Lénine – L’insurrection irlandaise de 1916

Ami lecteur, que tu sois léniniste ou pas, lis attentivement ce texte magistral qui justifie le soulèvement de Pâques 1916 malgré son échec, et apporte des enseignements sur le processus révolutionnaire, dans tout son désordre et toute sa richesse. C’est un éloge critique, mais un éloge quand même, de cette insurrection armée qui a donné naissance à l’IRA.

Nos thèses ont été rédigées avant cette insurrection qui doit servir de matériel d’étude pour vérifier nos vues théoriques.

Les opinions des adversaires de l’autodétermination aboutissent à cette conclusion que la viabilité des petites nations opprimées par l’impérialisme est d’ores et déjà épuisée, qu’elles ne peuvent jouer aucun rôle contre l’impérialisme, qu’on n’aboutirait à rien en soutenant leurs aspirations purement nationales, etc. L’expérience de la guerre impérialiste de 1914-1916 dément concrètement ce genre de conclusions.

La guerre a été une époque de crise pour les nations d’Europe occidentale et pour tout l’impérialisme. Toute crise rejette ce qui est conventionnel, arrache les voiles extérieurs, balaie ce qui a fait son temps, met à nu des forces et des ressorts plus profonds. Qu’a-t-elle révélé du point de vue du mouvement des nations opprimées ? Dans les colonies, plusieurs tentatives d’insurrection que les nations oppressives se sont évidemment efforcées, avec l’aide de la censure de guerre, de camoufler par tous les moyens.

On sait, néanmoins, que les anglais ont sauvagement écrasé à Singapour une mutinerie de leurs troupes hindoues ; qu il y a eu des tentatives d’insurrection dans l’Annam français (voir Naché Slovo) et au Cameroun allemand (voir la brochure de Junius ) ; qu’en Europe, il y a eu une insurrection en Irlande, et que les Anglais « épris de liberté », qui n’avaient pas osé étendre aux irlandais le service militaire obligatoire, y ont rétabli la paix par des exécutions ; et que, d’autre part, le gouvernement autrichien a condamné à mort les députés de la Diète tchèque « pour trahison » et fait passer par les armes, pour le même « crime », des régiments tchèques entiers.

Cette liste est naturellement bien loin d’être complète, tant s’en faut. Elle démontre néanmoins que des foyers d’insurrections nationales surgies en liaison avec la crise de l’impérialisme, se sont allumés à la fois dans les colonies et en Europe ; que les sympathies et les antipathies nationales se sont exprimées en dépit des menaces et des mesures de répression draconiennes. Et pourtant, la crise de l’impérialisme était encore loin d’avoir atteint son point culminant : la puissance de la bourgeoisie impérialiste n’était pas encore ébranlée (la guerre « d’usure » peut aboutir à ce résultat, mais on n’en est pas encore là) ; les mouvements prolétariens au sein des puissances impérialistes sont encore très faibles. Qu’arrivera-t-il lorsque la guerre aura provoqué un épuisement complet ou bien lorsque, au moins dans l’une des puissances, le pouvoir de la bourgeoisie chancellera sous les coups de la lutte prolétarienne, comme le pouvoir du tsarisme en 1905 ?

Le journal Berner Tagwacht, organe des zimmerwaldiens, jusques et y compris certains éléments de gauche, a publié le 9 mai 1916 un article consacré au soulèvement irlandais, signé des initiales K.R. et intitulé « Finie, la chanson ! » L’insurrection irlandaise y était qualifiée de « putsch », ni plus ni moins, car la « question irlandaise », y disait-on, était une « question agraire », les paysans avaient été apaisés par des réformes, et le mouvement national n’était plus maintenant « qu’un mouvement purement urbain, petit-bourgeois, et qui, en dépit de tout son tapage, ne représentait pas grand-chose « au point de vue social ».

Il n’est pas étonnant que cette appréciation d’un doctrinarisme et d’un pédantisme monstrueux ait coïncidé avec celle d’un national-libéral russe, un cadet, monsieur A. Koulicher (Retch, n° 102 du 15 avril 1916), qui a qualifié lui aussi l’insurrection de « putsch de Dublin ».

Il est permis d’espérer que, conformément au proverbe « A quelque chose malheur est bon », beaucoup de camarades qui ne comprenaient pas dans quel marais ils s’enlisaient en s’opposant à l’ »autodétermination » et en considérant avec dédain les mouvements nationaux des petites nations, auront leurs yeux dessillés sous l’effet de cette coïncidence « fortuite » entre l’appréciation d’un représentant de la bourgeoisie impérialiste et celle d’un social-démocrate’ !!

On ne peut parler de « putsch », au sens scientifique du terme, que lorsque la tentative d’insurrection n’a rien révélé d’autre qu’un cercle de conspirateurs ou d’absurdes maniaques, et qu’elle n’a trouvé aucun écho dans les masses. Le mouvement national irlandais, qui a derrière lui des siècles d’existence, qui est passé par différentes étapes et combinaisons d’intérêts de classe, s’est traduit, notamment, par un congrès national irlandais de masse, tenu en Amérique (Vorwärts du 20 mars 1916), lequel s’est prononcé en faveur de l’indépendance de l’Irlande ; il s’est traduit par des batailles de rue auxquelles prirent part une partie de la petite bourgeoisie des villes, ainsi qu’une partie des ouvriers, après un long effort de propagande au sein des masses, après des manifestations, des interdictions de journaux, etc. Quiconque qualifie de putsch pareille insurrection est, ou bien le pire des réactionnaires, ou bien un doctrinaire absolument incapable de se représenter la révolution sociale comme un phénomène vivant.

Croire que la révolution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira « Nous sommes pour le socialisme », et qu’une autre, en un autre lieu, dira « Nous sommes pour l’impérialisme », et que ce sera alors la révolution sociale ! C’est seulement en procédant de ce point de vue pédantesque et ridicule qu’on pouvait qualifier injurieusement de « putsch » l’insurrection irlandaise.

Quiconque attend une révolution sociale « pure » ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.

La révolution russe de 1905 a été une révolution démocratique bourgeoise. Elle a consisté en une série de batailles livrées par toutes les classes, groupes et éléments mécontents de la population. Parmi eux, il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour les objectifs les plus vagues et les plus fantastiques, il y avait des groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers, etc. Objectivement, le mouvement des masses ébranlait le tsarisme et frayait la voie à la démocratie, et c’est pourquoi les ouvriers conscients étaient à sa tête.

La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement – sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible – et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs.

Mais, objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes !) et réaliser d’autres mesures dictatoriales dont l’ensemble aura pour résultat le renversement de la bourgeoisie et la victoire du socialisme, laquelle ne « s’épurera » pas d’emblée, tant s’en faut, des scories petites-bourgeoises.

La social-démocratie, lisons-nous dans les thèses polonaises, « doit utiliser la lutte menée par la jeune bourgeoisie coloniale contre l’impérialisme européen pour aggraver la crise révolutionnaire en Europe ».

N’est-il pas clair que, sous ce rapport moins que sous tous les autres, on n’a pas le droit d’opposer l’Europe aux colonies ? La lutte des nations opprimées en Europe, capable d’en arriver à des insurrections et à des combats de rues, à la violation de la discipline de fer de l’armée et à l’état de siège, « aggravera la crise révolutionnaire en Europe » infiniment plus qu’un soulèvement de bien plus grande envergure dans une colonie lointaine. A force égale, le coup porté au pouvoir de la bourgeoisie impérialiste anglaise par l’insurrection en Irlande a une importance politique cent fois plus grande que s’il avait été porté en Asie ou en Afrique.

La presse chauvine française a annoncé récemment la parution en Belgique du 80° numéro de la revue illégale la Libre Belgique. La presse chauvine française ment très souvent, certes, mais cette information semble exacte. Alors que la social-démocratie allemande chauvine et kautskiste n’a pas créé de presse libre pendant ces deux années de guerre et supporte servilement le joug de la censure militaire (seuls les éléments radicaux de gauche ont, à leur honneur, fait paraître des brochures et des proclamations sans les soumettre à la censure), une nation cultivée opprimée répond aux atrocités inouïes de l’oppression militaire en créant un organe de protestation révolutionnaire ! La dialectique de l’histoire fait que les petites nations, impuissantes en tant que facteur indépendant dans la lutte contre l’impérialisme, jouent le rôle d’un des ferments, d’un des bacilles, qui favorisent l’entrée en scène de la force véritablement capable de lutter contre l’impérialisme, à savoir : le prolétariat socialiste.

Dans la guerre actuelle, les états-majors généraux s’attachent minutieusement à tirer profit de chaque mouvement national ou révolutionnaire qui éclate dans le camp adverse : les allemands, du soulèvement irlandais ; les Français, du mouvement des Tchèques, etc. Et, de leur point de vue, ils ont parfaitement raison. On ne peut se comporter sérieusement à l’égard d’une guerre sérieuse si l’on ne profite pas de la moindre faiblesse de l’ennemi, si l’on ne se saisit pas de la moindre chance, d’autant plus que l’on ne peut savoir à l’avance à quel moment précis et avec quelle force précise « sautera » ici ou là tel ou tel dépôt de poudre.

Nous serions de piètres révolutionnaires, si, dans la grande guerre libératrice du prolétariat pour le socialisme, nous ne savions pas tirer profit de tout mouvement populaire dirigé contre tel ou tel fléau de l’impérialisme, afin d’aggraver et d’approfondir la crise. Si nous nous mettions, d’une part, à déclarer et répéter sur tous les tons que nous sommes « contre » toute oppression nationale, et, d’autre part, à qualifier de « putsch » l’insurrection héroïque de la partie la plus active et la plus éclairée de certaines classes d’une nation opprimée contre ses oppresseurs, nous nous ravalerions à un niveau de stupidité égal à celui des kautskistes.

Le malheur des irlandais est qu’ils se sont insurgés dans un moment inopportun, alors que l’insurrection du prolétariat européen n’était pas encore mûre. Le capitalisme n’est pas harmonieusement agencé au point que les diverses sources d’insurrection peuvent fusionner d’elles-mêmes et d’un seul coup, sans échecs et sans défaites. Au contraire, c’est précisément la diversité de temps, de forme et de lieu des insurrections qui est le plus sûr garant de l’ampleur et de la profondeur du mouvement général ; ce n’est que par l’expérience acquise au cours de mouvements révolutionnaires inopportuns, isolés, fragmentaires et voués de ce fait à l’échec, que les masses acquerront de la pratique, s’instruiront, rassembleront leurs forces, reconnaîtront leurs véritables chefs, les prolétaires socialistes, et prépareront ainsi l’offensive générale, de même que les grèves isolées, les manifestations dans les villes ou de caractère national, les mutineries dans l’armée, les soulèvements paysans, etc., avaient préparé l’assaut général de 1905.

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Un commentaire pour Lénine – L’insurrection irlandaise de 1916

  1. Sugel dit :

    Coincées entre la pression de l’impérialisme et le risque de révolution sociale, toutes ces bourgeoisies se sont révélées incapables d’unifier les peuples arabes comme elles le prétendaient : au contraire, elles ont maintenu les frontières héritées du colonialisme. En guise de démocratie et de socialisme, elles s’en sont remises à des bonapartes comme Nasser, Bourguiba, Al-Hafez, Kadhafi qui ont mis en place des régimes policiers dont l’appareil de répression était dirigé contre le prolétariat, les paysans pauvres et les minorités nationales, pour garantir à la fois leur domination sur les masses et leur coopération avec les puissances impérialistes. Les unes après les autres les bourgeoisies arabes se sont mises à reconnaître et accepter, ouvertement, secrètement ou implicitement l’existence de l’État colon d’Israël contre les revendications du peuple palestinien.

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