« Oui, nous connaissions tous Shelley par cœur » Engels

Description du monde futur libéré, à la fin du 3è acte du drame de Shelley (écrit pour la lecture, pas la scène), Prométhée délivré, paru en 1818.

Mais bientôt je regardai et , ô surprise, les trônes étaient vides, et les hommes vivaient l’un avec l’autre tout comme font les esprits, nul ne flattait servilement son prochain, nul ne le foulait aux pieds; la haine, le dédain, la crainte, l’amour ni le mépris de soi, n’écrivaient plus sur les fronts humains, comme sur la porte de l’enfer, « abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici »; nul ne menaçait, nul ne tremblait, nul ne guettait avec un empressement craintif des ordres hautains dans les yeux d’un autre, jusqu’à ce que le serviteur d’une volonté tyrannique devînt, sort pire encore, l’esclave avili de son propre vouloir, qui l’éperonnait, comme un cheval épuisé, jusqu’à la mort.

Nul n’imprimait à ses lèvres de plis où la vérité demeurait prisonnière, insinuant par un sourire le mensonge que sa langue dédaignait de prononcer; nul, un ricanement figé sur la bouche, n’écrasait au fond de son cœur les étincelles de l’amour et de l’espoir, pour n’y laisser que ces cendres amères, une âme par elle-même consumée, et ramper misérablement parmi les hommes, comme un vampire, infectant son prochain de son mal hideux; nul ne parlait ce commun langage, menteur, froid et vide, qui fait nier par le cœur le « oui » que les lèvres murmurent, et pourtant mettre en question cette involontaire hypocrisie, sous l’empire d’une méfiance de soi qui n’a point de nom.

Et des femmes aussi passaient, franches, belles et bonnes comme le libre ciel qui arrose la terre large de jeune lumière et de rosée; formes douces et radieuses, exemptes et pures de toutes les souillures de la coutume, exprimant en leurs paroles la sagesse que naguère elles ne pouvaient penser, par leurs regards les émotions que naguère elles craignaient de sentir, et changées en tout ce que jadis elles n’osaient pas être, mais étaient maintenant, rendant la terre pareille au ciel; ni l’orgueil, ni la jalousie, ni l’envie, ni la mauvaise honte, gouttes les plus amères de ce fiel jadis précieusement conservé, ne corrompaient plus la douceur de ce baume qu’est l’amour.

Trônes, autels, sièges de justice et prisons, dans lesquels ou auprès desquels de misérables hommes portaient des sceptres, des tiares, des glaives, des chaînes, et de lours volumes pleins d’une erreur raisonnée, grossie des gloses de l’ignorance, ressemblaient à ces figures monstrueuses et barbares, fantômes d’une gloire dont nul ne se souvient plus, qui, du haut de leurs obélisques intacts, jettent des regards de triomphe sur les palais et les sépulcres de ceux qui furent leurs vainqueurs; tombant en poussière autour d’elles, ces monuments représentaient, pour l’orgueil des rois et des prêtres, une croyance sombre mais redoutable, un pouvoir aussi étendu que le monde qu’il désolait, et ne sont plus aujourd’hui qu’une source d’étonnement; tout ainsi les instruments et les emblèmes du dernier esclavage du monde, parmi les demeures de la foule terrestre, sont là, toujours debout, mais objet d’indifférence aujourd’hui.

Et ces figures odieuses, détestées des dieux et des hommes, qui, sous bien des noms et bien des formes étranges, sauvages, effrayantes, noires, exécrables, étaient celles de Jupiter, le tyran du monde, et à qui les nations, frappées de panique, rendaient leurs hommage avec du sang, des cœurs brisés par l’espoir trop longtemps différé, et avec l’amour, sali et sans guirlande, traîné à des autels, égorgé parmi les larmes impuissantes d’hommes flattant ce qu’ils craignaient, d’une crainte qui était de la haine – ces figures se dressent menaçantes, mais déjà rongées par le temps, sur leurs sanctuaires abandonnés.

Le voile bigarré que ceux qui ne sont plus appelaient la vie, imitant, comme avec des couleurs capricieusement jetées, tout ce que les hommes croyaient ou espéraient, est arraché; le masque répugnant est tombé, l’homme reste, sans sceptre, libre, dégagé de toute limite, mais égal, sans classe, sans tribu, sans nation; exempt de crainte, d’adoration, de hiérarchie, roi de lui-même; juste, doux, sage, faut-il dire sans passion? Non pas, mais libéré pourtant du crime et de la douleur, ses maîtres jadis, car sa volonté les créait ou les subissait; pas encore exempt, bien qu’il les gouverne en maître, du hasard, de la mort et du changement, entraves de ce qui sans eux pourrait dépasser dans son essor l’étoile la plus élevée d’un ciel jamais gravi encore, érigée, à peine visible, au plus profond du vide infini.

Shelley, Prométhée délivré, acte III.

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