James Connolly : Les Volontaires Irlandais trahis par le capitalisme

Il s’agit du sixième chapitre de son livre Labour in Irish History (1910)

Que le bien ni le mal ne vous fassent oublier
Comme vains furent pleurs et prières,
Vains les mots jusqu’au jour où l’on a vu briller
Les épées aux mains des Volontaires.
Thomas Davis.

Le seul intérêt de la thèse selon laquelle la « prospérité » passagère de l’Irlande de cette époque a pour origine l’action du Parlement de Grattan, c’est de venir appuyer une autre démonstration. A en croire les tenants de cette thèse, c’est l’Union Législative entre la Grande-Bretagne et l’Irlande qui a ruiné le commerce de celle-ci. Il suffirait donc d’abroger cette Union pour rendre à nouveau rentables les manufactures irlandaises. Or, on ignore trop souvent que l’Union a mis toutes les industries irlandaises sur un pied d’égalité absolue, du point de vue légal, avec les industries anglaises ; on déforme même cette réalité au point de donner l’impression que c’est le contraire qui s’est passé. Ainsi, des milliers de nos compatriotes continuent de croire que les lois anglaises interdisent l’extraction de certains minerais ou la fabrication de certains articles en Irlande.

Un instant de réflexion suffit pour rejeter une telle interprétation. Un capitaliste anglais n’hésitera pas à investir de l’argent à Tombouctou, en Chine, en Russie, partout où il croit pouvoir faire du profit, même si c’est sur le territoire de son ennemi mortel. Il n’investit pas pour fournir du travail à ses ouvriers, mais pour faire du profit ; il serait donc stupide d’imaginer qu’il laisserait son Parlement voter des lois lui interdisant d’ouvrir des mines ou des usines en Irlande, alors qu’il peut ainsi faire du profit en exploitant les travailleurs irlandais. Il n’existe aucune loi de ce genre, il n’y en a jamais eu depuis la mise en place de l’Union.

Le chercheur désireux d’approfondir l’étude de cette intéressante controverse sur l’histoire irlandaise, et de comparer cette thèse parlementariste du déclin industriel avec celle que nous venons d’avancer (la thèse socialiste exposée dans le chapitre précédent [mise en ligne par nous le ), a un moyen simple et efficace d’en éprouver la validité. Qu’il lui suffise de s’adresser aux représentants principaux de la thèse parlementariste, et de leur poser la question suivante : Veuillez avoir l’obligeance de m’expliquer en quoi le transfert du Parlement de Dublin à Londres, qui n’a été accompagné d’absolument aucune ingérence législative dans l’industrie irlandaise, a empêché la classe capitaliste irlandaise de continuer à produire pour le marché national ?

Il n’obtiendra pas de réponse logique à sa question, pas de réponse que puisse admettre un seul instant un spécialiste reconnu des problèmes économiques. En revanche, on lui présentera certainement une longue statistique des fournisseurs et des travailleurs de l’industrie irlandaise avant l’Union, puis à une date significative quelques 20 ou 30 ans plus tard. Ce fut la méthode adoptée par Daniel O’Connell, le Libérateur, dans son premier grand discours en faveur du Rappel de l’Union [Il anima, surtout à partir de son élection triomphale de 1828 (alors que les Catholiques ne pouvaient être éligibles) une campagne pour l’abrogation de l’Union – le « Rappel » – qui aboutira du moins à l’Acte d’Émancipation des Catholiques de 1829], qui marque le début de sa campagne, méthode que tous ses imitateurs ont depuis lors copiée servilement et popularisée.

Mais ni O’Connell ni aucun de ses imitateurs n’a tenté jusqu’à ce jour d’analyser et d’expliquer quel processus a entraîné la destruction de ces industries. Ce qui se rapproche le plus pour l’instant d’un effort d’explication, c’est l’idée que l’Union a provoqué un absentéisme des propriétaires fonciers, ce qui a entraîné pour les industriels irlandais une perte de clientèle. Mais ce genre d’explication n’explique strictement rien. C’est de l’infantilisme pur et simple. Qui pourrait soutenir sérieusement que la perte de quelques milliers de clients de l’aristocratie a tué, par exemple, l’industrie du cuir autrefois si prospère en Irlande, et aujourd’hui quasiment disparue. Ainsi, le quartier situé à Dublin entre Thomas Street et la South Circular Road était dans le passé une ruche grouillante d’activité où l’on pratiquait le tannage du cuir et les autres opérations qui s’y rattachent. Aujourd’hui, ces métiers ont presque totalement disparu du quartier.

Est-ce que les députés et les propriétaires étaient les seuls à porter des chaussures en Irlande ? Les seules personnes à l’usage desquelles on tannait et on travaillait le cuir ? Et sinon, en quoi le fait qu’ils aient émigré en Angleterre a-t-il interdit à l’industriel irlandais de fabriquer des chaussures et de la sellerie pour les millions de gens qui vivaient toujours dans le pays après l’Union ? Même remarque pour le tissage, autre activité autrefois prospère du quartier, ou encore pour le drap, le poisson, la ferronnerie, la minoterie, et ainsi de suite. La population avait besoin des produits d’usage courant après l’Union tout autant qu’avant, mais cela n’empêche pas l’historien superficiel de venir nous dire que l’industriel irlandais était incapable de répondre à la demande, cessant pour cette raison toute activité. Nous avons en Irlande la réputation d’être dotés d’un solide sens de l’humour, n’est-ce pas ? Eh bien, on serait presque tenté d’en douter quand on voit comment cette thèse parlementariste a été admise très sérieusement par la masse du peuple irlandais.

Thèse pour le moins plaisante, si l’on y réfléchit : elle suggère que les industriels irlandais étaient tellement désespérés d’avoir perdu la clientèle de quelques milliers de propriétaires abusifs, qu’ils n’avaient plus la force de continuer à faire des profits en subvenant aux besoins des millions d’Irlandais qu’ils avaient sous la main. Anglais ou Ecossais, Français ou Belges, les industriels, les propriétaires de mines, les marchands, les pêcheurs, pouvaient s’engraisser et prospérer, ce qu’ils ne manquaient pas de faire, en subvenant aux besoins de la communauté irlandaise, mais l’industriel irlandais en était incapable. Il était contraint de fermer boutique et de s’en aller à l’hospice pour la seule raison que « Monseigneur l’Extorqueur du Château de l’Extorquerie » [« Lord Rackrent of Castle Rackrent ». « Rackrent » signifie « hausse abusive du fermage »] s’était installé à Londres avec tous ses gens.

Nos historiens parlementaristes sont de véritables plaisantins ; leur manque de sérieux absolument phénoménal n’a d’égaux que le fanatisme et la stupidité de leurs rivaux loyalistes. Sinon, ils n’auraient pas eu de mal à élaborer, en s’appuyant sur le même ensemble de faits, une autre thèse tout aussi utile à leur cause, et qui correspond plus à la vérité. On peut formuler cette autre thèse de la manière suivante : L’Acte d’Union fut rendu possible par la faiblesse de l’industrie irlandaise ; le pays n’avait donc pas de classe capitaliste énergique et écoutée, suffisamment patriote pour empêcher l’Union.

Lorsque survint le déclin de l’industrie, la classe capitaliste irlandaise ne fut pas en mesure de combattre l’influence corruptrice de l’argent du gouvernement anglais, ni de créer et d’animer un parti suffisamment fort pour arrêter le phénomène de démoralisation de l’esprit public. N’en doutons pas, c’est là une description exacte de la situation. Ce n’est pas la perte du Parlement qui a détruit l’industrie irlandaise, mais c’est le déclin de celle-ci, dont nous avons déjà indiqué les causes, qui a rendu possible la destruction du Parlement irlandais. S’il avait existé dans le pays une classe capitaliste puissante, audacieuse, parvenant à ses fins, il y aurait eu une réforme parlementaire accordant le droit de vote aux masses irlandaises.

Cette réponse aurait été obtenue grâce aux fusils des Volontaires sans verser une seule goutte de sang. Avec un Parlement élu dans ces conditions, l’Acte d’Union aurait été impossible. Mais la classe capitaliste irlandaise se servit des Volontaires pour contraindre le gouvernement à une réforme du commerce. Ensuite, sous la houlette de Henry Grattan, elle abandonna et dénonça les Volontaires quand ils se mirent en tête de réformer le système représentatif afin de mieux l’accorder à la volonté populaire, et de défendre ainsi pacifiquement ce qu’ils avaient conquis sous la menace de la violence.

Une Irlande gouvernée par le suffrage populaire aurait certainement cherché à sauver l’industrie alors qu’il en était encore temps, grâce à un rigoureux système de protection taxant les importations assez lourdement pour neutraliser les avantages que tirait l’étranger de ses mines de charbon. Un système de ce genre aurait pu conjurer le déclin de l’industrie irlandaise, inévitable autrement, comme nous l’avons vu. Mais l’unique espoir de fonder cette Irlande-là reposait alors sur la force armée des Volontaires, et les capitalistes ne se sentaient pas assez forts en tant que classe pour s’emparer des rênes de l’État à la fois contre l’aristocratie et contre le peuple.

Ils se virent donc obligés de choisir la seule autre possibilité : décider de tenter leur chance en soutenant l’un des deux partis en présence. Ils choisirent de faire confiance à l’aristocratie et d’abandonner la populace, ce qui leur valut d’être lâchés par la classe à laquelle ils s’en étaient remis et de sombrer dans la faillite et la servitude aux côtés de la classe qu’ils avaient trahie.

Une brève évocation du mouvement des Volontaires permettra de rappeler les graves trahisons auxquelles s’est livrée la classe capitaliste irlandaise pour rivaliser avec ses compatriotes de l’aristocratie qui « Ont vendu pour de l’or et des places /Leur patrie et leur Dieu. » Nous verrons aussi que, contrairement à eux, elle est parvenue à ne pas encourir l’opprobre que méritaient ses agissements.

Au début du mouvement, l’Irlande était régie par les Lois Pénales. Les codes comportaient encore à l’encontre des Catholiques une série de statuts d’une férocité sans égale. Ces lois, qui étaient officiellement destinées à favoriser la conversion des Catholiques au Protestantisme, avaient en fait pour principal objet de favoriser la conversion des biens catholiques en biens protestants. Le fils d’un propriétaire catholique pouvait déposséder son propre père et s’emparer de ses biens, en déclarant simplement sous serment qu’il avait adopté la religion protestante ; le père recevait alors, de par la loi, une rente qui dépendait de la générosité de son fils. L’épouse d’un Catholique pouvait priver son mari de tout droit sur ses biens simplement en devenant protestante.

Un Catholique n’avait pas le droit de posséder un cheval valant plus de 5 livres. S’il en possédait un, n’importe quel Protestant pouvait ouvertement lui prendre son cheval, en lui versant 5 livres pour l’acquitter de tout droit dessus. La tête d’un maître d’école ou d’un prêtre catholique était mise à prix de la même façon que celle d’un loup. Les Catholiques ne pouvaient être désignés à aucune fonction publique, et ils étaient écartés de la plupart des professions libérales.

En fait, la religion catholique était une institution illégale, ce qui ne l’empêcha pas de se développer et de s’épanouir. Remarquons au passage qu’elle s’assura une emprise sur les sentiments les plus profonds du peuple irlandais avec autant de rapidité qu’elle la perdit en France et en Italie, où le catholicisme était un rouage essentiel de l’État. Phénomène que feraient bien de retenir ces Catholiques qui réclament à cor et à cri que les institutions catholiques soient financées par des fonds publics.

Mais le chercheur doit se rappeler que les Lois Pénales, bien que toujours inscrites dans les textes, n’étaient plus réellement appliquées dès avant le dernier quart du XVIIIè siècle. Non à cause d’une quelconque clémence du gouvernement anglais, mais de la réprobation d’une majorité de Protestants irlandais éclairés. Ils refusaient tout bonnement de tirer parti de ces lois, même lorsqu’ils pouvaient y trouver un profit personnel, et il y a fort peu de cas avérés où des Protestants se soient emparés des biens de leurs voisins catholiques en application des Lois Pénales, dans les générations postérieures à la fin de la guerre williamite. Ces lois étaient bien trop terribles pour être systématiquement appliquées et, là-dessus, l’esprit public était très en avance sur la législation. Tous les historiens sont d’accord sur ce point.

D’un autre côté, les frontières de classe étaient bien plus nettement délimitées que les frontières religieuses, comme ce fut toujours le cas en Irlande depuis la disparition du système des clans, et comme c’est encore le cas aujourd’hui. Nous possédons là-dessus les remarques d’une personnalité aussi éminente que l’Archevêque Whately. Venant sous la plume d’un partisan du gouvernement britannique et de l’Église anglicane, elles offrent un témoignage doublement précieux sur le fait que les divisions politiques en Irlande renvoient avant tout à des questions de propriété, et ne renvoient à des questions de religion que dans des cas individuels. Il écrit : « On m’a rapporté de multiples exemples où les Orangistes les plus fanatiques ont arraché de leurs domaines des tenanciers protestants qui s’y trouvaient depuis des générations pour louer leurs terres à des Catholiques… en augmentant le fermage d’un shilling par arpent. »

Les Protestants qu’on expulsait ainsi étaient, ne l’oublions pas, les hommes et les femmes dont les ancêtres avaient, au nom du roi Guillaume et du Protestantisme, sauvé l’Irlande du roi Jacques et du Catholicisme. Ces expulsions, c’était la façon de récompenser la victoire de leurs ancêtres et leur propre fidélité.

Ajoutons à cette frontière économique de classe que la représentation politique du pays était le privilège exclusif de la classe supérieure. Une majorité de députés du Parlement irlandais siégeaient mandatés par certains membres de l’aristocratie possédant les domaines sur lesquels les bourgs qu’ils « représentaient » étaient situés. On les appelait « bourgs de poche », parce qu’ils subissaient la mainmise de l’aristocratie foncière tout comme s’ils se trouvaient dans sa poche. Qui plus est, c’est dans l’île tout entière que le pouvoir d’élire les députés était exclusivement réservé à un petit nombre de privilégiés. La grande masse de la population catholique et protestante n’avait pas droit de vote.

C’est dans cette situation que naquit le mouvement des Volontaires. Pour les Irlandais il y avait donc trois grandes doléances politiques : 1) le Parlement anglais avait interdit tout commerce entre l’Irlande et l’Europe ou l’Amérique, sauf en passant par un port anglais, ce qui paralysait le développement du capitalisme irlandais ; 2) toute représentation aux Communes de Dublin était refusée aux travailleurs catholiques comme aux travailleurs protestants, en fait à tout le monde à part un petit nombre de capitalistes protestants et les représentants de l’aristocratie ; 3) enfin, tous les Catholiques étaient frappés d’interdits religieux. Dès que les Volontaires (qui étaient tous protestants) prirent les armes, ils commencèrent à faire campagne contre l’ensemble de ces injustices. Ils étaient tous unanimes au début ; c’est ainsi qu’ils défilèrent dans les rues de Dublin le jour de la convocation du Parlement avec les pancartes accrochées aux bouches de leurs canons, qui portaient ces mots révélateurs : « Libre échange ou sinon »

Venant d’un peuple uni et armé, la menace sous-jacente porta ses fruits : le libre échange fut accordé. A ce moment précis, la République aurait pu l’emporter aussi sûrement que le libre échange. Mais lorsque, chez les Volontaires, les simples soldats décidèrent de mettre en avant leur ultime revendication politique, une représentation populaire au Parlement, ils furent lâchés par tous leurs chefs. Ils avaient élu à leur tête des aristocrates, des avocats à la langue bien pendue, des patriotes professionnels ; tous ces officiers les trahirent lorsqu’ils n’eurent plus besoin d’eux.

Après l’octroi du libre échange, une convention des Volontaires fut convoquée à Dublin, afin d’étudier la question d’une représentation populaire au Parlement. Lord Charlemont, le commandant en chef, désavoua la convention, et son exemple fut suivi par tout le menu fretin des officiers nobles ; quand finalement la convention se réunit, Henry Grattan, qui devait aux Volontaires toute sa réussite politique et personnelle, les attaqua devant le Parlement en les traitant de « canaille armée ».

Après quelques débats sans résultats, la convention s’ajourna dans la confusion ; lors d’une nouvelle tentative de réunion, le gouvernement interdit la tenue de la convention, et les signataires de l’appel en faveur de cette réunion furent arrêtés et condamnés à de lourdes amendes. Le gouvernement, qui avait fait la paix avec l’Amérique en lui accordant l’indépendance, avait pu masser des troupes en Irlande et se préparait à en finir avec les Volontaires. Par son refus de prendre en compte la revendication de représentation populaire, il indiquait qu’il était prêt au combat ; avec l’interdiction de la seconde réunion, il signifiait qu’il était victorieux. Les Volontaires s’étaient rendus sans coup férir. C’est la classe capitaliste irlandaise qui est entièrement responsable de cette reddition indigne.

Si elle avait soutenu les partisans des réformes, la défection de l’aristocratie n’aurait pas pesé lourd ; d’ailleurs les éléments les plus radicaux s’étaient certainement attendus et préparés à une telle défection. Mais ce qu’ils n’avaient pu prévoir, c’est que les marchands allaient se ranger du côté de l’aristocratie, décision trop infâme pour que quiconque l’ait envisagée en-dehors de ses auteurs. En outre, il ne faut pas croire que ces éléments réactionnaires n’ont rien fait pour masquer qu’ils trahissaient la cause de la liberté.

Ils prenaient au contraire toutes les peines du monde pour donner l’impression qu’ils étaient toujours favorables au peuple, tout en essayant de détourner l’attention du public sur des problèmes autres que ceux relevant des enjeux réels. Il y a un passage délectable dans la Vie de Henry Grattan publiée par son fils, où il raconte de quelle manière le gouvernement s’empara des armes des divers corps de Volontaires dublinois. Ce récit est en soi un véritable abrégé de multiples épisodes de l’histoire irlandaise, qui souligne fort bien les traits dominants des différentes classes et leur rôle dans la vie publique du pays.

Dublin, c’est l’Irlande en miniature ; plus encore, Dublin, c’est la quintessence même de l’Irlande. Tout ce qui rend l’Irlande grande ou misérable, superbe ou sordide, merveilleusement révolutionnaire ou désespérément réactionnaire, noblement altruiste ou bassement traîtresse, apparaît plus fortement marqué à Dublin que partout ailleurs. Ainsi, le rôle joué par Dublin dans toute crise nationale, n’est rien d’autre que l’adaptation sur la scène de la capitale du rôle joué dans toutes les provinces par des passions du même ordre.

C’est ce qui donne toute sa valeur à la contribution involontaire à l’histoire de l’Irlande qu’on trouve sous la plume du fils de Henry Grattan, et dont voici l’essentiel.

Il y avait à Dublin trois sections de Volontaires, correspondant aux trois sections populaires des forces « patriotiques ». Tout d’abord, le Corps de la Liberté, au recrutement exclusivement ouvrier ; puis le Corps des Marchands, formé par la classe capitaliste ; enfin, le Corps des Juristes, c’est-à-dire les membres de la confrérie des hommes de loi. Évoquant l’intervention du gouvernement après la « Loi sur les Armes et la Poudre » qui exigeait pour le maintien de l’ordre que les Volontaires remettent leurs armes aux autorités, le fils de Henry Grattan écrit que le gouvernement « s’empara de l’artillerie du Corps de la Liberté, fit un arrangement privé pour prendre possession des armes du Corps des Marchands, puis il persuada les juristes de rendre les leurs, acceptant qu’ils défilent d’abord publiquement avant de les remettre ».

Autrement dit, en langage clair, le gouvernement dut faire usage de la force pour s’emparer des armes des travailleurs, mais les capitalistes remirent les leurs en secret à la suite d’un marchandage privé dont nous ne connaissons pas les conditions. Quant aux juristes, ils ont promené leurs armes dans les rues de Dublin, au cours d’un défilé public destiné à préserver le prestige de leur association aux yeux des travailleurs crédules de la ville ; puis, alors même qu’ils étaient encore enroués d’avoir acclamé publiquement les « fusils des Volontaires », ils remirent en privé ces fusils aux ennemis du peuple.

Les travailleurs combattirent, les capitalistes négocièrent, les hommes de loi jouèrent les matamores.

Dès lors, comme toujours en Irlande, le sort du pays dépendait de l’issue du combat opposant les forces de l’aristocratie et celles de la démocratie. A la ville et à la campagne, ouvriers et paysans prirent fait et cause pour les forces révolutionnaires d’Amérique et de France, brûlant d’égaler leurs exploits dans leur propre pays. Mais la classe capitaliste irlandaise avait encore plus peur du peuple que du gouvernement britannique, et, dans cette crise décisive pour le pays, elle priva le peuple de son influence et de ses conseils.

Pendant que se livrait ce combat dont l’issue fut si désastreuse pour la cause de l’indépendance, ailleurs en Irlande se déroulait un autre combat, plus spectaculaire, mais dont l’enjeu était factice. Ainsi vont les choses en Irlande : c’est cette parodie qui a le plus retenu l’attention des historiens. Nous avons déjà fait allusion à ce Henry Flood qui se fit remarquer au Parlement irlandais lorsque, se montrant plus royaliste que le roi, il accusa le gouvernement de n’avoir pas pendu assez de paysans à son gré. De même, nous avons déjà présenté M. Henry Grattan à nos lecteurs. Ces deux hommes étaient les chefs parlementaires du « parti patriote » aux Communes, les « deux Harry », pour reprendre le surnom ironique que leur avait donné la foule de Dublin.

Lorsque la menace des Volontaires contraignit les autorités anglaises à renoncer formellement à tout droit de faire pression légalement sur le Parlement irlandais, nos deux patriotes se brouillèrent sur un problème qui, selon les informations dignes de foi de graves et doctes historiens, divisa l’Irlande tout entière. Quand nous dirons l’objet de cette brouille, souhaitons que nos lecteurs n’aillent pas nous accuser de leur conter des sornettes. Ce n’est pas le cas, encore que la tentation soit irrésistible ou presque : nous nous contentons de rappeler très sobrement des événements historiques. Les graves et doctes historiens nous apprennent que Grattan et Flood se brouillèrent parce que Flood voulait obtenir de l’Angleterre la promesse de ne plus jamais intervenir par des lois régentant le Parlement Irlandais, tandis que Grattan voyait dans une telle requête une insulte à l’honneur de l’Angleterre.

Nous l’avons dit, les graves et doctes historiens affirment que toute l’Irlande prit parti dans cette dispute, et même un homme qui haïssait l’Angleterre comme John Mitchel, dans son Histoire de l’Irlande, semble croire que c’est ce qui s’est passé. Quant à nous, nous refusons absolument d’accorder le moindre crédit à cette histoire. Tandis que Grattan et Flood remuaient du vent à coups de grandes proclamations, nous sommes fermement convaincus que si quelqu’un était allé enquêter dans un champ en Irlande au moment de la moisson, et avait demandé au premier moissonneur venu son opinion sur la dispute, le moissonneur en question aurait mis le doigt sur la question sans arrêter un seul instant de manier sa faucille, en répondant probablement : « Pour sûr, qu’est-ce que ça peut bien faire, les promesses de l’Angleterre ? De toute façon, est-ce qu’elle ne va pas la violer, sa promesse, dès que ça lui plaira et que ça lui sera possible ? »

On a du mal à croire que Grattan ou Flood aient pu penser sérieusement que l’Angleterre se sente liée par la moindre promesse, elle qui dès cette époque avait la réputation universelle de rompre ses serments et de ne pas respecter ses traités. Aujourd’hui, lorsqu’on évoque les péripéties de cette célèbre controverse, cela ressemble à une mauvaise plaisanterie ; mais si l’on observe dans quel contexte tragique s’est tenue cette controverse, on peut dire que la plaisanterie est à peu près aussi drôle qu’une farce dans une chambre de tortures.

En la circonstance, Grattan et Flood n’ont été que deux habiles acteurs se laissant aller à une joute oratoire au pied du lit mortuaire des espérances assassinées de tout un peuple. Et si, outre l’absurdité de cet ergotage juridique, il fallait trouver un autre argument pour démontrer que ce simulacre de combat n’intéressait absolument pas la grande masse du peuple, il suffirait de citer les propos des deux dirigeants. M. Flood n’avait pas seulement la réputation d’être l’ennemi de la paysannerie opprimée et l’adversaire farouche des Catholiques, c’est-à-dire de la grande masse des habitants du pays ; il était aussi intervenu et avait voté au Parlement en faveur d’un texte proposant de payer l’entretien d’une armée de 10.000 soldats britanniques qui serait envoyée en Amérique pour vaincre la révolution. M. Grattan, pour sa part, avait accepté de recevoir 50 000 livres du gouvernement au titre de ses services « patriotiques » ; puis, par excès de gratitude pour ce secours opportun, il paya le gouvernement de retour en trahissant et en dénonçant les Volontaires.

Sur les autres grands problèmes du moment, ils avaient l’un et l’autre une position équivoque, et ils jouèrent double jeu. Par exemple : M. Flood croyait à la démocratie – pour les Protestants ; mais il était contre la liberté religieuse. M. Grattan croyait en la liberté religieuse – pour les possédants ; mais il était contre l’extension du droit de vote à la classe ouvrière. M. Flood aurait volontiers accordé le droit de vote à tous les Protestants, les riches comme lès pauvres, mais il le refusait à tous les Catholiques, les riches comme les pauvres. M. Grattan aurait volontiers accordé le droit de vote à tous les possédants, quelle que soit leur religion, mais il refusait de l’étendre aux non-possédants. A la Chambre des Communes irlandaise, il attaqua violemment les Irlandais Unis, dont nous parlerons par la suite, parce qu’ils proposaient le suffrage universel, qui, selon lui, provoquerait la ruine du pays et détruirait l’ordre social.

On voit bien que M. Grattan était l’homme d’État idéal pour le capitalisme ; il était l’incarnation de l’esprit bourgeois, il se souciait plus des intérêts de la propriété que des droits de l’homme ou de la suprématie d’une religion. Ce fut chez lui une tendance précoce, comme en témoigne une lettre adressée à l’un de ses amis, M. Broome, en date du 3 novembre 1767, et que son fils reproduit dans l’édition qu’il fit de la biographie et des discours de son père. Cette lettre nous révèle que le très respectable, très religieux et très anti-révolutionnaire M. Henry Grattan, était, dans son for intérieur, un libre-penseur, un libertin et un philosophe épicurien, qui avait compris très tôt qu’il était plus sage de ne pas laisser connaître ses opinions à la vile multitude qu’il aspirait à gouverner.

En voici un extrait : « Vous et moi, nous sommes complètement d’accord là-dessus comme sur la plupart des autres questions ; nous pensons que le mariage est une institution qui n’est pas naturelle mais artificielle, et nous considérons les femmes comme une embarcation trop fragile pour une traversée aussi longue et agitée que celle de la vie… Je me suis fait philosophe épicurien ; je crois qu’il n’est pas d’autre monde que le nôtre, et que la recherche du bonheur y est notre principal objet… Ce genre de sujet est trop vaste et trop dangereux pour une lettre ; mais nous pourrons en parler plus longuement en privé. »

On s’en aperçoit : nous avons ici affaire, non pas sans doute au Grattan des poèmes dithyrambiques de Moore, mais bien au Grattan réel. Il n’est pas très étonnant que la foule de Dublin ait lapidé ce Grattan-là, lorsqu’il rentra d’Angleterre après l’une des séances du Parlement de Londres. Elle ne fut pas dupe de ses grandes phrases et de ses hauts faits qui ont pourtant subjugué les historiens. Qu’il se soit théâtralement dressé sur son lit de douleur pour se montrer aux traîtres qui avaient vendu leur vote pour la victoire de l’Union, et qu’il les ait incités à ne pas respecter les termes de leur marchandage, voilà qui compose assurément une scène impressionnante pour les gloses des historiens romanesques ; mais ce fut une bien piètre compensation, aux yeux du commun, en regard des injures contre les Volontaires, de sa trahison à leur égard, de son opposition de mauvaise foi à la cause du droit de vote populaire.

On peut trouver une dernière preuve, à nos yeux décisive, de la manière dont les nationalistes authentiques et les penseurs progressistes d’Irlande considéraient le « Parlement de 82 », dans le passage ci-dessous qui est tiré du célèbre pamphlet de Theobald Wolfe Tone, et qui fut publié en septembre 1791 sous le titre :« Plaidoyer en faveur des Catholiques d’Irlande ». Il est intéressant de rappeler que cette charge mordante contre la « glorieuse révolution de 1782 », sous la plume de l’Irlandais le plus clairvoyant de son époque, a si peu été du goût de nos historiens et journalistes, qu’ils l’ont rigoureusement boycottée.

C’est l’auteur du présent ouvrage qui la fit réimprimer en 1897 à Dublin, dans une série de « Lectures au sujet de 1798 » contenant aussi beaucoup d’autres documents oubliés ou gênants sur la même période. Elle a été depuis rééditée à plusieurs reprises exactement comme nous en avions reproduit un extrait ; mais à en juger par la manière dont certains de nos amis continuent de déclarer qu’ils « s’en tiennent à la constitution de 82 », il y a des gens pour qui cette réédition n’a servi à rien.

Extrait du célèbre pamphlet, « Plaidoyer en faveur des Catholiques d’Irlande » :

« J’ai dit que nous n’avions point de gouvernement national. Jusqu’en 1782, nul ne soutenait que nous en eussions un, et c’est une réflexion pour le moins curieuse, à défaut d’être utile, de chercher à savoir quelle est aujourd’hui notre opinion à ce sujet. J’ai peu de craintes d’être réfuté, lorsque j’affirme que tout ce que nous avons obtenu grâce à ce qu’il nous plaît d’honorer du nom de Révolution, ce fut seulement une définition du bien dans les termes de la loi, sans le recours à la grande règle de la nature, qui l’emporte sur tous les règlements conçus par la raison ; alors que la question profonde est de savoir si nous avons bien fait ou non, et pourquoi nous avons négligé de bien faire. Je sais bien que je risque de blesser la fierté nationale, la vanité des gens dont je parle, la retenue de quelques hommes honnêtes, la vilenie des fripons, lorsque je prétends que la révolution de 1782 fut l’affaire la plus maladroite qui ait jamais ridiculisé cette épithète altière dont elle s’est abusivement parée. Pour un Irlandais, ce n’est guère plaisant de le reconnaître, mais c’est inévitable si la vérité le réclame. Il est bien préférable pour nous de connaître et de mesurer notre situation réelle, que de nous bercer d’illusions ou d’être dupés par les éloges immérités ou les vœux trompeurs et déplaisants de nos ennemis.

Je laisse aux admirateurs de cette époque les déclarations en cascade sur ses hypothétiques avantages et ses gloires imaginaires ; c’est un fort beau sujet, qui ne peut qu’être flatteur pour mes compatriotes, puisque beaucoup en ont été les acteurs et presque tous les spectateurs. Mais c’est à moi que revient la tâche ingrate de la dépouiller de son plumage bariolé et de la présenter dans toute sa nudité. Intervention douloureuse, mais qui peut, si on la mène à bien, fournir une forte et impressionnante leçon de prudence et de sagesse.

La Révolution de 1782 a été l’occasion pour les Irlandais de vendre bien plus cher leur honneur, leur intégrité et les intérêts de leur pays. Ce fut une Révolution qui, tout en permettant de doubler d’un seul coup la valeur du moindre fabricant de circonscription électorale, laissait les trois-quarts de nos compatriotes dans l’état de servitude où elle les avait trouvés, et le gouvernement du pays aux mains des personnages vils, corrompus et méprisables qui avaient passé leur vie à l’abaisser et à le piller, et qui, pour certains d’entre eux, avaient justement voté en dernier ressort, résolus mais sans espoir, contre notre Révolution, notre belle Révolution.

Qui d’entre les plus anciens ennemis de notre pays a perdu son poste ou sa pension ? Qui de l’opposition fut désigné à la moindre responsabilité, à la moindre charge ? Personne. Le pouvoir resta entre les mains de l’ennemi, qui en fit de nouveau usage pour notre perte, mais avec cette différence qu’auparavant l’Angleterre ne nous faisait pas payer les misères, les dégâts, les injures dont elle nous accablait. Tandis qu’aujourd’hui nous payons au prix fort des maux bien pires, et ce sont d’Irlandais qu’ils nous viennent. Et voilà ce que nous appelons orgueilleusement Révolution ! »

Terminons ce chapitre sur les Volontaires, ce chapitre sur les grandes occasions perdues et sur la confiance populaire trahie. Quelques vers tirés d’un poème écrit à Dublin a cette époque résument l’atmosphère mieux que tout, même s’ils peuvent paraître bien amers :

Oui souleva le peuple ? Ce sont les deux Harry
Qui ont fait des grimaces, En fait d’appel au peuple.
Qu’ont fait les Volontaires ? Proclamations et défilés
Les lauriers sont fanés. C’étaient les Volontaires.
Et comment sont-ils morts ? De la mort des esclaves,
Se coulant dans la tombe, Sont morts les Volontaires.

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