Un conte de Padraig Pearse

Emmanuel (‘Iosagán’)
Conte traduit du gaélique par Francis Kelly

Le père Maitias était assis à sa porte. Un passant aurait cru que c’était une statue de pierre ou de marbre – ou peut-être même un mort – parce qu’il serait impossible qu’un homme vivant puisse rester si calme, si immobile. La tête penchée, il écoutait attentivement. Dans le silence il y a toujours des bruits auxquels on ne prête pas attention. Il entendit le cri du héron venant de la grève, le meuglement des vaches dans les champs et le rire joyeux des enfants qui jouaient sur la place. Mais il ne ressentait pas l’harmonie de ces accords avec le même bonheur que d’habitude il n’écoutait que le clair carillon des cloches au loin, porté par le vent dans le silence du matin.

Tous les villageois s’étaient rendus à la messe. Le père Maitias les avait vus passer, un par un, ou en petits groupes. Les gamins gambadaient. Les jeunes filles chuchotaient gaiement. Les femmes se parlaient à voix basse. Les hommes se taisaient. Ils défilaient ainsi tous les dimanches, et le père Maitias, assis sur sa chaise, les regardait passer jusqu’à ce qu’ils aient disparu. Ce matin-là, ils défilèrent comme d’habitude. Le vieil homme les regarda jusqu’à ce que le dernier groupe ait atteint le sommet de la colline où se dressait l’église. Le silence revint. Il n’y avait plus devant lui qu’une longue route blanche. Au village, il ne restait que quelques vieilles personnes alitées, les enfants qui jouaient sur la place, et lui, assis à sa porte.

Le père Maitias n’allait pas à la messe, et cela, depuis plus de soixante ans. Il s’était signé dans l’église pour la dernière fois quand il était jeune et plein de vigueur. Maintenant, il était vieux, usé, voûté ; ses cheveux étaient gris et son front ridé. Jamais au cours de ces années, il ne se serait agenouillé en présence de Dieu, n’aurait prié son Créateur ou n’aurait remercié son Sauveur.

Le père Maitias était un homme à part. Personne ne savait pourquoi il n’allait pas à la messe. Certains disaient qu’il ne croyait plus du tout en Dieu. D’autres, qu’il avait commis un péché mortel quand il était jeune et, le jour où le curé refusa de l’absoudre en confession, il se fâcha et jura d’abandonner la religion à tout jamais. D’autres encore disaient – mais à voix basse, à côté de la cheminée, quand les vieux discutaient et que les enfants étaient couchés – qu’il avait vendu son âme au diable qu’il avait un jour rencontré au sommet de la colline du Cerf. Le diable lui aurait interdit de retourner à la messe. Je ne puis affirmer si ces histoires sont vraies ou fausses, mais, ce qui est sûr, c’est que même la personne la plus âgée du village ne se souvenait plus quand elle l’y avait vu pour la dernière fois. Cuimin O’Niadh, un vieillard qui mourut il y a quelques années à l’âge de quatre-vingt-dix ans, avait dit l’avoir vu à la messe dans sa jeunesse.

Il ne faudrait pas croire que c’était un mauvais homme, ce père Maitias. On n’aurait pu rencontrer d’homme plus simple ni plus honnête. Il ne médisait jamais. L’idée de se retrouver avec d’autres et de boire ne l’intéressait pas. Il n’était attiré ni par la richesse ni par les biens de ce monde. Il était pauvre, et pourtant, il partageait souvent ce qu’il avait avec plus pauvres que lui. Il souffrait pour les malades. Il aidait les mendiants. Les hommes le respectaient. Les femmes, les enfants et les animaux l’aimaient et lui qui comprenait la tendresse et l’innocence, leur rendait cet amour.

Le père Maitias préférait discuter avec des femmes plutôt qu’avec des hommes, mais plus encore avec des enfants. Il disait que les femmes étaient plus compréhensives que les hommes, mais que les enfants l’étaient davantage encore. C’était avec ceux-ci qu’il passait la majeure partie de son temps libre. Quand il était chez des gens, il s’asseyait à part avec les enfants et leur racontait des histoires, ou bien il écoutait les leurs. Ses histoires leur semblaient merveilleuses. Lui seul était capable de raconter «L’Aventure du Cheval Gris». Lui seul, parmi tous les vieux du village, connaissait l’authentique récit «Le Milan et le Roitelet». Comme il leur faisait peur avec l’histoire de «L’horrible Ogre à Deux Têtes» ! Par contre, comme il les faisait se tordre de rire avec les aventures du joueur de pipeau dans «Le Château de l’Escargot» ! Et qu’il en connaissait des chansons ! Il pouvait endormir un enfant malade en chantant la berceuse :

Dors, mon bébé, dors, mon petit
Les fées assemblées dansent dans la vallée.

Ou bien, il faisait rire tous les enfants avec :

Tra la la la lère, le chat et sa mère,
Montés sur un canard, partirent à Galway.

Et comme il connaissait bien les vieux couplets comiques, les énigmes épineuses et les devinettes difficiles ! Quant aux jeux, il n’avait pas son pareil pour faire Lúrabóg, Lárabóg ou An Bhuíon Bhalbh.

Quand il faisait beau, on voyait le père Maitias et ses petits compagnons se promener à travers les collines et dans les champs. Il leur expliquait comment vivent les fourmis et les phalènes, ou bien il inventait des histoires sur le hérisson et l’écureuil. Quand ils faisaient du bateau, le vieillard prenait une des rames, un petit garçon l’autre, et une jeune fille tenait la barre. Souvent, les gens qui travaillaient près de la plage entendaient le rire joyeux des enfants à l’entrée du port ou la voix du père Maitias qui chantait :

Vogue, mon petit bateau ! Tangue, ma petite barque !

Certaines mères avaient peur ; parfois, elles se disaient qu’elles ne devraient pas permettre à leurs enfants de jouer si souvent avec le père Maitias – «un homme qui ne pratiquait plus». Une fois, une dame en parla à l’abbé Seán :
« Laissez ces braves petits enfants tranquilles », répondit-il. «Ils ne peuvent pas être en meilleure compagnie». «Mais l’on dit qu’il ne croit plus en Dieu, mon père». «Nombreux sont les saints qui, à un certain moment de leur vie, ont douté de Dieu, et qui sont aujourd’hui au paradis. Et dites-moi, même s’il n’aime pas le bon Dieu – ce que nous ne pouvons savoir, ni vous ni moi – il adore ce que Dieu a créé de plus beau et de plus pur au monde : l’âme innocente de l’enfant. Notre Sauveur montrait ce même amour, ainsi que tous les saints les plus glorieux du paradis. Qui sait si les enfants ne ramèneront pas le père Maitias aux pieds du Sauveur?».
On ne parla plus de cela.

Ce dimanche matin-là, le vieil homme écouta les cloches tinter jusqu’à ce que le silence se fît. Alors, il soupira – un long soupir qui exprimait sa solitude et sa fatigue. Il se leva et se dirigea vers le groupe d’enfants qui jouaient sur un terrain vague au croisement des routes – le père Maitias l’appelait «la place». Il connaissait chacun de ces enfants aux cheveux bouclés et aux pieds nus. Son plaisir était d’être assis là, à les regarder et à les écouter parler. Il les comptait pour voir qui de ses amis était présent et qui était parti à la messe avec les grands, quand il découvrit dans le groupe un enfant qu’il n’avait jamais vu auparavant. C’était un petit garçon châtain vêtu d’un manteau blanc, comme tous les autres ; il allait pieds nus et tête nue, ce qui est normal pour les enfants de l’Ouest. Le front de cet enfant brillait tel un soleil et il semblait au père Maitias que sa tête baignait dans la lumière. Etait-ce simplement le reflet du soleil sur ses cheveux ?

La présence de cet enfant l’étonnait, parce qu’il n’avait pas entendu parler de nouveaux venus dans le village. Il allait demander à un des enfants qui il était, mais il entendit les gens revenir de la messe. Il n’avait pas vu le temps passer en regardant les enfants jouer. Quelques personnes le saluèrent et lui, de même, il les salua.
Quand il regarda de nouveau le groupe d’enfants, le petit inconnu avait disparu.

Le dimanche suivant, le père Maitias était assis à sa porte, comme à son habitude. Tout le village s’était rendu à la messe. Les enfants jouaient sur la place. Le petit inconnu jouait avec eux. Le père Maitias le regarda un long moment, admirant sa beauté et l’éclat de son front. Il finit par appeler un des enfants.
«Qui est-ce, ce garçon-là, qui joue avec vous depuis deux semaines, Cóilín?», demanda-t-il.
«Celui qui est châtain – mais attends, il est plutôt blond roux. Je ne sais pas s’il est châtain ou blond à cause des reflets du soleil. Tu le vois maintenant — celui qui court vers nous ?». « Lui, c’est Emmanuel », répondit le petit garçon. «Emmanuel ?».
«C’est le nom qu’il se donne ».
« Qui sont ses parents ?».
« Je ne sais pas, mais il dit que son père est roi». « Où habite-t-il ? ». « Je ne sais pas, mais il dit que sa maison n’est pas loin ». « II est souvent avec vous ? ».
«Oui, quand nous jouons ensemble comme maintenant. Mais il s’en va dès que les adultes s’approchent. Regardez, il est déjà parti».

Le vieil homme regarda mais ne vit que les enfants qu’il connaissait. L’enfant que le gamin avait appelé Emmanuel, avait disparu. Au même moment, on entendit les gens revenir de la messe.

Le dimanche suivant, tout se passa comme les deux dimanches précédents. Les gens partirent à la messe comme d’habitude et il ne resta au village que le vieil homme et les enfants. Le coeur du père Maitias battit plus fort quand, de nouveau, il aperçut l’Enfant Divin avec les autres.

Il se leva, s’approcha et s’arrêta près de lui. Il resta immobile pendant quelques instants, puis, il lui tendit les mains et dit à voix basse :
. Emmanuel ! ».
L’enfant, qui l’entendit, courut vers lui.
« Viens ici et assieds-toi sur mes genoux un instant ».
L’enfant posa sa petite main dans la main desséchée du vieil homme, et ensemble ils traversèrent la rue. Le père Maitias s’assit sur sa chaise et serra le petit Emmanuel contre son cœur.
« Où habites-tu, Emmanuel ?» demanda-t-il, toujours à voix basse. «Tu sais, ma maison n’est pas loin d’ici. Pourquoi ne viens-tu pas me voir ?».
« J’aurais peur dans la maison d’un roi. On me dit que ton père est roi».
«C’est le Grand Roi du monde. Mais il ne faut pas avoir peur de lui. A est plein de miséricorde et d’amour». «J’ai peur de lui avoir désobéi ».
« Demande lui pardon. Ma mère et moi, nous prierons pour toi». «Pourquoi ne t’ai-je pas rencontré plus tôt, Emmanuel ? Où te cachais-tu ?».
« J’ai toujours été là. Je me promène partout : sur les routes, sur les collines et sur la mer. Je suis parmi les gens quand ils se réunissent dans ma maison. Je suis parmi les enfants qu’on laisse jouer dans la rue ».
«J’étais trop peureux – ou trop orgueilleux – pour aller dans ta maison. Emmanuel. Mais je t’ai retrouvé parmi les enfants». «Partout et toujours, quand les enfants jouent, je suis parmi eux. Parfois ils me voient, parfois ils ne me voient pas». « Moi, je ne te vois que depuis peu de temps ». « En général, les adultes ne voient pas ». « Et maintenant, je te vois, Emmanuel ». « Mon Père a permis que tes yeux me voient parce que tu aimes ses enfants ».
On entendit les gens revenir de la messe.
« Je dois te quitter maintenant ».
«Laisse-moi t’embrasser en toute humilité, Emmanuel ». « Vas-y ».
« Est-ce que je te reverrai ? ». «Oui».
« Quand ? ».
« Cette nuit ».
A ces mots, il disparut.
«Je le reverrai cette nuit» répéta le père Maitias en rentrant chez lui.

La nuit tomba, une nuit de pluie et de tempête. On entendait le bruit des vagues se briser sur la grève. Les arbres autour de l’église se balançaient et pliaient dans le vent. (L’église est située sur une colline qui descend jusqu’à la mer). L’abbé Seán allait fermer son livre de prière et dire son chapelet quand il entendit un bruit comme si l’on frappait à la porte. Il écouta un moment. Assis à côté de la cheminée, il l’entendit de nouveau. Il se leva et alla ouvrir la porte. Un petit garçon était sur le seuil de la porte, un garçon que le curé ne connaissait pas. Il portait un manteau blanc mais il était pieds nus et tête nue. Il semblait au curé que sa tête était auréolée de lumière. Était-ce simplement les reflets de la lune sur ses cheveux châtains ? «Qui es-tu ?», demanda l’abbé Seán . «Vite, mettez votre manteau et allez chez le père Maitias. Il va mourir».

Le prêtre ne perdit pas une seconde.
«Assieds-toi là, et attends-moi», dit-il. Mais quand il fut prêt, le petit inconnu avait disparu.
L’abbé Seán se mit en route et arriva bientôt, malgré la force du vent et la pluie qui tombait à verse. Il y avait de la lumière chez le père Maitias. Il souleva le loquet et entra.
« Qui est là ?», demanda le père Maitias de son lit. «Le prêtre ».
«J’ai à vous parler, mon père. Asseyez-vous à côté de moi». Sa voix était faible et il lui était difficile de parler.
Le curé s’assit et écouta toute l’histoire du père Maitias. Cette nuit-là, le vieil homme révéla en confession son secret au serviteur de Dieu, et ensuite reçut le Corps du Christ et les derniers sacrements.
« Qui vous a dit que j’avais besoin de vous, mon père ?», demanda-t-il d’une petite voix faible, quand tout fut terminé.
«Je priais Dieu pour qu’il vous envoie, mais je n’avais pas de messager pour aller vous chercher».
«Mais quelqu’un est venu me chercher», dit le curé, tout étonné. «Ah bon ?».
«Oui. Un petit garçon a frappé à ma porte et il a dit que vous aviez besoin de moi».
Le vieil homme se redressa dans son lit et ses yeux brillaient. « Comment était-il, ce garçon, mon père ?». « Un gentil petit garçon vêtu d’un manteau blanc».
«Avez-vous remarqué que sa tête était auréolée de lumière ?». «Oui, et cela m’a étonné».
Le père Maitias leva les yeux vers le ciel, sourit et tendit les deux mains.
«Emmanuel, petit Emmanuel ! », dit-il.
Ayant prononcé son nom, il retomba, mort, dans son lit. Le prêtre s’approcha doucement et lui ferma les yeux.

Source : Etudes Irlandaises, décembre 1985.

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