6 comtés : A propos des stéréotypes sectaires

Article de Liam O’Ruairc paru dans la revue The Vacuum il y a quelques années

A quel point les stéréotypes existant en Irlande du Nord sont-ils différents de ceux qui existent ailleurs? Ces stéréotypes sociaux sont-ils spécifiques à l’Irlande du Nord? Ce qui les différencie, c’est leur nature sectaire : il y a des stéréotypes pour les catholiques et les protestants, les nationalistes et les unionistes, les républicains et les loyalistes. En Irlande du Nord, les gens sont catégorisés en fonction de leur appartenance ethno-confessionnelle et l’on fait en sorte qu’ils correspondent à certains stéréotypes sectaires. Cela n’a pas lieu qu’en Irlande du Nord, car quand des gens de Belfast voyagent, en général la première chose qu’on leur demande, c’est s’ils sont catholiques ou protestants. Évidemment, les stéréotypes sectaires ne sont pas les seuls à exister en Irlande du Nord, mais ce sont les catégories dominantes de la conscience sociale des deux communautés, et des idéologies totales.

Dans son livre The Politics of Legitimacy (1976), l’anthropologue Frank Burton fut le premier à montrer comment les stéréotypes sectaires formaient un type de rapports sociaux idéologiques envahissant toute la vie quotidienne en Irlande du Nord. Être capable de « différencier » le catholique du protestant est une compétence sociale tout à fait nécessaire dans la pratique, pour quiconque veut éviter les problèmes inhérents à un environnement social sectaire. On peut trouver la différence grâce à l’empreinte sociale du nom, du quartier d’habitation, de l’école fréquentée, etc. Ces éléments donnent à chaque groupe le matériel lui permettant de façonner les théories et les stéréotypes concernant l’autre.

En tant que représentations idéologiques, les stéréotypes sont fondés sur un mixte de réalité et de mythe. Pour comprendre les stéréotypes sectaires, il faut comprendre leurs racines matérielles dans la société. Procéder autrement nous condamnerait à sous-estimer leur force et leur durée. Le sectarisme est une réalité matérielle, il serait totalement erroné de l’interpréter comme étant une simple affaire d’idées et de préjugés individuelles. Les stéréotypes sectaires révèlent la matérialité des divisions sectaires à tous les niveaux en Irlande du Nord. La ségrégations dans le logement, dans la distribution de l’emploi et de l’absence d’emploi, dans les loyautés électorales, à l’école, dans les réseaux d’amis et dans les mariages, tout atteste l’importance de ces divisions.

Ce ne sont pas les idées et stéréotypes sectaires qui produisent l’organisation sectaire de la société, mais au contraire ce sont les réalités sociales sectaires qui produisent les idées et stéréotypes sectaires. Les gens ont des stéréotypes sectaires en tête parce qu’ils ont grandi et ont vécu dans une société qui est sectaire de nature.

Les stéréotypes sectaires sont des constructions idéologiques qui servent à ordonner les expériences de la division sociale sectaire, ils sont le « ghetto conceptuel et cognitif des rapports sociaux idéologiques nord-irlandais » (Frank Burton). Il constituent une structuration qui reflète la réalité de cette division sociale fondamentale. Les stéréotypes sectaires ne sont pas seulement des idées dans la tête des individus, ils ne « tombent pas du ciel » par miracle, ils ont une base objective dans la réalité. C’est pourquoi tous ces projets de « paix et de réconciliation » sont profondément idéalistes et conservateurs par nature, ils sont fondés sur l’axiome qu’il ne s’agit que d’un problème « d’éducation », qu’il faut retirer les préjugés et stéréotypes individuels plutôt que changer les réalités sectaires. Pour eux : « change tes idées, et la réalité changera », non pas « transforme la réalité et tes idées à ce sujet changeront ».

Outre leurs racines matérielles, la principale raison de la persistance des stéréotypes sectaires a été leur institutionnalisation politique et légale. Un des effets du processus de paix a été de transformer le conflit nord-irlandais d’un conflit politique portant sur la souveraineté nationale en une querelle culturelle portant sur le respect des « identités ». Au centre du processus de paix se trouve l’idée que l’Irlande du Nord possède deux communautés distinctes dont la culture et les intérêts, qui sont différents, doivent être constamment policés et séparés. Loin de donner la base permettant de mettre fin au sectarisme, l’accord de 1998 a gravé  les stéréotypes sectaires dans le marbre des structures politiques qu’il mettait en place.

Par exemple, l’Assemblée d’Irlande du Nord, aujourd’hui suspendue, institutionnalise le sectarisme en exigeant « qu’à sa première réunion, les membres de l’Assemblée s’enregistrent en tant que représentant d’une identité – nationaliste, unioniste, ou autre – afin de pouvoir mesurer le soutien des deux communautés aux différentes initiatives soumises au vote » – chose qui congèle juridiquement les différentes identités. Quant à ceux qui refusent de se définir en termes sectaires, ils sont marginalisés, puisque les décisions-clés exigent une majorité dans les deux camps.

Le processus de paix ne consiste pas en la résolution du conflit, mais en la « célébration de la diversité culturelle », il ne s’agit pas de dépasser  les divisions entre catholiques et protestants mais de reconnaître les « différences culturelles » et de les respecter. En institutionnalisant les « différences culturelles » et les « identités », le processus de paix a renforcé les stéréotypes sectaires existants. Le sectarisme est devenu le mécanisme semi-officiel par lequel les différentes communautés sont forcées d’entrer en concurrence pour obtenir des ressources toujours plus rares.

Les conséquences sont sinistres. Un rapport de la Royal Geographic Society publié en 2002 conclut que les divisions sectaires ont empiré depuis le début du processus de paix en Irlande du Nord. Stimulé par les dénégations du Northern Ireland Office [exécutif britannique administrant l’entité des 6 comtés], selon lequel le sectarisme n’augmentait pas, le docteur Peter Shirlow de l’université d’Ulster a interviewé 4.800 personnes dans douze quartiers de Belfast, six catholiques et six protestants. Les résultats sont sans équivoque. Tombant dans le panneau des discours tenus autour du processus de paix, beaucoup de gens, catholiques surtout, ont déménagé dans des quartiers où leurs coreligionnaires n’étaient pas dominants.

Les chiffres de l’agence pour l’emploi [Housing Executive] montrent que 3.000 d’entre eux ont déménagé entre 1994 et 1996, mais que l’intimidation sectaire a produit un mouvement inverse de 6.000 personnes dans les 5 années suivantes. Deux-tiers de la population vit dans des zones qui sont à 90% catholiques ou à 90% protestantes. Dans les zones protestantes, les entreprises ont une main d’œuvre catholique qui compte pour 5%, et dans les zones catholiques, la main d’œuvre protestante représente seulement 8%. Seule une personne sur cinq accepterait un emploi situé de l’autre côté de la ligne de paix.

Dans 62% des zones séparées par une ligne de paix [un mur], les rapports inter-communautaires se sont détériorés. 68% des jeunes âgés de 18 à 25 ans disent ne jamais avoir eu de véritable conversation avec quelqu’un appartenant à l’autre confession, et 62% d’entre eux disent avoir été victimes de mauvais traitements sectaires, physiques ou moraux, depuis le cessez-le-feu de l’IRA en 1994. Abstraction faite des assassinats politiques, le niveau de violence sectaire a effectivement augmenté. L’année dernière, une enquête concernant 1.800 foyers a montré que 88% d’entre eux ne voulaient pas entrer dans des zones dominées par l’autre confession, même en voiture, et que 59% d’entre eux ne voulaient pas utiliser les commerces ou installations contrôlées par l’autre confession, même si elles étaient de meilleure qualité.

Cette enquête de Shirlow a montré que les « solutions » présentées par le gouvernement britannique étaient en réalité une partie du problème. Par exemple, les projets de rencontres inter-communautaires destinés aux jeunes font plus de mal que de bien, puisque ces rencontres leur permettent d’identifier ceux qu’ils perçoivent comme leurs ennemis. « Tous les jeunes gens à qui nous avons parlé ont dit que ces projets étaient une perte de temps, et presque tous les travailleurs sociaux pensent la même chose. Sur les 214 jeunes gens qui ont attaqué des jeunes gens de l’autre confession, 158 d’entre eux ont dit qu’ils les avaient reconnus grâce aux projets inter-communautaires. »

Pour toutes ces raison, les stéréotypes sectaires sont susceptibles d’avoir la vie dure.

Source : ici.

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Un commentaire pour 6 comtés : A propos des stéréotypes sectaires

  1. seb dit :

    un article très intéressant comme d’habitude! 😉 Liam, c’est du lourd!
    juste un bémol sur cette partie:
    « Ce ne sont pas les idées et stéréotypes sectaires qui produisent l’organisation sectaire de la société, mais au contraire ce sont les réalités sociales sectaires qui produisent les idées et stéréotypes sectaires. Les gens ont des stéréotypes sectaires en tête parce qu’ils ont grandi et ont vécu dans une société qui est sectaire de nature. »
    il est important de souligner que les réalités sociales produisent les idées mais pas uniquement. Les idées aussi renforcent ou participent de la transformation de la réalité (ces idées étant bien entendu, produites par la réalité) .
    C’est à mon sens important de le noter (tout en précisant que c’est secondaire) tous simplement parce que le peuple le perçoit. En lui disant que ça n’existe pas alors qu’il le voit, il s’exclut et ne cherche plus à comprendre et encore moins à rejoindre notre position. Il reste donc aux mains des réformistes et autres escrocs…
    Ce qui est dommage vu que notre ligne constitue la seule voie vers la libération! 🙂

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