Etat providence et contre-insurrection

Ce document est un chapitre de la brochure intitulée The New Technology of repression – Lessons from Ireland, écrite par la British Society for Social Responsibility in Science et parue en 1974. Dans les Six Comtés, suite à l’internement en août 1971, où des personnes considérées comme politiquement dangereuses ont été raflées, jetées aux oubliettes et torturées dans les casernes sans jugement, il y eut la réponse : la grève des loyers généralisée, suivies par des mesures de rétorsion de l’Etat britannique qui a coupé des allocations. Bref, après un coup à la tête, des coups dans le ventre. Dans ces péripéties très intéressantes, il faut remarquer l’entrecroisement de la lutte politique et de la lutte sociale.

L’internement fut loin d’avoir eu le succès escompté par Faulkner. Certes il a écarté quelques combattants du champ de bataille et a permis  d’obtenir quelques informations, d’une qualité douteuse toutefois. Mais il a fait gagner à l’IRA provisoire beaucoup de recrues et a forcé l’armée à faire appel à des renforts. Dans les 4 mois qui ont immédiatement précédé l’internement, seuls quatre soldats britanniques avaient été tués, ainsi que quatre civils, et dans les 4 mois qui l’ont suivi, 31 soldats sont morts, 11 policiers du RUC et de l’UDR, ainsi que 73 civils. En 1971, avant l’internement, il y eut 281 explosions, dans les quatre mois qui l’ont suivi, il y en eut 516.

Ce qui est plus important, c’est que l’internement est l’événement qui a pour la première fois impliqué la masse de la population catholique dans la lutte. Les catholiques se sont désengagés de tous leurs devoirs civiques en Irlande du Nord, et une grève des loyers [‘rent and rates strike’] fut décidée, à laquelle participèrent plus de 20.000 foyers. La réaction de Stormont fut d’introduire la fameuse loi contre les mauvaises dettes [« Bad Debt Act »].

L’Irlande du Nord a été le champ d’expérimentation non seulement du matériel de contrôle anti-émeute comme le gaz CS et les balles en caoutchouc, mais aussi du développement des technologies sociales dont l’objectif est d’affaiblir autant que possible, et si possible de briser, l’action de masses de la classe ouvrière. Ces techniques, fondamentalement plus subtiles que la brutalité évidente de l’intervention militaire, ne semblent être que des nouveaux aménagements administratifs de l’Etat providence, visant à rendre la vie un petit plus difficile pour les travailleurs. Mais si on considère toutes ces techniques particulières en tant qu’ensemble pour voir ce qu’elles peuvent faire émerger, on voit se dessiner un tout autre tableau.

L’Etat providence est en train de devenir un levier de la stratégie gouvernementale visant à écraser les luttes du peuple, qui recherche de son côté une vie plus juste. L’exemple marquant, et pionnier, de ce nouveau rôle de l’Etat providence a été la loi contre les mauvaises dettes en 1971. Cette loi autorisait le  gouvernement de Stormont à retirer toute aide sociale à quiconque avait des dettes auprès des agences gouvernementales locales ou centrales, et potentiellement à ceux qui étaient endettés auprès de créditeurs privés. Cette loi était d’une sévérité draconienne.

Tous les types de prestations, comme les assurances chômage, les pensions d’invalidité, les allocations de maternité, les retraites, etc. (en tout 16 types d’allocations) pouvaient être retirés. Pourquoi une législation aussi barbare dans cette région vivant une telle détresse sociale, causée par des années de chômage massif et exacerbée par le conflit actuel? Il faut trouver la réponse dans la grève des loyers qui commença en août 1971 dans les zones catholiques du Nord, et qui fut une réponse directe à l’internement.

Cette grève consistait en un refus de payer les loyers aux propriétaires, aussi bien publics que privés. A son sommet, elle concernait 90% des locataires dans les zones catholiques, et le 10 septembre 1971, le gouvernement de Stormont avait déjà perdu 2 millions de £ de revenus. Dans les quartiers du Bogside et de Creggan à Derry, étaient affichées sur les fenêtres de presque chaque maison des affiches en soutien à la grève. C’était un phénomène généralisé dans les grandes villes des Six Comtés, à Belfast-ouest, il y avait 95% de locataires grévistes, 90% à Strabane, 95% à Newry, etc. La grève s’accompagnait d’autres formes de non-coopération de la part de la communauté catholique, comme la grève des fonctionnaires, la grève des ouvriers, la grève des élèves et des professeurs.

Lors d’une conférence de presse au sujet de la grève, la Civil Rights Association (CRA) expliquait que la grève allait durer jusqu’à ce que tous les internés fussent libérés, la CRA y ajoutait d’autres exigences, comme la « démocratie effective » en Irlande du Nord, impliquant  le « démantèlement complet du système orangiste-unioniste de gouvernement, symbolisé par Stormont ». Ainsi, les exigences dépassaient leur niveau précédent, où les exigences des droits civils étaient revendiquées à l’intérieur du cadre existant.

Par conséquent, la signification de la grève des loyers allait bien au-delà de ses effets purement économiques, elle défiait la légitimité de l’Etat lui-même. En refusant de soutenir matériellement l’existence de cet Etat, les grévistes affirmaient que ses fonctions ne les servaient pas. (Ceci était dans bien des cas littéralement vrai. Dans les zones les plus troublées, les services étatiques s’étaient détériorés au point de disparaître. La réparation et la maintenance des équipements, la collecte des ordures et l’entretien de la chaussée n’étaient que peu ou plus du tout réalisées).

L’importance ce cette campagne fut que presque toute la communauté était en conflit avec le gouvernement de Stormont et avec l’armée britannique qui le soutenait. Elle a forgé un lien entre la communauté catholique dans son ensemble et la lutte armée, qui ne pouvait nécessairement impliquer qu’un petit nombre de combattants actifs. Les femmes étaient au centre de la grève des loyers : à cause de la prépondérance de la mère dans les familles populaires irlandaises catholiques, c’étaient elles qui en général prenaient la décision de mettre le foyer en grève ou pas.

La loi contre les mauvaises dettes souleva une vague d’opposition considérable. La pression venue des syndicats, des groupes de gauche et des réformistes, ainsi que les questions soulevées à la Chambre des Communes dénonçant quelques uns des pires cas, firent que Stormont n’employa pas toutes les possibilités de cette arme de l’Etat providence. Au moment où nous écrivons, malgré l’application de cette loi et l’appel à cesser la grève de la part du SDLP [Social Democratic and Labour Party], la grève continue dans les endroits les plus remontés [« hardcore areas »].

L’Etat providence a donc été utilisé à des fins de coercition politique, mais les intentions sous-jacentes de cette mesure n’ont été que peu discutées. Celles-ci sont apparues plus clairement en Grande-Bretagne lorsque le gouvernement (Tory, à l’époque) avait attaqué les droits des mineurs de fond en grève, et d’autres grévistes, à percevoir leurs allocations. La tendance générale n’est pas simplement de faire des coupes budgétaires dans l’Etat-providence (bien qu’il y ait eu des coupes dans les budgets de la santé, du logement, de l’éducation et des affaires sociales), mais de changer la nature-même de l’Etat providence.

Qu’il s’agisse de la question des attribution de logements en HLM ou des compléments de retraite, de plus en plus d’aspects de l’Etat providence sont en train d’être testés. Ceci met les gens en colère, mais en même temps les isole. Autrefois, tous les locataires d’un même immeuble HLM payaient plus ou moins le même loyer, puis le loyer de chaque locataire fut évalué et fixé séparément, d’après les prescriptions de la Loi sur les Loyers [« Housing Finance Act »] du gouvernement Tory. Puisque les locataires ne partagent plus, sous cet aspect, les mêmes conditions, l’unité et l’action collective sont d’autant plus difficiles à réaliser par rapport à autrefois.

Cela, les bénéficiaires des aides sociales l’ont toujours su, d’ailleurs les victoires pratiques et politiques obtenues par les syndicats de chômeurs représentent des attaques portées à ce processus d’individualisation qui cherche à monter les bénéficiaires les uns contre les autres. L’Etat a développé quatre stratégies de contrôle :

1. Augmenter son contrôle sur le porte-monnaie, comme cela a eu lieu avec la loi contre les mauvaises dettes et la suppression des allocations aux mineurs de fond grévistes
2. Augmenter son contrôle sur le logement, par la Loi sur les Loyers
3. Augmenter son contrôle sur la mobilité, par la Loi sur l’Immigration de 1971 qui crée des citoyens de deuxième classe, semblable aux « travailleurs accueillis » du Marché Commun.
4. Augmenter son contrôle sur l’information : avant de délivrer un service, l’Etat providence (que ce soit le ministère de la santé ou de la sécurité sociale ou les antennes locales des services sociaux) demande des informations à ses usagers. Jusqu’où remontent ces informations, et à quelles fins sont-elles récoltées? Il n’y a guère de limites définies.

Ces informations récoltées par les travailleurs sociaux dans l’idée d’aider l’usager peuvent servir à rassembler des données au sujet de certaines communautés, et de certaines personnes en leur sein. Mais l’usage de l’ordinateur permet de rassembler de grandes quantités de ces informations de faible importance, et comme l’a dit le Brigadier Kitson [grand stratège de la contre-insurrection], les services sociaux font une moisson de matériel tout à fait utilisable (et on peut leur en demander plus).

L’Armée du Salut offrait un bol de soupe en échange d’un chant de louange, de plus en plus l’Etat-providence offre ses « bienfaits » en échange d’informations. Ces renseignements sont recueillis dans un contexte semi-privé, de façon à ce que chaque usager qui reçoit ces bénéfices se sente privilégié, comme s’il était officiellement reconnu comme les méritant.

Cela sépare et divise les gens. Ce sont des informations qui sont susceptibles de servir contre la classe dans un contexte de lutte des classes.

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Un commentaire pour Etat providence et contre-insurrection

  1. LIam dit :

    Petites precisions
    En Decembre 1971, environs 25 pour cent des menages catholiques dans les 6 comtes – soit 23 190- participaient a la rent and rates strike. En decembre 1975, ca tombait a 3.9 pour cent.
    A l’epoque ou le poster sur le SDLP que vous avez mis plus haut etait affiche, les republicains se plaigaient que les familles des internes ecoutaient plus le SDLP que les republicains. Derniere chose, en 1980 est sorti une version bien plus developpee et augmentee du texte Technology of Repression que vous avez traduit.
    THE TECHNOLOGY OF POLITICAL CONTROL
    http://www.amazon.co.uk/Technology-Political-Control-Carol-Ackroyd/dp/0861043073
    Je peux vous le filer la prochaine fois qu’on se voit si vous avez des problemes a l’obtenir

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