« Précariat » ou prolétariat?

Article déniché sur le blog maoïste du Canada MLM Mayhem!

Le précariat n’est pas une classe

Il y a une scène dans Queimada, le film anti-colonial de Gillo Pontecorvo, où un agent capitaliste britannique, joué par Marlon Brando, explique les avantages du capitalisme à un groupe de Portugais maîtres d’esclaves. Pour les convaincre d’accepter la perspective d’une révolution d’esclaves faite à temps pour coopter ses dirigeants et maintenir leur propre autorité, il fait la comparaison entre une prostituée et une épouse.

Cette dernière, dit-il, est une « propriété », le mari la possède, lui paie ses moyens d’existence, alors que la première n’est payée que pour son travail, astreinte qu’elle est au devoir précaire de payer elle-même l’entretien de sa propre existence, ce qui fait qu’elle coûte beaucoup moins cher. Outre le fait que c’est une grande comparaison pour comprendre l’oppression structurelle de genre, l’analogie est là pour expliquer la différence entre un esclave et un ouvrier salarié. Le travailleur libre, le prolétaire, nous dit le personnage joué par Brando, reste un esclave, mais il doit en plus payer les conditions de son esclavage, supportant le coût du joug du capitalisme; s’il meurt de faim, s’il n’a plus de logement, s’il ne peut pas trouver de travail, le capitaliste n’a pas à s’en faire : d’autres travailleurs viendront, forcés par la logique du capitalisme à vendre leur travail, à entrer en compétition pour les emplois, à se prostituer.

Je me souviens de cette analogie à chaque fois que j’entends le terme « précariat » être lancé dans des cercles gauchistes d’Amérique du Nord et d’Europe, qui est censé remplacer le concept de « prolétariat » (de même que la « multitude » avait été lancée dans les mêmes cercles du premier monde il y a une quinzaine d’années). Le concept marxien de « prolétariat » est dépassé, disent-ils, parce que le travail sous le capitalisme aurait changé significativement. Maintenant, le travail est devenu de plus en plus « précaire », les emplois privilégiés de col blanc sont contractuels et les petits bourgeois n’ont plus le même avenir privilégié qu’il y a vingt ans, le travail devient quelque chose de temporaire, et la désintégration de la sécurité du travail ouvrier signifie en fin de compte la désintégration de la classe prolétarienne « traditionnelle ». Par conséquent, concluent-ils, émerge des rangs de l’ex-petite bourgeoisie et de l’ex-prolétariat un nouveau précariat, une nouvelle catégorie de classe, peut-être même le nouveau sujet révolutionnaire!

Le « précariat » n’est pas nécessairement dangereux et certainement pas nouveau

En un sens, je ne suis pas hostile à ce concept, étant moi-même un travailleur précaire (et impliqué dans une grève contre la précarisation des contrats, qui a tenté et échoué), car il caractérise partiellement un certain type d’emploi qui devient de plus en plus commun dans les centres du capitalisme dans la crise actuelle. Cependant, ce concept n’a pas la même profondeur explicative que les concepts de prolétariat et de prolétarisation parce que : a) la précarité n’est pas nouvelle et a été un aspect ordinaire du travail en général pendant très longtemps; b) la catégorie « prolétariat » et les analyses connexes sur la « prolétarisation » impliquent une compréhension beaucoup plus complète et scientifique, du travail précaire. Et la raison pour laquelle je pense à la fameuse scène de Queimada à chaque fois que j’entends le terme de « précariat », c’est qu’elle définit justement l’émergence du prolétariat en tant que vie précaire.

Bien que la précarisation du travail dans les centres du capitalisme dans une population laborieuse déterminée [les ‘cols blancs’ et les travailleurs syndiqués] puisse apparaître comme quelque chose de nouveau, elle caractérise pourtant la majorité du travail salarié dans le monde depuis la naissance du capitalisme. Quand Marx a le premier théorisé la catégorie de prolétariat et de travail salarié, il a compris que la précarité était un aspect de la vie de cette classe, un aspect obligatoire lorsque Marx écrivit le Capital. La précarité ne se définissait pas par des contrats de travail de courte durée, mais c’était une réalité que Marx a pris en compte. Le mouvement ouvrier en était à son enfance, la protection syndicale était une chose dont personne n’avait entendu parler (notons que cela reste un rêve pour la vaste majorité des ouvriers du monde), quant aux emplois et aux carrières de bureau, c’était la perspective d’une petite minorité privilégiée (c’est toujours le cas).

Pour Marx et Engels, le prolétariat se définit économiquement par la nécessité de vendre sa force de travail, ce qui est la plupart du temps une affaire précaire. Arraché à la terre, enrégimenté dans une armée de travailleurs salariés « libres », le prolétariat est forcé de lutter pour vendre sa force de travail, une lutte qui voile souvent le fait que ce sont les capitalistes qui le forcent à une telle précarité. Malgré le fait que le capitaliste a besoin du prolétariat pour exister en tant que capitaliste – en vérité c’est le capitalisme et non le travail qui est précaire en dernière analyse, puisque son existence découle de la plus-value provenant du travail salarié – le prolétaire trouve que son existence est précaire parce qu’il doit payer l’entretien de son existence grâce au salaire payé en échange de la vente de sa force de travail. Le capitalisme a besoin de travailleurs qui se sentent dépendants de l’existence des capitalistes, alors que c’est le contraire qui est vrai, il a besoin que le travailleur sente que son existence est précaire. Mais lorsqu’on pousse le travailleur dans les cordes d’une existence éminemment précaire, alors le slogan du Manifeste Communiste devient quelque chose de moins vide : « vous n’avez rien à perdre que vos chaînes ».

De plus, la précarité est un levier puissant pour l’hégémonie capitaliste : l’armée de réserve du travail, la menace de la perte d’emploi, le fait qu’on peut « se passer de tes services parce que tant d’autres aimeraient prendre cette place »,  ces faits sont déjà impliqués dans le concept de prolétariat, donc le « précariat » n’apporte rien de neuf. Dire « précariat » ne fait que donner une description de surface, montrer une bizarerie régionale du travail salarié dans les centres du capitalisme. C’est une assertion idéaliste basée sur une apparence banale et sur une ignorance complète des termes qu’on a ainsi voulu exclure et remplacer.

Le « précariat » est une façon maladroite de conceptualiser la prolétarisation. C’est-à-dire qu’en temps de crise, de multiples secteurs du travail salarié sont plongés au niveau du prolétariat, par la perte de tous les avantages qu’ils avaient pu gagner et que la classe dominante leur avait concédé pendant les époques de stabilité. Si la crise est significative, ce processus va jusqu’à toucher certains secteurs de la classe dominante, ou au moins sa domesticité, pour les renvoyer au niveau de la classe la plus basse. Sous la crise, lorsque le capitalisme ne peut plus se permettre de faire des concessions et que sa minorité la plus puissante désire continuer à extorquer une plus-value significative, la précarité régnera en maîtresse suprême.

Certains emplois qui ont été traditionnellement exempts de prolétarisation seront, au moment opportun, reconfigurés pour être remis au pas de la logique capitaliste. Par exemple, la précarisation du travail universitaire actuelle est le résultat de cette reconfiguration d’un secteur jusque là non-directement attaché à la cohérence du mode de production capitaliste, conformément au commandement de l’accumulation capitaliste. Dans ce cadre, la précarité définie par des affectation limitées et contractuelles, n’est qu’un écho d’une précarité bien plus pernicieuse et plus effrayante, celle qui a accompagné l’émergence du travail salarié prolétaire pendant le processus de la dite accumulation primitive.

Ce que je trouve le plus intéressant dans ce concept de « précariat », c’est qu’il me semble être le résultat d’un trouble de désorientation chez les militants qui viennent de rencontrer en chair et en os le fait brut du capitalisme, provoquant chez eux une confusion des catégories. Car si le sujet révolutionnaire était entendu comme étant le prolétariat, et celui-ci entendu dans les centres du capitalisme comme les travailleurs d’industrie et les syndiqués, alors le phénomène de la précarisation porte un rude coup à leur compréhension, déjà erronée à l’origine. Si le prolétariat est compris comme les travailleurs dont l’emploi est sûr et syndiqué, alors cette catégorie prévaut de moins en moins, et cette [fausse] interprétation du prolétariat disparaît en même temps que son objet. Et peut-être même qu’un ouvrier syndiqué est moins victime de l’injustice et révolutionnaire qu’un travailleur précaire en col blanc, peut-être que l’ouvrier d’usine précaire et l’employé de bureau précaire sont dans le même bateau « précaire », leurs destins étant liés à l’enseigne de la précarité.

Et pourtant la précarité ne peut pas scientifiquement caractériser une classification économique concrète, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas former la base d’une position de classe. Un professeur d’université précaire peut gagner 100.000$ par an, quel que soit la précarité de ses contrats, qui s’imagine en brillant intellectuel méritant un poste définitif qui ne viendra jamais, a forcément des intérêts qui divergent de ceux d’un concierge contractuel non-syndiqué. Nous ne voulons pas dire que le professeur d’université n’est pas pris dans un processus du prolétarisation, ou qu’il n’y a pas de professeurs qui gagent moins d’un quart de son salaire, nous voulons dire que la précarité n’est pas une qualification de classe. Ce terme qualifie une vicissitude du travail salarié, qui se manifeste rudement pendant les époques de crise ou lorsque certains emplois sont en cours d’adaptation aux intérêts changeants du capitalisme.

Il n’y a pas de précariat uni autour d’un intérêt de classe potentiel ou généralisable, vérité particulièrement visible surtout quand certains parmi ceux qui viennent à peine de goûter au travail salarié précaire se plaignent, comme c’est arrivé pendant le mouvement nommé « occupy » (au sein duquel, rappelons-le, le concept de précariat a été popularisé), d’un seul grief : ne plus avoir d’emplois de classe moyenne garantis. Et si le précariat est uni par l’exigence d’en finir avec le travail précaire, alors il ne s’agit pas d’une classe révolutionnaire parce qu’il ne s’agit pas d’une exigence révolutionnaire. Ce n’est pas non plus la base d’un programme, ni le rejet catégorique de ce qui fait du capitalisme le capitalisme, ni une compréhension de la division entre classe dominante et classe dominée.

Il y a cent ans, dans un compte rendu élogieux du livre d’Anton Pannekoek les Diver­gences tactiques dans le mouvement ouvrier, Lénine écrivait :

« En réalité, la bourgeoisie de tous les pays élabore, inévitablement, deux systèmes de gouvernement, deux méthodes de lutte pour la défense de ses in­térêts et la sauvegarde de sa domination – mé­thodes qui tantôt se succèdent, tantôt se nouent en des combinaisons multiples. C’est premièrement la méthode de la violence, la méthode consistant à refuser toute concession au mouvement ouvrier, à soutenir toutes les vieilles institutions caduques, la négation intransigeante des réformes. Telle est l’essence de la politique conservatrice qui, en Oc­cident, cesse de plus en plus d’être la politique de la classe des propriétaires fonciers pour devenir une des variétés de la politique bourgeoise géné­rale. La deuxième méthode est celle du « libéra­lisme », des mesures prises dans le sens du déve­loppement des droits politiques, dans le sens des réformes, des concessions, etc. » (Lénine, Les divergences dans le mouvement ouvrier européen)

D’accord en cela avec Pannekoek, Lénine disait que si la méthode libérale engendrait le réformisme et l’opportunisme dans le mouvement de la classe ouvrière, la méthode conservatrice, dominante dans les périodes de crise capitaliste, engendrait souvent, dans ses premiers stades (juste après le réformisme libéral) des théories anarchistes petites bourgeoises et de l’éclectisme de la part de ceux qui rencontrent soudain la poigne de fer du capitalisme.

Aujourd’hui, dans cette phase de la crise et dans les centres du capitalisme, la classe dominante, pour se protéger en tant que classe, emploie une méthode de rejet des concessions, et ce rejet conduit à une attaque contre toutes les réformes qu’il avait accordées (bien que cela ait eu lieu après des luttes de classes sanglantes) dans sa phase de stabilité précédente. Le retour à la précarité du travail salarié est la conséquence du retour à un « rejet sans compromis des réformes », mais au lieu de comprendre cela comme un épisode logique des vicissitudes du capitalisme, ceux qui ont bénéficié d’une période de réformes aimeraient imaginer qu’il s’agit de quelque chose de nouveau, une nouvelle phase, l’émergence d’une nouvelle classe, à cause de notre myopie provincialiste.

Source : http://moufawad-paul.blogspot.fr/2012/03/precariat-is-not-class.html

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