James Connolly – Un chapitre plein d’atrocités : Daniel O’Connell et la classe ouvrière

Voici le douzième chapitre du livre de Connolly Labour in Irish History.

« C’est la civilisation, à ce qu’on dit, on ne peut la changer car les hommes sont faibles,
Prenez garde, prenez garde, c’est dangereux de traquer ainsi le loup féroce tout au fond de sa tanière.
Prenez garde à votre civilisation, oui, c’est une pyramide dont chaque pierre est un cœur palpitant,
Il y a des époques, comme à Paris en 93, où les hommes les plus communs jouent des rôles terribles.
Prenez garde à votre progrès, il s’est chaussé les pieds avec les âmes assassinées par ses propres infections,
La soumission est juste, mais le commandement de Dieu peut allumer le flambeau des révolutions. »

John Boyle O’Reilly.

Pour l’Irlande comme pour la Grande-Bretagne la période qui va de l’Émancipation catholique (1829) à 1850, a été marquée par une immense misère des classes laborieuses, qui entraîna dans ces deux pays des tentatives révolutionnaires avortées et la concession de quelques réformes politiques et sociales sans importance.

En Irlande, la première atteinte à la puissance des privilèges fut l’abolition des Dîmes, ou, plus exactement, la suppression des méthodes les plus brutales de perception des dîmes. Le clergé de l’Église anglicane, qui était l’Église officielle en Irlande, avait légalement le droit de prélever sur la population de chaque district, quelle que soit sa religion, un certain impôt destiné à l’entretien de cette Église et de ses ministres.

Le fait que cela soit conforme à la pratique de l’Église catholique dans les pays où elle était religion dominante ne consolait évidemment pas pour autant la paysannerie catholique irlandaise, qui voyait sans cesse ses récoltes saisies et vendues pour entretenir un clergé dont elle ne pratiquait pas le culte et pour une religion qu’elle abhorrait. En fin de compte, elle se prit d’une haine si vive pour une telle injustice, qu’une rébellion ouverte éclata ; dans toute l’Irlande, les tenanciers se mirent à s’opposer par tous les moyens à la collecte des dîmes.

Les prêtres de l’Église anglicane recoururent à la loi ; escortés par la police et les soldats, ils s’emparaient de la production des pauvres tenanciers et l’emportaient pour la faire vendre aux enchères. De leur côté, les paysans récupéraient et transportaient en pleine nuit les récoltes et le bétail des fermes menacées de saisie ; quand c’était impossible, ils empêchaient par la violence les adjudicataires et acheteurs de réaliser la vente.

Que d’existences jeunes et brillantes a-t-on envoyé s’achever au bout d’une corde ou au fond d’un cachot pour entretenir une religion détestée en extorquant les contributions à la pointe des baïonnettes. Vint le moment où la lutte prit réellement l’aspect d’une guerre civile. En plusieurs endroits, lorsque les soldats revenaient d’une descente dans la ferme d’un paysan pauvre, les gens du pays se rassemblaient, construisaient des barricades et les empêchaient de passer par la force. Ils parvenaient en général à sauver – signe du courage populaire au cours de ces engagements – leurs récoltes et leur bétail des mains de la police et de l’armée, démontrant ainsi qu’en Irlande il existait toujours les éléments d’une révolte armée.

Dans un de ces affrontements, à Newtownbarry, douze paysans furent tués et vingt mortellement blessés ; dans un autre à Carrigshock, onze policiers furent tués et dix-sept blessés ; et dans une grande bagarre à Rathcormack, douze paysans furent tués en combattant une forte troupe de soldats et de policiers armés. Des témoins oculaires déclarèrent que les paysans pauvres et les journaliers qui se battaient résistèrent aux charges et aux salves des soldats avec autant de détermination que des troupes aguerries, ce qui impressionna le gouvernement bien plus qu’un million de discours. Ce qui mit en relief la gravité de la crise, ce fut le contraste entre la somme minime qui était le plus souvent en cause et le carnage nécessaire pour la récupérer. Ainsi, à Rathcormack, les douze paysans furent massacrés alors qu’ils essayaient d’empêcher qu’on ne vende les effets d’une pauvre veuve pour payer les quarante shillings qu’elle devait au titre de la dîme.

Tout ce mouvement de résistance aboutit en fin de compte à un « Acte de commutation des dîmes » qui abolissait la collecte des dîmes et la remplaçait par une « charge locative au titre de la dîme » par laquelle les sommes nécessaires à l’entretien du clergé anglican étaient incluses dans le loyer de ferme et donc versées à l’aristocratie foncière. Autrement dit, le prélèvement subsistait, mais avait perdu ses aspects les plus blessants et odieux. Au cours de cette lutte, les sociétés secrètes des Ribbons ou des Whiteboys furent les armes les plus efficaces de la paysannerie. La victoire doit être pour une grande part attribuée à leurs activités. Les politiciens n’offrirent ni leur aide ni leur soutien et, à l’exception de la campagne menée par une seule petite feuille de Dublin, animée par un groupe restreint mais brillant de jeunes écrivains protestants, il n’y eut pas un journal dans tout le pays pour défendre leur cause.

Quant au clergé catholique, il suffit de dire qu’au cours de cette guerre de la dîme, il garda un silence presque total sur ce « grave péché de conspiration secrète » qui le rendait d’ordinaire si éloquent. Nous n’oserions affirmer que, puisque les sociétés secrètes s’opposaient à un clergé rival, il trouvait préférable de suspendre provisoirement ses attaques. Peut-être n’est-ce pas la raison, mais en tout cas, il est frappant de constater que, dès que la guerre de la dîme fut gagnée, les bonnes vieilles invectives contre toute action illégale reprirent immédiatement de plus belle.

Contemporaine de cette guerre de la dîme, la campagne en faveur du Rappel de l’Union législative se développait sous la conduite de Daniel O’Connell, avec l’appui d’une grande partie des classes moyennes et de presque tout le clergé catholique. Dès le début, la classe ouvrière irlandaise prit passionnément fait et cause pour le Rappel, en partie parce qu’elle admettait l’explication de O’Connell, selon qui l’Union était responsable du déclin du commerce irlandais, et en partie parce qu’elle ne le croyait pas sincère dans ses déclarations de loyauté à la monarchie anglaise, ni dans sa volonté de limiter ses objectifs à la question du Rappel. [O’Connell, partisan du Home Rule, commence pourtant par modérer ses revendications en soutenant les Whigs de 1835 à 1841, dans l’espoir que cela favoriserait des réformes. C’est ainsi qu’il obtient la suppression des évêchés anglicans (1835) puis la transformation de la dîme en une taxe perçue par l’État (1838). Mais avec le retour des Tories en 1841, au moment même où la lutte agraire devient dramatique, O’Connell lance la campagne pour le « Rappel de l’Union » avec des meetings monstres à la manière chartiste, qui culminera, en avril 1843, avec le grand rassemblement de Tara.]

De son côté, celui-ci fit entrer les corps de métiers dans son association avec des droits identiques à ceux des membres régulièrement inscrits, démarche qui provoqua dans divers milieux un mécontentement considérable. Ainsi, l’Irish Monthly Magazine de Dublin, revue inconditionnellement favorable à O’Connell, se plaint dans son numéro de septembre 1832 que l’Union nationale (pour le Rappel) soit mise en péril parce qu’« il existe parallèlement une union des classes de commerçants et d’ouvriers, dont les membres ont droit de vote lors des séances, et qui sont en tous points mis sur un pied d’égalité absolue avec les membres de l’Union Nationale. »

Dans le numéro de décembre de la même année, il revient à la charge en déclarant de manière fort significative : « nous craignons en fait que ne vienne beaucoup de mal et peu de bien de l’union des métiers telle qu’elle est constituée pour le présent. » Le représentant du roi d’Angleterre en Irlande se faisait apparemment la même opinion que ce partisan de O’ Connell sur le danger politique représenté par les syndicats irlandais. Ainsi, lorsque les corps de métiers de Dublin eurent le projet d’organiser une manifestation géante en faveur du Rappel, le représentant du roi d’Angleterre en Irlande l’interdit sur le champ et donna l’ordre aux troupes de l’empêcher, par la force armée si nécessaire.

Cependant O’Connell rencontrait une audience croissante dans le pays et il attirait à lui de plus en plus de membres de la classe capitaliste et des professions libérales. Les politiciens whigs avaient de plus en plus besoin de lui pour leurs propres projets, et lui-même avait de plus en plus besoin d’eux pour parvenir au succès. Il cessa de défendre la cause des travailleurs organisés, et devint alors progressivement l’un des ennemis les plus âpres et les moins scrupuleux du mouvement syndical qu’ait jamais produit l’Irlande, réservant ses attaques les plus venimeuses aux associations de métiers de Dublin.

En 1835, O’Connell alla siéger avec les Ministériels à la Chambre des Communes, apportant son soutien au gouvernement whig. C’était l’époque où la population laborieuse anglaise était la plus exploitée, la plus humiliée, et, pour tout dire, la plus déshumanisée de toutes les nations européennes. C’était une situation qui révélait tant d’inhumanité chez les patrons, tant de misère et de déchéance chez les travailleurs, que, s’il n’y avait pas le témoignage des sobres dépositions faites devant diverses commissions parlementaires, on ne parviendrait pas à y croire. Des femmes travaillaient presque nues dans les mines de charbon pour des salaires de misère, et il arrivait qu’elles donnent naissance à un enfant, surprises par les douleurs au beau milieu de l’obscurité lugubre de leur lieu de travail. Des garçonnets et des fillettes étaient employés à tirer de lourds wagonnets remplis de charbon le long des galeries de la mine, le corps entouré d’une courroie qui passait entre leurs petites jambes.

Dans les usines de coton, des bambins des deux sexes âgés de huit, sept et même six ans, devaient surveiller les machines ; on les louait à cet effet dans les workhouses comme de vrais esclaves, et ils travaillaient douze, quatorze et même seize heures par jour, vivant, dormant et travaillant dans des conditions qui les faisaient mourir comme l’eût fait la peste. Dans les ateliers de poterie, les boulangeries, les usines et les ouvroirs de confection, le surmenage et l’insalubrité des conditions de travail provoquaient de telles souffrances et une telle déchéance, un tel raccourcissement de la vie, que c’était l’existence même de la classe ouvrière qui était menacée.

Dans les régions agricoles, les souffrances des pauvres étaient si terribles que l’agriculteur anglais, qui est l’individu le plus impassible, le plus patient, le plus dépourvu d’imagination qui vive à la surface de la terre, se jeta brusquement dans une série d’émeutes, d’actes de luddisme [destruction de machines, premières réactions ouvrières à l’essor du machinisme] et d’incendies de meules de foin. De même qu’en Irlande le Capitaine Rock ou le Capitaine Moonlight étaient des sortes de génies à qui on attribuait l’organisation des révoltes paysannes nocturnes, de même en Angleterre, le Capitaine Swing, personnage tout aussi mythique, était tour à tour accusé ou loué d’en faire autant.

Dans un petit livre qui circula parmi les agriculteurs anglais, on fait dire au Capitaine Swing :« Je ne suis pas l’auteur de ces incendies. Ce qui les provoque, c’est que les fermiers sont chassés de leurs terres, qu’on transforme en réserves de chasse au renard, que les paysans écopent de deux ans de prison pour avoir ramassé une perdrix morte, et que les curés s’emparent de l’unique vache d’un pauvre homme pour la dîme sur son jardin potager. »

La détresse était si grande, les lois si brutales, les travailleurs si totalement privés d’espoir que lors d’Assises Spéciales tenues à Winchester en décembre 1830, on ne jugea pas moins de trois cents prisonniers, et on en condamna à mort un grand nombre. Parmi ceux-ci, six furent effectivement pendus, vingt déportés à vie, et les autres pour une période moins longue. Nous pouvons lire dans la Via Dolorosa anglaise de William Heath, qu’« un enfant de quatorze ans fut condamné à mort ; et deux frères, âgés de vingt et dix-neuf ans, furent impitoyablement pendus à Penenden Heath, où ils furent conduits par un régiment de Scots Greys. » Quant aux responsables de toutes ces souffrances, les témoins de l’époque ne nous laissent aucun doute.

Le Times de Londres, le plus conservateur de tous les journaux capitalistes, déclarait, dans son numéro du 27 décembre 1830 :« Nous affirmons que les actions de cette misérable classe d’hommes (les travailleurs) sont une réponse au traitement que leur infligent les classes supérieures et les classes moyennes. Cette population doit être traitée au physique et au spirituel selon des principes plus libéraux et plus chrétiens, ou sinon c’est l’ensemble des travailleurs qui se transformeront en légions de bandits, moins criminels que ceux qui en ont fait des bandits, et qui, par un juste mais terrible retour des choses, deviendront bientôt leurs victimes. » Et en 1833, une commission parlementaire écrivit dans son rapport que « la situation des travailleurs agricoles est celle de brutes misérables ; leurs enfants disputent leur nourriture aux porcs pendant la journée et la nuit s’entassent sur la paille humide sous un toit de chaume pourri. »

Dans les grandes villes, régnait le même état de révolte ; la troupe intervenait sans cesse et tant de gens furent tués que les coroners [officiers de justice chargés d’enquêter sur les cas de mort suspecte] cessèrent de mener des enquêtes. En bas la misère et la révolte, en haut la répression sanguinaire et la cupidité impitoyable, telle était la situation de l’Angleterre à l’époque où O’Connell, entrant au Parlement, mit toutes ses forces au service du privilège capitaliste et contre la réforme sociale.

En 1838, cinq ouvriers des filatures de coton de Glasgow, en Écosse, furent condamnés à sept ans de déportation pour des actes qu’ils avaient commis en liaison avec une organisation syndicale destinée à améliorer la condition misérable de leur classe. La sentence fut universellement considérée comme excessive, même pour les mentalités féroces de l’époque, et un député de Finsbury, M. Wakley, déposa une motion à la Chambre des Communes le 13 février de cette année, pour qu’une « Commission restreinte mène une enquête sur la constitution, les pratiques et les résultats de l’Association des Ouvriers du coton de Glasgow. » O’Connell s’opposa à cette motion et en profita pour attaquer les syndicats irlandais.

Il déclara : « Jamais ne fut exercée une tyrannie égale à celle des syndicalistes de Dublin sur leurs compagnons. Une des directives de ces ouvriers imposait un salaire minimum, de sorte que le meilleur ouvrier n’aurait pas touché davantage que le plus mauvais. Un autre point de leur programme avait pour but de priver les patrons de toute liberté dans le choix de la main-d’œuvre. Les noms des ouvriers devaient être inscrits dans un registre, et l’employeur obligé de prendre le premier de la liste. »

Selon lui, une grande usine de Bendon avait fermé à cause des ouvriers qui cherchaient à obtenir des augmentations de salaires ; même chose à Belfast, et « on a calculé que les syndicats ont fait perdre 500.000 livres de salaires par an à Dublin. L’association des tailleurs de la ville, par exemple, avait provoqué une telle augmentation des prix des vêtements qu’il valait mieux aller jusqu’à Glasgow et attendre deux jours pour un costume, car la différence de prix payait les dépenses du voyage. » C’est aussi à l’influence pernicieuse des syndicats qu’il attribuait la disparition des constructions navales de Dublin.

A la suite du discours de O’Connell, ses amis du gouvernement whig désignèrent une commission, non pas pour s’informer sur les problèmes de Glasgow, mais pour enquêter sur les activités des syndicats irlandais, en particulier ceux de Dublin. La commission spéciale se réunit, compila deux volumes de documents et O’Connell y produisit de nombreux témoins pour déposer contre les syndicalistes irlandais. Mais le rapport de la commission ne fut jamais présenté devant la Chambre des Communes. En juin de cette même année 1838, O’Connell eut une autre occasion de laisser paraître son animosité à l’égard de la classe ouvrière et de servir les intérêts du capitalisme anglais et irlandais, occasion qu’il mit à profit sans plus attendre.

En 1833, essentiellement grâce aux efforts des organisations ouvrières et de quelques philanthropes courageux, était passée une loi interdisant le travail des enfants de moins de neuf ans dans les usines, à l’exception des filatures de soie, et interdisant aux enfants de moins de treize ans de travailler plus de quarante-huit heures par semaine, ou neuf heures par jour. Les âges que nous venons d’indiquer donneront au lecteur un aperçu du sacrifice qui fut fait de la chair et du sang des enfants pour assouvir la cupidité des classes possédantes. Et pourtant cette législation extrêmement modérée avait rencontré la haine farouche des pieux capitalistes anglais, qui utilisèrent tous les stratagèmes possibles pour la contourner.

Ils étaient parvenus à échapper si efficacement et si constamment à ces mesures de simple miséricorde que le 23 juin, le célèbre ami des ouvriers d’usine, Lord Ashley, déposa à la Chambre des Communes un amendement à l’ordre du jour, proposant en seconde lecture « une loi réglementant plus strictement le travail en usine » afin de prévenir ou de punir toute nouvelle infraction à la loi de 1833 [préfiguration de la fameuse loi de 1844, qui constitue la première réglementation du travail des adultes, et qui est due à l’intervention de Lord Ashley qui fit pression sur Peel, alors Premier Ministre tory]. O’Connell s’opposa à cette motion et tenta de justifier les infractions à la loi commises par les employeurs en déclarant que « le Parlement avait légiféré à l’encontre de la nature des choses et des droits de l’industrie. » Il ajouta : « Il ne faut pas qu’il se rende coupable de la puérile sottise de réglementer le travail des adultes, pour aller ensuite étaler à la face du monde sa ridicule humanité, qui ne peut qu’aboutir à faire de ses industriels des mendiants. »

Le passage sur la réglementation du travail des adultes était emprunté aux arguments présentés pour leur défense par les capitalistes qui prétendaient qu’en limitant le travail des enfants, on touchait aussi au travail des adultes, qui sont des citoyens anglais libres de naissance. O’Connell n’hésita pas à reprendre ce boniment, à son compte, pas plus qu’il n’avait hésité à prétendre effrontément que l’application d’un salaire minimum interdisait le paiement de hauts salaires aux artisans particulièrement qualifiés.

Sur l’attitude à adopter face aux revendications des travailleurs, O’Connell différait radicalement d’un de ses lieutenants les plus compétents, Feargus O’Connor. Celui-ci, qui s’était retrouvé au Parlement comme partisan du Rappel, fut frappé par la misère réelle du peuple anglais, dans l’intérêt duquel on prétendait gouverner l’Irlande. Il étudia la question et parvint à la conclusion qu’en Irlande le fondement de l’oppression était d’ordre économique, que les travailleurs anglais subissaient l’oppression de la même classe, pour les mêmes raisons que celles qui avaient appauvri et ruiné l’Irlande, et que dans les deux pays la solution du problème nécessitait l’union des deux mouvements démocratiques pour mener une lutte commune contre leurs oppresseurs. Il fit tout ce qu’il put pour en convaincre O’Connell, mais ce fut seulement pour découvrir chez lui une conscience de classe plus forte que sa volonté d’indépendance nationale pour l’Irlande.

En effet, O’Connell se sentait beaucoup plus proche de la classe possédante anglaise que de la classe ouvrière irlandaise. Ses interventions dans les affaires que nous avons mentionnées en témoignent. Cette divergence d’opinion entre O’Connell et O’Connor détourna définitivement celui-ci de l’Irlande en l’entraîna chez les Chartistes dont il fut l’un des dirigeants les plus audacieux et les plus écoutés. A sa mort, plus de 50 000 travailleurs défilèrent derrière le convoi funèbre qui conduisit sa dépouille jusqu’à sa dernière demeure. Il fut l’un des premiers sur la longue liste des Irlandais qui se sont battus en Grande-Bretagne et dont le dévouement et le sacrifice ont édifié le monument du mouvement ouvrier « anglais ».

[O’Connor, comme O’Brien, représentent la jonction entre le mouvement ouvrier et le mouvement national en Irlande. Connolly présente les choses à sa façon, car O’Connor était devenu l’un des leaders chartistes (partisan de la « force physique ») avant la campagne du Rappel. C’est après l’échec de la première poussée chartiste qu’il s’était réfugié en Irlande (1839). Rappelons que le chartisme est le premier grand courant socialiste anglais, à la fois premier exemple de « parti » (au sens de « parti historique » et non pas de « parti formel ») de classe et première forme du syndicalisme moderne. Mais d’autre part, les dirigeants les plus radicaux du mouvement national irlandais vont rompre avec O’Connell pour former le mouvement Jeune Irlande]

Quant à O’Connell, les classes possédantes et dominantes furent tout à fait conscientes de la valeur de ses services face au mouvement démocratique, et elles lui en furent reconnaissantes. En témoigne l’intervention de Richard Lalor Shiel qui le défendit lors des célèbres procès d’État : il attira l’attention de la Cour sur le cas de O’Connell, parce qu’il s’était interposé entre le peuple d’Irlande et le peuple d’Angleterre, et qu’il avait ainsi « empêché une jonction qui eût été suffisamment redoutable pour renverser tout gouvernement tenant de s’établir ». [Débordé par le mouvement Jeune Irlande, après son triomphe de Tara, O’Connell décommande le meeting de Clontarf interdit par le gouvernement. Il est néanmoins arrêté et jugé par un jury protestant. La Chambre des Lords casse l’arrêt et il est libéré, mais il quitte son pays pour l’Italie où il mourra en 1847].

Mais en dépit des efforts de O’Connell et des « repealers » des classes moyennes pour empêcher toute action internationale des mouvements démocratiques, la classe ouvrière irlandaise n’en désirait pas moins ardemment y parvenir. Des Associations Chartistes irlandaises surgirent dans toute l’île. Un article de l’ United Irishman de John Mitchel en 1848 nous apprend qu’à Dublin elles étaient devenues si puissantes et si hostiles aux thèses de O’ Connell qu’à un moment donné des négociations furent entamées pour que s’ouvre un débat public entre le libérateur [surnom de O’Connell] et un représentant des syndicats de Dublin.

Mais, poursuit l’article, après l’arrestation et l’emprisonnement de O’Connell, on persuada la classe ouvrière qu’elle devait renoncer à s’organiser séparément pour permettre de présenter un front commun face au gouvernement, démarche qu’elle regretta par la suite. A cette lettre, John Mitchel ajouta, en tant que rédacteur en chef, une note rappelant à ses lecteurs tout ce qu’avait fait O’Connell contre le mouvement ouvrier, ce qui était une raison supplémentaire de rejeter sa direction. Cependant, il est étrange que, dans son Histoire de l’Irlande, Mitchel omette toute référence à cet aspect peu honorable de la carrière de O’Connell, comme d’ailleurs le font tous les autres « Historiens » irlandais. Qui ne dit mot consent ; c’est donc que tous nos polygraphes qui font de l’histoire (?), ont consenti et donc donné leur aval à l’omission de ces événements historiques pour contribuer à perpétuer l’aveuglement et la domination des travailleurs.

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