DYNAMITE ! Un siècle de violence de classe en Amérique

Présentation de cet ouvrage écrit en 1931 par Louis Adamic, vétéran de la guerre de classe aux USA. Il a été traduit et publié par les éditions Sao Maï.

Les principales thèses défendues dans Dynamite ! sont les suivantes.

Premier point : la poussée historique du gangstérisme aux USA est la conséquence directe de l’anéantissement sanglant par la bourgeoisie, au lendemain du premier conflit inter-impérialiste, des espoirs révolutionnaires du prolétariat organisé. Les militants, vaincus collectivement mais gravement aguerris, et techniquement encore fort capables de nuire, décident à cette époque de ne plus chercher dorénavant qu’à satisfaire ensemble des désirs privés, au détriment constant (corps et biens) de l’ancien ennemi de classe, désormais assimilé à un simple concurrent économique.

Le polar est l’histoire de la criminalité et du gangstérisme, c’est-à-dire l’histoire de la violence obligée des pauvres après la victoire du Capital. Vous croyez que j’exagère ? Lisez donc Dynamite !, de Louis Adamic. On y voit lumineusement comment le syndicalisme américain s’est transformé en en syndicalisme criminel quand la possibilité de la révolution a disparu et quand, par conséquent, la question n’a plus été que celle des fameuses « parts du gâteau ». On y voit comment des militants ouvriers radicaux ont pu devenir racketteurs et bootleggers puisqu’il n’y avait plus d’autres moyens de jouir. (Jean-Patrick Manchette, octobre 1979)

Deuxième point, plus fondamental : les destinées du crime et de la condition ouvrière sont présentées comme étant de longue date plus intimement liées aux USA qu’ailleurs du fait, d’une part, de la violence capitaliste particulièrement sauvage – incessante – perpétrée dans ce pays contre l’ensemble du prolétariat et, d’autre part, de ce trait de caractère spécifique dominant toute la psychologie américaine : le besoin « pionnier », individualiste et irrépressible, de réussite sociale. Face à la brutalité bourgeoise, en tout prolétaire, le criminel comptant sauver avant tout sa peau et le militant révolutionnaire dont la haine persiste à n’accepter qu’une expression et une satisfaction collectives, se fréquentent, se tentent, se combattent alternativement.

Dans son chapitre sur « le racket comme moment du conflit de classe », Adamic pose clairement le problème en termes de choix conscient effectué, par chaque prolétaire, de son mode d’existence. Et il montre le mépris absolu des gangsters pour tous les « cons de trimards » dont ils auront – au terme de ce choix – définitivement déserté l’état. Le criminel, dans des proportions différentes suivant l’accélération relative du désastre capitaliste, est toujours considéré comme pouvant ou non rejoindre le combat du prolétariat, son basculement toujours jugé essentiellement problématique, après étude concrète de diverses situations historiques antérieures à 1920 et au triomphe des gangs. La diversité est ainsi écrasante des rôles qu’il aura endossés accidentellement, l’élément criminel pouvant se révéler partenaire occasionnel, catalyseur, symptôme objectif ou – dans le pire des cas – obstacle militaire à la lutte révolutionnaire.

Troisième point, enfin : la violence prolétarienne américaine elle-même se voit définie, de manière ambiguë, comme simple réplique rythmique du corps des ouvriers martyrisés par la bourgeoisie, laquelle aura initié le cycle redistributeur, « némésiste. » Phénomène presque neutre et mécanique, en somme, que ce retour du massacré dont le sabotage, le tabassage ou le meurtre de jaunes, parfois l’insurrection armée, mais également le dynamitage terroriste visant des objectifs syndicaux purement réformistes constituent autant d’exemples frappants, dont Adamic insiste, avec sincérité, sur la proximité, voire l’équivalence, rendant par exemple, en divers endroits du texte, un hommage appuyé (et de prime abord, pour nous, forcément surprenant) à l’efficacité de l’AFL d’avant 1912 (et le verdict McNamara).

En vérité, cette « conscience de classe » qu’il évoque souvent, complètement irriguée par la violence, serait plus exactement définie une « conscience de guerre » visant, à ce titre, le renforcement pragmatique d’un dispositif, la défense de positions acquises, enfin le triomphe final purement militaire (ou politicien, tel celui, si proche ! d’Harriman à Los Angeles) d’un des deux adversaires en présence – ici, la classe ouvrière – exalté dans son extériorité. Révolutionnaires et réformistes s’accorderont toujours au moins là-dessus : cette prévalence de l’état de guerre ouverte imposant une solidarité minimale entre courants syndicaux rivaux, au prix d’un certain confusionnisme tactique, dont Adamic lui-même n’est pas totalement exempt. Avant lui, Mother Jones, membre fondatrice des IWW, acceptera, en dépit de son indéniable opposition au personnage, de militer longtemps avec John Mitchell, Bill Haywood soutiendra jusqu’au bout les frères McNamara…etc.

En d’autres termes, l’assomption de la violence ne saurait suffire, aux USA, à définir a priori l’attitude politique la plus avancée. L’AFL, syndicat hyper-violent, fonctionne déjà comme un « racket » performant dès les années 1900. Et au plan individuel, tout prolétaire américain usant de violence de classe entre 1860 (avec les Molly Maguires, par exemple) et 1910 ne fait, le plus souvent, que défendre des conditions de travail déjà épouvantables – quand ce n’est pas sa simple existence ! – et renvoyer au Capital, en toute innocence, le reflet fidèle de ses iniquités fondatrices. Sans avoir le loisir encore de pouvoir penser au-delà de lui, au-delà de la société de classes.

Le contraste n’en est que plus saisissant avec le portrait, dressé par l’auteur, de certains militants révolutionnaires dont deux qualités sautent aux yeux : leur capacité d’utopie, d’abord, mais également leur incroyable pacifisme spontané (touchant parfois au légalisme le plus déroutant, comme au plus fort des horreurs successivement perpétrées contre eux à Centralia – et dans tout le pays – en 1918/1919).

À en croire Adamic, le terrorisme syndical américain fut pour sa plus grande part, politiquement, un centrisme et un opportunisme tandis que l’avant-garde prolétarienne d’Amérique, elle, quoique – de même – (très) volontiers violente, ne fut jamais pour autant une avant-garde de la violence, son seul génie de création sociale la désignant de manière spécifique. Il n’est que d’étudier, pour s’en convaincre (et s’en émerveiller, encore et encore !) l’internationalisme, l’anti-sexisme viscéral, voire l’anti-machinisme généralisé des révolutionnaires de cette période. Il n’est que de compter, parmi eux, les artistes et poètes.

Au fond, le moment de la plus grande victoire du syndicalisme révolutionnaire coïnciderait presque, tragiquement, avec celui de sa disparition comme bloc autonome, la fin de l’IWW signifiant la dissémination d’une partie de ses mots d’ordre, modes de vie et culture également dissidents dans la conscience de l’ensemble de la classe ouvrière. Ce dernier point est particulièrement saisissant dans le chapitre sur le sabotage, où l’auteur note que bon nombre de saboteurs pratiquant leur art en toute spontanéité se vexeraient sans doute d’être qualifiés, à cette occasion, de « communistes » ou de « wobblies. »

Rappelons l’importance dans l’Amérique profonde – ce jusqu’à nos jours, sans même parler du renouveau radical des années 1960 – de la figure du hobo et de l’imaginaire lui correspondant, fusion des goûts du voyage et de la lutte sociale directement issue du combat de classe des années 1900–1925 (la dernière de ces deux date renvoyant approximativement à la double montée en puissance des staliniens dans le syndicalisme – donc à la neutralisation finale des spécificités libertaires de celui-ci – et du gangstérisme séduisant alors, de plus en plus massivement, les anciens prolétaires gauchistes).

Pour les noms propres cités (tirés de la notice biographique de DYNAMITE !) :

IWW ( » Industrial Workers of the World « ) : Syndicat révolutionnaire américain, marxiste libertaire, fondé sur les décombres de la  » Fédération des Mineurs de l’Ouest  » de Bill Haywood (une véritable légende du syndicalisme radical états-unien) en 1905. Syndicat interdit aux employeurs mais acceptant en revanche – selon ses statuts – comme membres  » tous les travailleurs sans distinction de race, de sexe ou de conditions antérieures de richesse « , prônant la socialisation complète des moyens de production par tous moyens, c’est-à-dire la lutte politique, syndicale, militaire, le terrorisme, le sabotage, la grève générale, l’action directe.

L’IWW (ses membres sont surnommés  » wobblies « ) est au départ fortement influencée par la CGT française : elle livre en particulier des traductions anglaises fort populaires des écrits d’Émile Pouget sur la question du sabotage. L’IWW connaît une forte croissance jusqu’aux années 1919 / 1920, moment où une répression policière d’une barbarie épouvantable (massacre de Centralia, dans l’état de Washington, par exemple en 1919) s’abat sur ses membres. L’IWW décline alors lentement, notamment, vers 1925, au profit des staliniens américains et des gangsters…

Molly Maguires  : Fraternité terroriste irlandaise opérant en Pennsylvanie chez les mineurs dans les années 1860-1870. Assassine les patrons et cadres des Houillères, dynamite et incendie un nombre impressionnant de mines et de bâtiments patronaux. La Fraternité, qui installe en Pennsylvanie un véritable climat de terreur chez les riches, en vient à contrôler de fait d’immenses zones anthracifères comptant plusieurs dizaines de milliers d’habitants. Elle est finalement mise en déroute et décapitée par l’Agence de détectives et briseurs de grèves Pinkerton, dont c’est le premier haut  » fait d’armes  » en 1877. Une adaptation cinématographique honorable de toute cette épopée a été réalisée en 1970 par Martin Ritt (Les Molly Maguires, avec Sean Connery et Richard Harris).

Haywood William, dit « Big Bill » (1869–1928) : Légende du syndicalisme révolutionnaire américain. Né à Salt Lake City (Utah) dans une famille de mineurs d’origine irlandaise, mineur lui-même, bagarreur, noceur, rebelle irréductible (et au physique impressionnant, d’où son surnom), partisan résolu de l’action directe. Membre de la Fédération des Mineurs de l’Ouest, participe aux mouvements sanglants de Coeur d’Alene (1892), Telluride (1901), Cripple Creek (1903). Marxiste, membre du Parti Socialiste (1901), et fondateur de l’IWW (1905). Accusé de l’assassinat du gouverneur Steunenberg (procès de Boise City, 1906-07), est emprisonné puis acquitté.

Viscéralement opposé à Gompers et Mitchell, soutient jusqu’au bout les frères McNamara (1910-11). Participe, avec les wobblies, aux grandes grèves de Lawrence (1912) et Paterson (1913). En 1918, est à nouveau traduit en justice pour espionnage, avec 101 de ses camarades. Libéré sous caution (1921), s’enfuit en Russie où il est accueilli par Lénine et où il mourra « seul et cafardeux (…) dans les chambres étouffantes de l’Hôtel Lux, parmi des marxistes dont pas un ne se souciait de le comprendre, et que lui-même ne comprenait guère. » (Victor Serge)

McNamara, frères : Les deux responsables syndicaux de l’AFL, et dynamiteurs présumés, ayant donné leur nom à l’affaire de la destruction à l’explosif de l’immeuble du journal réactionnaire Los Angeles Times, en 1910. Les retombées médiatiques énormes de l’attentat (qui fit 20 morts) marquent un coup d’arrêt momentané à l’expansion du mouvement syndical et socialiste aux États-Unis. D’origine irlandaise, John J. (1876–1941) et James McNamara (1882–1941) sont condamnés, le 5 décembre 1911, à 15 ans de prison pour le premier, à la détention perpétuelle pour le second (qui a reconnu avoir posé la bombe). John McNamara recouvre la liberté en 1921. Son frère meurt en prison.

Mother Jones : Mother Jones (Mary Harris, dite) (1er mai 1830–1930) : « Femme la plus dangereuse d’Amérique » d’après le gouverneur de Virginie occidentale Reeze Blizzard, figure légendaire – et maternelle – du combat de classe nord-américain. D’origine irlandaise et paysanne, institutrice, milite dans diverses organisations : Chevaliers du Travail, Travailleurs Unis des Mines, avant de participer à la fondation de l’IWW (1905). Se rend en particulier célèbre (et intolérable à la bourgeoisie) en attirant l’attention générale sur la situation calamiteuse des enfants travailleurs des mines et filatures. Perturbe ainsi les loisirs du président Roosevelt en débarquant un jour dans sa luxueuse résidence accompagnée d’une ribambelle de gueux en culottes courtes, réclamant notamment « du temps pour jouer ! » (1903). Persécutée, victime malgré son grand âge de multiples tracasseries et procès (1913, 1925), devient par sa longévité et sa combativité jamais démentie, le symbole de la lutte ouvrière. Publie son autobiographie (1925). Célèbre comme il se doit son centième anniversaire le 1er mai 1930, avant de mourir quelques mois plus tard.

Mitchell, John (1870–1919) : Chef syndicaliste réformiste (« Nous travaillons dans l’intérêt commun du Capital et du Travail ! ») et bête noire, avec Gompers, des révolutionnaires de l’IWW. D’origine irlandaise, orphelin à six ans et mineur de fond au même âge, président des Travailleurs Unis des Mines (1898–1908) où il côtoie, entre autres, Mary Harris, dite « Mother Jones », qui portera plus tard à son endroit un jugement sévère. Vice-président de l’AFL (1898–1914). Gompersiste fidèle et convaincu, son goût du faste et sa proximité avec les puissants (Théodore Roosevelt et Carnegie en particulier) lui valent bien des haines. Reçoit un jour de la part d’un propriétaire de mine, désireux de le remercier d’avoir fait cesser une grève en Pennsylvanie, un bijou d’une valeur de 1000 $. À titre de comparaison, le mineur le mieux payé de l’époque ne touche qu’entre 340 et 350 $ par an.

traduction, notes et notices par Lac-Han-Tse et Laurent Zaïche, sept. 2010, 478 pages, 15 euros

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