacles, les femmes firent leur entrée dans la politique, dont le plus grand symbole est la républicaine socialiste Constance Markievicz, première femme à être élue à la chambre des Communes lors de l’élection de 1918. Son rôle militaire pendant la rébellion de 1916 aurait été impensable au siècle précédent. L’émergence de l’activité des femmes se reflétait dans les rangs du mouvement républicain, avec la naissance d’organisations de femmes comme Cumann na mBan [« comité des femmes »] et Inghinidhe na hÉireann [« filles d’Irlande »].

Cumann na mBan

Bien que non féministe, à aucun sens du terme, la seule existence de cette organisation montrait l’existence d’un changement par rapport à la période de radicalisme antérieure, dans les années 1880, pendant laquelle les femmes avaient lutte pour que soit reconnue leur participation dans la Guerre Agraire du 1879-1882. La Ligue Agraire des Femmes était moquée par presque tous les secteurs de la société et ne reçut qu’une reconnaissance limitée lorsque la Ligue Agraire elle-même fut interdite. Bien que la libération des femmes n’en  fût qu’à son commencement, le changement semblait imminent. Cette ambiance se reflétait dans le programme démocratique de la Première Assemblée [First Dáil] en 1919 et la constitution de 1922, qui établissait l’égalité des sexes.

L’autre groupe sociale qui émergea fut le mouvement ouvrier organisé. Bien que battu à plate couture lors du Lock-out de Dublin en 1913, le mouvement syndical en 1919 s’était réorganisé et était extrêmement puissante. A côté de l’activité de l’IRA, le mouvement ouvrier organisé a joué un rôle éminent lors de la Guerre d’Indépendance. En plus des nombreuses grèves générales, dont une en soutien aux grévistes de la faim de l’IRA en 1920, il y eut 233 autres grèves cette même année et même la mise sur pied d’un bref soviet ouvrier à Limerick en 1919. Le mouvement ouvrier a aussi joué un rôle crucial dans la conduite de la guerre elle-même, lorsque les syndicats de transports refusèrent de transporter des fournitures militaires ou des troupes militaires britanniques.

La naissance du Free State

Après des années de conflit, de grèves et d’assassinats, une trêve temporaire fut appelée en 1921 entre l’IRA et le gouvernement britannique. Elle fut suivie de négociations qui débouchèrent sur la fameux traité anglo-irlandais. Il ne correspondait clairement pas aux objectifs du mouvement républicain. Les Six Comtés qui forment l’Irlande du Nord d’aujourd’hui allaient rester dans le Royaume-Uni et l’Irlande n’allait pas devenir une République mais un « Etat libre » à l’intérieur de l’Empire britannique. Lorsque le document fut débattu un Irlande, il y eut une grande division. Le Dáil [l’Assemblée irlandaise] se prononça pour le traité à une courte majorité, à 56 voix contre 48.

Les espoirs d’après l’indépendance

Après l’indépendance, les femmes et les ouvriers entretenaient l’espoir que la société qui allait être forgée protègerait leur pouvoir nouvellement acquis, mais les décennies qui suivirent virent ces groupes être brutalement réprimés par le nouveau gouvernement irlandais. La nouvelle élite politique irlandaise fit tourner en arrière les aiguilles de l’Histoire en imposa le statu quo qui existait en Irlande des décennies avant la guerre d’indépendance.

Mais les premiers à découvrir la nature autoritaire du nouvel Etat furent les anciens camarades des nouveaux gouvernants, ceux qui s’opposaient au traité. Quelques mois après l’indépendance, une guerre civile se déclencha entre les pro-traités et les anti-traités, lesquels furent combattus par le gouvernement avec la dernière férocité. La guerre civile, qui est souvent considérée comme une simple lutte intestine dans le mouvement républicain, a eu pourtant des ramifications immenses dans la société au sens large. Et c’est dans le creuset de ce conflit brutal que se forgèrent les attitudes qui allaient caractériser la nouvelle élite dominant l’Etat Libre d’Irlande.

Vers la guerre civile

Dès que le Dáil  eut ratifié le traité, le président Eamon de Valera démissionna et quitta l’assemblée, en disant : « Je ne vais pas participer à l’établissement en Irlande d’un nouveau gouvernement pour l’Angleterre ». Il fut bientôt rejoint par d’autres députés républicains opposés au traité comme Harry Boland, Constance Markievicz et Cathal Brugha. En leur absence, les républicains pro-traité établirent un gouvernement. Parmi eux, les personnages-clés avaient pour noms W.T. Cosgrave, Kevin O Higgins, Richard Mulcahy, Arthur Griffith and Michael Collins.

Le premier grand problème du nouveau gouvernement était de faire face aux opposants au traité. Ces opposants, bien que minoritaires, avaient une majorité significative dans l’armée, l’IRA. Quand des membres importants de l’IRA opposés au traité convoquèrent une convention le 26 mars 1922, malgré une interdiction gouvernementale, 52 brigades sur 73 y participèrent et rejetèrent le traité, proclamant que le parlement avait trahi l’idéal républicain en ratifiant le traité. Pendant les mois qui suivirent, l’Etat Libre réagit en créant sa propre armée, l’armée nationale, afin de briser sa dépendance envers une organisation qu’il ne pouvait plus contrôler et qui ne le soutenait pas.

Au mois de juin, une élection fut tenue : les anti-traités reçurent 21% du vote, les pro-traités 40%. Ces derniers interprétèrent l’élection comme un mandat pour gouverner, mais les opposants au traité ne vacillèrent point. Liam Mellows, un opposant au traité, remarqua que cette élection n’exprimait pas la volonté du peuple [«will of the people»], mais sa propre peur [«fear of the people»], faisant référence au chantage des Britanniques qui avaient menacé de déclencher une guerre terrible si le traité était rejeté.

Comprendre la nature de ce conflit est une clé pour comprendre la nature de l’autoritarisme en Irlande après l’indépendance.

Source : ici.

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