Les coups portés à l’Empire britannique en Irlande ont résonné en Inde

Extrait de l’étude de Laurent Colantonio, « L’Irlande, les Irlandais et l’Empire britannique à l’époque de l’Union (1801-1921) »

Après la Première Guerre mondiale, les références à l’Irlande nationaliste ne disparaissent pas de la scène indienne, mais ce sont d’autres mots d’ordre qui semblent avoir été le plus souvent brandis, cette fois par les partisans de la révolution et de l’action armée, en résonance avec les événements qui secouent alors l’île verte : le soulèvement de Pâques 1916 et la guerre anglo-irlandaise (ou guerre d’indépendance) de 1919-1921, à l’issue de laquelle l’Irlande devient un État libre quasi indépendant. Les ruptures politiques et institutionnelles qui ont jalonné les années 1913-1923 ont conduit un nombre croissant d’historiens à qualifier l’ensemble cette période de « révolution irlandaise  ».

À propos des années d’après-guerre, John Gallagher écrit que « le soleil ne se couche jamais sur les crises de l’Empire britannique. L’historien qui étudie l’une ou l’autre isolément le fait à ses risques et périls, dans la mesure où les conséquences de ces crises tendent à s’entremêler. […] Chaque crise renforce le climat de suspicion généralisée qui met à vif les nerfs des décideurs politiques  ». Au début des années 1920, plus encore sans doute que dans les années 1880, Londres redoute en effet une action concertée et simultanée des mouvements séparatistes irlandais, égyptiens et indiens. Les informations en provenance de l’Empire alimentent les craintes.

En 1921 par exemple, un télégramme envoyé par la Bengal Police fait le lien entre la résistance irlandaise et les activités terroristes sur place : il décrit « une intense campagne conduite sur le modèle de celle du Sinn Féin ». Dans un scénario géopolitique catastrophe, que les nationalistes ne manquent pas de relayer à des fins propagandistes, l’Irlande devenait l’agent principal d’une déstabilisation généralisée de l’Empire. En 1920, Eamon De Valera, président d’un Parlement irlandais (Dáil Éireann) républicain que l’État britannique ne reconnaît pas, prononce à New York un discours qui attise les braises : « Nous, Irlandais, et vous, Indiens, devons tout faire, par des actions menées séparément mais aussi en nous associant, pour nous débarrasser du vampire qui se repaît de notre sang. […] Nous luttons pour une cause commune . »

Menace réelle ou surestimation du danger par les autorités britanniques ? Le débat sur la nature et l’ampleur de la « connexion révolutionnaire » irlando-indienne au début des années 1920 n’en finit pas de diviser les historiens. Selon Keith Jeffery, « le modèle irlandais de la guérilla qui s’est développé entre 1919 et 1921 ne fut pas suivi en Inde  ». Et l’historien de rappeler que sous l’influence de Gandhi, le sous-continent s’est globalement engagé sur la voie de l’agitation pacifique. Keith Jeffery ajoute que rien ne transparaît dans les archives qui pourrait attester de l’existence d’un réseau solide et durable entre les adeptes – très minoritaires en Inde – de la lutte armée, en dehors de contacts marginaux établis entre une poignée d’individualités hautes en couleur mais peu représentatives de véritables « connexions radicales ».

On retrouve une tonalité approchante dans d’autres contributions, notamment celles de Sarmila Bose et Eilis Ward (1997) ou encore de Elleke Boehmer (2006) qui insiste sur le caractère « friable », souvent superficiel ou très éphémère de ces relations transnationales. Enfin, au-delà de grandes déclarations de principes et de quelques citations isolées, Keith Jeffery émet aussi des doutes sur l’ampleur de l’impact théorique ou tactique qui aurait été celui du nationalisme révolutionnaire irlandais sur les mouvements radicaux indiens.

Sur ce dernier aspect, la réponse de Michael Silvestri est convaincante. À partir d’une étude centrée sur le Bengale, il réévalue au contraire l’influence idéologique et stratégique des séparatistes irlandais sur les mouvements révolutionnaires indiens. Il souligne d’abord qu’en Inde, dans les années 1920-1930, le nationalisme n’est pas réductible au seul Parti du Congrès. Au Bengale, le mouvement de libération, favorable à l’emploi de la force, se tient à distance des propositions non violentes de Gandhi et rejette les critiques émises par celui-ci au sujet de la lutte armée expérimentée en Irlande par le Sinn Féin et l’IRA.

Bien au contraire, pour les séparatistes bengalis, « la révolution irlandaise » est source d’inspiration et de motivation. Pour la première fois en effet, au cœur de l’Empire, un mouvement insurrectionnel a triomphé du pouvoir britannique. En outre, explique l’historien, le ton très antibritannique des Irlandais explique qu’ils tiennent le haut du pavé parmi les références internationales des nationalistes bengalis dans les années 1920 et 1930.

À l’appui de sa démonstration, Michael Silvestri mobilise une masse considérable de discours de propagande, d’articles de presse, de publication diverses qui font référence à l’Irlande et à son histoire, proposant une version du passé qui fait la part belle aux actions d’éclats et aux sacrifices des grands hommes de la révolution – la Nation naît dans le sang de ses martyrs – et minimise au contraire le rôle des nationalistes constitutionnels tels O’Connell ou Parnell.

En 1929, un tract enjoint les jeunes Bengalis à suivre l’exemple du poète Patrick Pearse, héros romantique arrêté et fusillé au lendemain de l’insurrection de Pâques 1916 : « Lisez et apprenez l’histoire de Pearse, le joyau de la jeune Irlande, et vous comprendrez à quel point son sacrifice fut noble ; combien, en mourant, il a insufflé dans le cœur des Irlandais un indomptable désir de révolution armée. Qui peut nier cette vérité ? »

La même année, le révolutionnaire bengali Jatindranath Das se laisse mourir de faim en prison à Lahore, en précisant qu’il s’inscrit dans les pas du contestataire irlandais Terence McSwiney, maire de Cork, mort en 1920 à l’issue d’une grève de la faim de soixante-treize jours entamée pour protester contre son emprisonnement. L’événement avait alors connu un immense retentissement mondial. Après le décès de Das, la famille de McSwiney transmet un message de condoléance à celle du martyr de la cause bengalaise. Une marque d’attention qui provoque l’intérêt et l’enthousiasme de la presse indienne.

Pour les activistes du Bengale, les modes d’actions collectifs des séparatistes irlandais sont aussi à méditer. Le 18 avril 1930, le coup de force insurrectionnel le plus retentissant de la période dans la région, le Chittagong Armoury Raid, est conduit sous la double inspiration assumée de l’Easter Rising de 1916 et des tactiques de guérilla de l’IRA, mises au point par Michael Collins – autre héros « indien » – et ses flying columns. Sur les tracts qu’ils distribuent, les révoltés signent « IRA » pour… Indian Republican Army. En revanche, et il rejoint sur ce point les analyse de Keith Jeffery, Michael Silvestri confirme que « les liens imaginés entre les nationalismes irlandais et bengali étaient plus importants que les liaisons concrètes entre les deux. Les connexions tangibles entre les nationalistes indiens et irlandais au cours de cette période ont été très limitées ».

Dans la hiérarchie impériale, l’Irlande est loin de faire jeu égal avec l’Angleterre, sa situation n’est pas non plus assimilable à celle des colonies blanches de peuplement dotées d’un gouvernement responsable, encore moins à celle de l’Inde ou des colonies de la Couronne. La proximité est sans doute plus grande avec les autres « périphéries celtiques » (Celtic fringes) du Royaume-Uni, le Pays de Galles et l’Écosse, elles aussi pourvoyeuses de nombreux « neo-Britons » aux quatre coins du monde. Toutefois, ici encore, l’analogie a ses limites ; l’Écosse et ses habitants se distinguent notamment par une meilleure intégration au système économique mondial et par une plus forte présence de l’Empire dans l’espace urbain et les imaginaires nationaux.

L’histoire de l’Irlande au XIXe siècle ne peut s’écrire à travers le prisme unique de la « condition coloniale », au risque de proposer une interprétation trop réductrice. Toutefois, ne pas tenir compte de la rémanence d’institutions et de pratiques de type colonial, qui font écho à des expériences plus anciennes ou à d’autres situations impériales nuit tout autant à la richesse de l’analyse.

En définitive, c’est bien l’hybridité et l’ambivalence du statut de l’Irlande et des Irlandais à l’échelle des îles Britanniques, et a fortiori à celle de l’Empire, qui ressort des travaux récents.

« Pour l’Irlande, résume Alvin Jackson, l’Empire fut en même temps une chaîne et une clé, un espace de contrainte et de libération à la fois. » Les Irlandais ont été des victimes et des acteurs de l’impérialisme. L’Irlande fut simultanément une plaque tournante au sein du maillage impérial – à la fois laboratoire de pratiques exportables et pourvoyeuse d’agents impériaux –, une menace permanente de subversion et un modèle de résistance à la domination britannique pour d’autres populations ultramarines.

Si parler d’un « exceptionnalisme » irlandais est évidemment exagéré – on pourrait aisément objecter que chaque parcelle d’Empire représente après tout un cas singulier –, l’ampleur des controverses précédemment évoquées, la proximité géographique et l’ancienneté des relations avec l’Angleterre, les formes particulières de la domination britannique et de la résistance irlandaise, les réformes successives, l’émigration, la complexité de la société irlandaise elle-même, la compatibilité entre des identifications et des loyautés qui nous paraissent a priori paradoxales ou inconciliables… tous ces éléments constituent les indices convergents d’une subordination spécifique de l’Irlande à l’échelle de l’Empire et d’une intégration incomplète à celle du Royaume-Uni au XIXe siècle. Mais sur toutes ces questions, les débats, politiques autant qu’historiographiques, restent ouverts…

Source : http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=14&rub=pistes&item=20

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