James Connolly – Les Irlandais Unis

Voici le septième chapitre du livre de Connolly Labour in Irish History (1910).

« Notre liberté, nous la gagnerons à nos risques et périls. Si les possédants refusent de nous aider, ce sera leur perte ; nous nous libérerons nous-mêmes grâce à l’appui de cette classe immense et respectable de la communauté : les hommes qui ne possèdent rien. »

Theobald Wolfe Tone.

Dans le temps où les Volontaires étaient trahis et vaincus, l’Irlande assista à la naissance et à l’essor de l’Association des Irlandais Unis. C’était à ses débuts une organisation publique et pacifique, qui s’en tenait aux moyens ordinaires de l’agitation politique pour propager ses idées dans les masses et les préparer ainsi à réaliser son objectif principal : édifier en Irlande une république sur le modèle de celle qui fut instaurée en France pendant la Révolution.

Par la suite, l’organisation ne put maintenir son activité publique face à la dure persécution du gouvernement britannique, qui n’appréciait pas du tout sa nature démocratique. Elle dut adopter le masque et les méthodes de la clandestinité, et elle acquit sous cette forme une telle influence qu’elle fut à même d’entamer des négociations avec le Directoire révolutionnaire de la France, comme un authentique pouvoir national signant des traités d’égal à égal. A la suite de cet accord secret entre la France révolutionnaire et l’Irlande révolutionnaire contre leur ennemi commun, l’Angleterre aristocratique, plusieurs flottes et armées furent envoyées depuis le continent pour soutenir les Républicains irlandais, mais toutes ces expéditions se terminèrent par un désastre.

La première, placée sous les ordres de Grouchy et Hoche, fut dispersée par une tempête, et plusieurs bâtiments durent rentrer en France pour réparer. Le reste, avec la majeure partie de l’armée, put atteindre Bantry Bay sur la côte irlandaise. Mais le commandant français fut tout aussi hésitant, indécis, timoré, qu’il le sera à la veille de la bataille de Waterloo, dont l’issue sera tout aussi désastreuse pour Napoléon. En définitive, malgré les protestations désespérées des révolutionnaires irlandais qui se trouvaient à bord, il leva l’ancre et rentra en France sans avoir fait tirer un seul coup de canon ni débarquer le moindre détachement. S’il avait été à la hauteur des circonstances, il aurait débarqué, et il est presque certain que l’Irlande aurait pu se séparer de l’Angleterre et prendre en mains son destin national.

Une autre expédition, mise au point par la République batave alliée à la France, fut retenue au port par des vents contraires, ce qui donna le temps à la flotte britannique d’entrer en scène. Le commandant hollandais releva le défi, ce qui était très chevaleresque mais totalement irréfléchi, et il fut vaincu dans des conditions par trop inégales et défavorables.

Il y eut une tentative non officielle mais fort noble, commandée par un autre officier français, le général Humbert. L’expédition parvint effectivement à débarquer en Irlande, proclama la République irlandaise à Killala, dans le Connaught, arma des Irlandais Unis qui étaient nombreux parmi les habitants. Se joignant à eux, elle affronta et mit totalement en déroute à Castlebar une force britannique bien supérieure, et elle pénétra profondément à l’intérieur du pays, avant d’être encerclée et contrainte de se rendre à une armée qui lui était plus de dix fois supérieure en nombre. Cette fois, l’échec était dû à l’insuffisance des forces de l’expédition française, incapables de tenir assez longtemps pour permettre aux Irlandais de les rejoindre après s’être armés et organisés de manière satisfaisante.

Mais si Humbert avait eu les forces que commandait Grouchy, ou si Grouchy avait eu le courage et l’audace d’Humbert, c’est en 1798 que serait née la République irlandaise, pour le meilleur et pour le pire. L’observation est assez banale, mais si vraie qu’il est nécessaire de la répéter : les éléments naturels ont plus fait pour l’Angleterre que ses propres armées. En fait, qu’elle se soit trouvée aux prises avec le corps expéditionnaire français d’Humbert, avec les Presbytériens et les Catholiques et l’Armée Irlandaise Unie commandée par le général Munro dans le Nord, ou avec les insurgés des comtés de Wicklow, Wexford, Kildare et Dublin, il est difficile de dire que l’armée britannique ait jamais été à la hauteur de sa réputation, encore moins qu’elle se soit couverte de gloire.

A l’autre camp revenaient toute la gloire, presque tout sentiment de la dignité de l’homme, tous ses rêves de libération. Ces gens avaient un armement hétéroclite, ils n’étaient pas entraînés, ils devaient agir sans aucun plan de campagne systématique, parce qu’ils avaient été surpris par l’arrestation et l’emprisonnement de leurs chefs. Et cependant ils combattirent et vainquirent sur d’innombrables champs de batailles les troupes britanniques, qui étaient pourtant parfaitement disciplinées, admirablement équipées et commandées comme une énorme machine à partir d’un centre commun. La répression de l’insurrection dans les seuls comtés de Wicklow et Wexford réclama tous les efforts de 30.000 soldats.

Sans l’échec du plan des Irlandais Unis, qui prévoyaient un soulèvement concerté dans toute l’île à une date déterminée, le gouvernement n’aurait pas été capable de venir à bout des forces républicaines. En fait, étant donné le manque de moyens de communication qui régnait à l’époque, il était possible de stopper l’insurrection et de la vaincre dans n’importe quel district presque avant que la nouvelle de son déroulement ne soit parvenue jusqu’à d’autres régions du pays.

Pendant que les forces du républicanisme et du despotisme s’affrontaient sur terre, la victoire était en réalité en train de se jouer sur mer où le despotisme avait la suprématie. Seuls les succès de la flotte britannique parvinrent à protéger les rivages de l’Angleterre d’une invasion ennemie, et permirent à Pitt, le Premier Ministre anglais, de fournir des subsides aux armées de ses alliés, les despotes européens en lutte sur tout le continent avec les forces de liberté et de progrès.

Voilà un fait indiscutable, et il est d’autant plus humiliant de devoir rappeler que l’immense majorité de ceux qui servaient sur ces navires étaient des Irlandais. Mais, à la différence de ceux qui servaient dans l’armée britannique, les marins et les soldats de l’infanterie de marine se trouvaient là contre leur gré. En effet, le gouvernement britannique prit des mesures répressives en Irlande, pour provoquer l’explosion prématurée du mouvement révolutionnaire. Les autorités suspendirent l’Habeas Corpus (qui garantissait une procédure légale ordinaire) et instaurèrent la Loi Martiale avec le droit de cantonnement pour les soldats.

Sous ce régime, la population civile était forcée de loger la soldatesque, chaque famille étant tenue de fournir le gîte et le couvert à plusieurs soldats. A toute tentative de résistance, à toute protestation contre les excès et les brutalités des soldats, à toute expression imprudemment lâchée devant eux au cours de ce séjour importun chez l’habitant, les autorités fournissaient un remède souverain : la déportation sur les navires de la flotte britannique. Dans toute l’île, des milliers de jeunes gens furent arrêtés, enchaînés et conduits dans les différents ports, embarqués sur les navires de guerre anglais, puis forcés à combattre pour le gouvernement qui avait détruit leurs demeures, brisé leurs vies et ravagé leur patrie.

Dès qu’un district était soupçonné de sympathies coupables, on commençait par le soumettre à la Loi Martiale, puis tous les jeunes gens dans la force de l’âge étaient pris et jetés en prison sur de simples présomptions et sans jugement ; ceux qui n’avaient pas été exécutés ou fouettés à mort étaient alors conduits de force à bord des navires.

Dans toute l’Irlande, mais surtout dans l’Ulster et le Leinster à la fin du 18è et au début du 19è siècle, les journaux et les correspondances privées de l’époque sont remplis de récits de ce genre témoignant du nombre impressionnant de gens enrôlés partout dans la flotte à la suite de dragonnades massives. Parmi eux, il y avait beaucoup d’Irlandais Unis, qui avaient juré de tout faire pour abattre le despotisme qui accablait le peuple irlandais ; leur présence à bord eut tôt fait de transformer chaque navire britannique en un repaire de conspirateurs.

Les « Jack Tars of Old England » [« Loups de Mer de la Vieille Angleterre »] complotaient pour détruire l’Empire britannique ; rien d’étonnant à leurs agissements, pour qui est tant soit peu au courant des traitements que leur infligeaient leurs supérieurs et les autorités. C’est un sujet que n’aiment guère aborder les historiens chauvins des classes dirigeantes anglaises, et sur lequel ils multiplient d’ordinaire des mensonges qui les arrangent. Mais, à considérer les choses froidement, « les murailles de bois de l’Angleterre » que chérissent tant les poètes de ce pays, étaient en réalité d’authentiques enfers flottants pour les malheureux matelots et soldats de l’infanterie de marine.

On recevait le fouet pour les fautes les plus vénielles sur un simple mot du moindre quartier-maître ; les hommes étaient installés sous le pont, contraints de manger et dormir dans des conditions d’hygiène absolument déplorables ; la nourriture était répugnante, et tous les matelots étaient forcés de donner de l’argent à un second maître cupide s’ils voulaient éviter de mourir de faim. Toute la vie officielle à bord, depuis le capitaine jusqu’au plus jeune aspirant, était basée sur la fortune et sur le rang, et elle respirait haine et mépris pour tout ce qui appartenait aux classes inférieures.

Aussi les mutineries et les tentatives de mutineries étaient monnaie courante, ce qui permettait aux Irlandais Unis qui avaient été enrôlés de force de trouver un terrain d’intervention favorable. Dans les archives des cours martiales maritimes de l’époque, l’une des accusations qu’on retrouve le plus couramment est « d’avoir secrètement prêté serment aux Irlandais Unis », et le nombre d’hommes exécutés ou déportés outre-mer pour ce délit est tout simplement gigantesque.

Les marins anglais et écossais pouvaient entrer librement, en prêtant serment, dans les rangs des conspirateurs, et ils furent si nombreux à les rejoindre qu’en une occasion, la mutinerie du Nore, l’équipage parvint à se révolter, à déposer ses officiers, et à prendre le commandement de la flotte. Les vétérans, plus conscients que les autres Irlandais Unis, proposèrent de mener les navires jusqu’à un port français pour les remettre au gouvernement français et, pendant un moment, ils eurent grand espoir d’y parvenir. Mais en fin de compte, ils durent consentir à un autre projet, celui d’essayer avant de faire route vers la France, d’entraîner les équipages d’autres bâtiments mouillés dans le port de Londres.

C’est ce qu’ils firent, menaçant même de bombarder la ville ; mais le délai avait permis au gouvernement de rassembler les navires qui lui étaient fidèles, et aux esclaves restés « loyaux » qui se trouvaient encore à bord des navires rebelles de jouer sur la fibre « patriotique » des mutins britanniques les plus indécis, en leur représentant qu’ils avaient plus de chances d’être enfermés dans des prisons françaises que d’être accueillis comme des alliés. Finalement, l’amiral et les officiers, en promettant de « satisfaire leurs justes revendications », parvinrent à convaincre un nombre d’hommes suffisant sur chaque navire pour paralyser tout espoir de résistance et étouffer la mutinerie.

Et ce fut la liste habituelle des exécutions, supplices du fouet, déportations, mais les conditions de vie à bord furent très longues à s’améliorer. On pourra s’étonner que des hommes enrôlés de force et des conspirateurs opposés à un gouvernement tyrannique aient pu combattre pour ce gouvernement comme le firent ces malheureux sous Nelson ; mais il ne faut pas oublier qu’une fois à bord d’un bâtiment de guerre, et ce bâtiment lancé contre l’ennemi en pleine mer, il n’existait aucune possibilité de s’enfuir ni même de collaborer avec l’ennemi. L’instinct de conservation contraignait les Irlandais Unis rebelles et les mutins insatisfaits à combattre aussi loyalement pour leur navire que les esclaves sans âme parmi lesquels ils se trouvaient. Et comme c’étaient des hommes d’une meilleure trempe et d’un courage supérieur, ils combattaient sans aucun doute beaucoup mieux.

Concluons nos quelques brefs aperçus sur ce grand soulèvement démocratique, par une citation tirée de The Press, organe des Irlandais Unis publié à Dublin. C’est un fait divers qui apparaîtra, nous en sommes certain, particulièrement révélateur de la période et qui confirmera ce que nous avons avancé :

Les rôtisseurs

« Près de Castle Ward, hameau situé dans le nord, un père et son fils ont eu le crâne rôti sur leur propre feu, parce qu’on voulait les forcer à avouer qu’ils avaient caché des armes. Tout cela à cause de la platine d’un fusil qu’on avait trouvée dans une vieille boîte appartenant au plus âgé des deux hommes. Le fait est que ledit vieux couple avait deux fils qui servaient à bord de la flotte britannique, l’un sous les ordres de Lord Bridgport, l’autre sous ceux de Lord St. Vincent. »

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