Histoire d’une organisation mal connue : Saor Eire

Article écrit par Liam O Ruairc, paru dans la revue The Blanket en 2005

En jetant un oeil à la liste des organisations républicaines interdites au Nord et au Sud de la frontière, toutes (IRA, INLA, IPLO, Fianna Eireann) sont bien connues, à l’exception d’une seule : Saor Eire. Le grand public sait peu de choses de cette organisation, qu’il ne faut pas confondre avec le parti politique du même nom agissant au début des années 1930 ou du groupe Saor Uladh des années 1950. Saor Eire a été formé vers 1967 par des membres de l’IRA comme Frank Keane (ancien chef de la Brigade de Dublin de l’IRA) qui avait démissionné à cause du manque d’activité militaire de l’organisation, en liaison avec des gens liés au Irish Workers Group, petit groupe trotskyste qui publiait un journal appelé The Irish Militant, comme Gerry Lawless.. Saor Eire avait entre quarante et soixante membres, la majorité d’entre eux venant de Dublin et de Cork, et quelques uns de Derry.

Ce qui distinguait de groupe des autres organisations paramilitaires était que sa politique était explicitement orientée en direction du mouvement trotskyste international. L’un de ses leader, Peter Graham, était un des membres du secrétariat unifié de la quatrième internationale. Saor Eire avait des rapports privilégiés avec le groupe International Marxist Group, basé en Grande-Bretagne, qui publiait le journal The Red Mole. La seule déclaration politique de Saor Eire fut son Manifeste, publié en mai 1971 (et imprimé par The Red Mole, qui imprimait en même temps le journal des Provos de Londres animé par Brendan Magill).

Pendant une courte période, Saor Eire provoqua un certain enthousiasme dans certaines sections de la gauche internationale, chez Tariq Ali ou  Bob Purdie par exemple, qui pensaient que l’organisation pouvait créer la fusion entre républicanisme et marxisme. En 1972, Ernest Mandel, dirigeant du secrétariat unifié de la quatrième internationale, rencontré des responsables de Saor Eire lors d’une visite à Dublin. Dans une interview à The Red Mole en 1971, un porte-parole de Saor Eire expliquait que l’organisation était inspirée à la fois par la tradition républicaine et par des mouvements révolutionnaires internationaux comme les Tupamaros, groupe de guérilla urbaine d’Uruguay. Saor Eire se considérait elle-même comme un groupe de guérilla urbaine, considérant que la lutte décisive avait lieu dans les villes, au milieu de la classe ouvrière.

Les activités militaires du groupe étaient vues comme jouant le rôle de catalyseur politique, bien qu’elles se limitèrent presque exclusivement à des braquages de banques. Cependant, quand la situation devint explosive dans le Nord en 1969, avant la scission de l’IRA, Saor Eire achemina des armes aux nationalistes dans le Nord, procura un entraînement militaire à nombre d’entre eux, et procura des fonds issus des expropriations de banques.

Pendant l’une de ces expropriations en juin 1970, un Garda [policier du Free State] a été tué par le groupe. Le fait que Saor Eire se concentrait sur les braquages de banques explique que des gangsters qui évoluaient dans les marges du mouvement républicain allaient bientôt jouer un rôle dirigeant dans l’organisation, au détriment des membres davantage politisés. Les conséquences furent mortelles. Le 25 octobre 1971, Peter Graham, le chef de la Brigade de Dublin de Saor Eire (qui était également membre de la quatrième internationale et qui avait des contacts avec le milieu du banditisme londonien) fut assassiné à Dublin dans des circonstances mystérieuses. Suite à l’assassinat, les  républicains et le secrétariat unifié de la quatrième internationale accusèrent la Garda Special Branch ou les services secrets britanniques.

La vérité est que Graham avait été assassiné par deux de ses propres camarades de Cork (dont Larry White, qui fut tué par la suite par l’IRA officielle à Cork en 1975) suite à une querelle d’argent. A son enterrement, des gauchistes renommés comme Tariq Ali, Bob Purdie et Gerry Lawless étaient présents, en compagnie de quatre représentants de l’IRA provisoire. L’un d’entre eux rendit hommage au rôle de Graham qui avait approvisionné en armes les nationalistes sans défenses du Nord, alors même que son organisation ne participait pas à la lutte armée là-bas. Le nom de Peter Graham fut ajouté au registre des morts [« roll of honor »] de la quatrième internationale, et ses camarades ouvrirent une librairie en son honneur, la ‘Peter Graham Memorial Library’.

La mort de Peter Graham fut un coup fatal pour Saor Eire. L’organisation ne se remit jamais de cette perte, qui fut suivie de la mort de beaucoup de membres dans des circonstances tragiques. Liam Dalton se suicida en sautant d’un train. Liam Walsh, ancien commandant de l’unité de Dublin-Sud de l’IRA pendant les années 1950, fut tué par une explosion prématurée au moment où il allait poser une bombe. Mairin Keegan mourut d’un cancer en janvier 1972. Elle était une des dirigeantes de l’organisation, et avait participé aux événements de mai 1968 à Paris. A son enterrement, malgré la présence de 200 policiers, des militants de Saor Eire ont tiré trois salves au-dessus de son cercueil couvert du drapeau du secrétariat unifié de la quatrième internationale, et le trotskyste irlandais DR O Connor Lysaght lut l’hommage funèbre. Ces événements accélérèrent le déclin et la dégénérescence de l’organisation.

Le 18 mai 1973, la majorité des prisonniers, détenus à Portlaoise,  publièrent une déclaration qui expliquait qu’ils démissionnaient de l’organisation qui avait cessé de jouer un rôle progressiste. Alors que Saor Eire avait été formée pour combattre l’impérialisme, ils remarquaient que : « pendant les deux ans passés, en raison de faiblesses politiques […]  des éléments indésirables ont pu agit à partir des marges de l’organisation et mener des actions […] qui n’avaient rien à voir avec les objectifs déclarés de l’organisation. »

Dans ce document, ils dénonçaient aussi le fait que certains membres avaient pris l’habitude d’agresser d’intimider d’autres républicains. Cette déclaration était signée par huit prisonniers. L’un d’entre eux était Joe Dillon, qui plus tard joua un rôle dirigeant dans le 32 County Sovereignty Movement.

Quant aux trotskystes, ils étaient d’accord avec la déclaration. « Saor Eire n’était pas une organisation homogène. Elle n’avait pas de commandement militaire centralisé, ni une direction politique commune. C’était une alliance relâchée de groupes divers qui à l’occasion coopéraient lors d’actions communes et utilisaient le nom de Saor Eire. Il va sans dire que les éléments criminels utilisaient le nom comme couverture pour leurs propres exploits. » (‘Militants Leave Saor Eire’, The Plough, June 1973, Volume 2 Number 2).

Ceux qui restaient mirent fin officiellement à l’existence de l’organisation en 1975.

POSTSCRIPT

Saor Eire ne doit pas être confondue avec d’autres groupes armés de gauche autrefois actifs en Irlande. Le premier est ‘Irish Anarchist Black Cross’, groupe influencé par la Angry Brigade, qui a mené une série d’attaques contre les ambassades US et espagnoles à Dublin au milieu des années 1970. En septembre 1975, pendant un braquage d’une succursale de la Bank of Ireland à Killester, un garda avait été tué (cette attaque rappelait celle de Saor Eire). En juin 1976, Noel et Marie Murray furent accusés du meurtre du garda Michael Reynolds, et condamnés à la peine de mort par pendaison. Suite à des protestations qui eurent lieu dans le monde entier, la sentence fut commuée par la cour suprême en réclusion à perpétuité. Ils durent attendre 1992 pour être libérés en conditionnelle après avoir passé 17 ans en prison.

L’autre groupe est Revolutionary Struggle. Ce petit groupe, dirigé par un homme mystérieux surnommé « Nick The Greek », était très influencé par des groupes de lutte armée italiens comme Prima Linea ou les Brigades Rouges (voir par exemple le numéro spécial de leur journal The Ripening of Time à ce sujet). A l’image de leurs camarades italiens, en 1981, ils tirèrent sur un business man venu faire une conférence à l’université Trinity College de Dublin. Cette action n’était pas censée être un tir dans les genoux traditionnel irlandais, mais une version locale de la ‘gambizatzione’ italienne (jambisation), une pratique courante des groupes italiens. Ce groupe fut plus tard associé à Jimmy Brown, après son départ de l’IRSP. Mais ce groupe n’a pas donné de nouvelles depuis la fin des années 1980.

Source : ici.

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