Comprendre le processus de paix en Irlande, 3è partie

Suite et fin de ce document de 2006, écrit par Xabier Jimenez et Liam O’Ruairc. Il s’agit de l’examen critique de la société des 6 comtés occupés après l’accord de Belfast de 1998.

L’accord de Belfast n’était pas un passage vers une Irlande unie, mais plutôt le passage du mouvement provisoire dans les institutions britanniques. « En prétendant que l’accord du vendredi saint mènerait à l’unité irlandaise, Adams et compagnie se trouvèrent une feuille de vigne pour cacher leur reculade idéologique, sans égale dans l’histoire irlandaise. Ce qu’ils ont fait, et qu’il cherchent à cacher à leurs partisans, c’est qu’ils ont accepté une Irlande du Nord réformée qui, conformément au principe du consentement, restera britannique dans l’avenir anticipable. En échange, ils ont évité leur propre extinction politique, sauvé leurs peaux, accédé à la respectabilité politique et au pouvoir. L’accord a changé les choses en effet, mais pas dans le sens suggéré par les docteurs ès-charlatanerie du mouvement ‘provo’. En concédant aux catholiques une place au soleil nord-irlandais, l’accord porte en lui le potentiel d’éroder l’aliénation des nationalistes vis-à-vis de l’ordre établi constitutionnel, et ce faisant, de démanteler la raison d’être de l’IRA provisoire. »

Voici pourquoi l’accroissement des pourcentages de votes Sinn Féin  ne signifie aucunement un développement du républicanisme. « Plus Sinn Féin [provisoire] se renforce électoralement, plus il se dégonfle idéologiquement. Chaque accord que ce parti passe avec Tony Blair ne fait que légitimer la présence britannique en Irlande du Nord. Toutes les concessions économiques et sociales qu’il obtient au bénéfice des catholiques de base affaiblit l’argument selon lequel seule l’unification irlandaise peut satisfaire ces intérêts. Chaque pas de l’Ulster tendant vers une « société normale » consolide et approfondit ce que Sinn Fein appelle officiellement un « règlement par interim ». Voici à quoi ressemble le républicanisme. De plus en plus de nationalistes dans le Nord et le Sud voteront Sinn Fein, mais plutôt parce qu’ils le considèrent comme le meilleur représentant de leurs intérêts dans une Irlande divisée, que comme un soutien pour une Irlande unie. En outre, l’éventualité que les catholiques ne débordent les protestants démographiquement en Ulster ne changera pas la donne. Même au plus fort des Troubles, un pourcentage substantiel de nationalistes préférait le statu quo au bouleversement de l’unification. »

Le mouvement provisoire a pris l’habitude de faire passer son échec stratégique pour une « nouvelle phase de la lutte ». Pour Tommy Gorman, républicain vétéran, cette « nouvelle phase de la lutte » ne fait qu’enregistrer l’échec de la direction : «Dans les premiers temps, notre lutte était décrite comme une sorte d’odyssée, au cours de laquelle nous passerions plusieurs caps et jalons nous assurant que nous faisions bonne route et nous montrant clairement les progrès faits en direction du but, la république socialiste. Ces jalons étaient la fin de la partition, le non-retour au règne de Stormont, le démantèlement du RUC, une déclaration d’intention de retrait hors d’Irlande de la part du gouvernement britannique. Or, par ses efforts combinés à ceux de leurs partenaires de droite, Sinn Fein [provisoire] a réussi à négocier : le renforcement de la partition, la résurrection de Stormont, le changement de nom du RUC, une déclaration d’intention de rester en Irlande de la part du gouvernement britannique.»

Le républicanisme a été battu, mais la couverture médiatique de l’Irlande du Nord telle qu’elle est après l’accord de Belfast aime à montrer sous un jour favorable les retombées de cet accord. Est caractéristique en ce sens cet éditorial du Times :

« L’optimisme et le réalisme qui règnent dans l’Irlande du Nord d’aujourd’hui dissolvent les anciens préjugés et ravive la confiance des entrepreneurs, éléments-clés de la croissance et de la prospérité. Belfast et Londonderry ont été transfigurés par la paix : les centres commerciaux renaissent à la place des chantiers navals à l’abandon, les restaurants et les cafés alimentent un état d’esprit général plus décontracté, les fresques murales de Derry attirent des touristes qui ne se sentent plus en danger. »

Toutefois, ce qui se cache sous ses apparences souriantes abrite une autre vérité. Les emplois disparaissent à un rythme plus rapide que leur création, ainsi va la « floraison » économique du Nord. De même, si les gens au sommet de l’échelle sociale ont pu tirer leur épingle du jeu dans la période de paix, le fossé entre riches et pauvres s’est étiré au point d’être plus large que la moyenne au Royaume-Uni.

Malgré toutes les réformes, les catholiques souffrent encore d’un taux de chômage et de pauvreté plus élevé que les protestants. Les catholiques forment 48,1% de la tranche d’âge en état de travailler, mais représentent 55,7% du nombre total des sans-emploi. Quant aux protestants, ils forment 51,9% de tranche d’âge en état de travailler, mais ne représentent que 44,3% du nombre total des sans-emploi dans cette même tranche d’âge. D’après les enquêtes officielles de l’Exécutif Nord Irlandais pour le Logement (NIHE), les demandeurs de logements sociaux catholiques passent une fois et demi plus de temps sur les listes d’attente que leurs homologues protestants. Dans la période que nous considérons, de 1998 à 2005, le nombre absolu de demandeurs de logements sociaux a augmenté dans les deux communautés, mais l’augmentation a été presque deux fois plus importante chez les catholiques que chez les protestants (30% et 16% respectivement)

Tim Cunningham, fonctionnaire chargé de l’égalité de traitement, explique ainsi : « En dépit de la rhétorique gouvernementale soutenant le point de vue contraire, la réalité est que les membres les plus pauvres de notre société, qu’ils soient catholiques ou protestants, vivent moins bien aujourd’hui qu’il y a vingt ans. L’Irlande du Nord souffre du plus fort taux de chômage de tout le Royaume-Uni, ce qui rend insensée l’idée que l’Irlande du Nord, en tant qu’ensemble, aurait bénéficié de la prospérité et de la croissance économique. La condition des « sans-emplois non enregistrés » est en train de se détériorer. En outre, les enquêtes gouvernementales elles-mêmes concluent que des projets sociaux comme celui de la Nouvelle Donne avantagent le moins ceux qui auraient le plus besoin d’un emploi. »

Et M. Cunningham d’enfoncer le clou :

« Au lieu de s’attaquer sérieusement au problème de la pauvreté dans les quartiers populaires catholiques ou protestants, il semble que le gouvernement soit en train de communautariser [‘sectarianising’] la question. Il a méprisé les différences entre les deux communautés sur le marché du travail, il n’a pas investi là où les besoins étaient les plus impérieux, il a dépensé de l’argent dans des projets comme « Shared Future » et  « Taskforce » qui concernent les quartiers populaires protestants, ce qui au mieux ignore les différends communautaires, au pire les exacerbe. »

En ce qui concerne la guérison des divisions et l’établissement de la paix, un nombre croissant d’observateurs signale le fait que les divisions sont en train de s’approfondir. Le principal journal conservateur a remarqué récemment ce qui suit : «Quand on se promène dans les quartiers centraux des villes grandes et petites d’Irlande du Nord, il est difficile de voir que ces endroits étaient, il y a un peu plus de dix ans, des zones en guerre. De nouvelles boutiques, de nouveaux hôtels, des cinémas et des théâtres ont bourgeonné. Les rues vibrent d’activité, et le soir venu, surtout à Belfast, les restaurants et les hôtels sont souvent pleins. (…) Mais derrière la façade d’un « Ulster en floraison » promue par le gouvernement, le vieux schéma familier de la violence inter-communautaire et de l’intimidation qui a donné naissance aux Troubles s’affirme de nouveau.

Les statistiques policières révèlent que les attaques sectaires [à motivation ethno-confessionnelle] ont augmenté de presque 40%. Entre le 1er avril et le 1er juillet de cette année, il y a eu 491 incidents graves de cette nature. Pendant la même période en 2005, la police en avait enregistré 353. Quant aux agressions à l’arme blanche, elles ont doublé depuis l’accord du vendredi saint de 1998, et dans la même période quelque 8.000 familles se sont vues forcées de quitter leurs logements, sous la pression des paramilitaires. A Londonderry, le nombre de crimes sectaires a augmenté de 70% par rapport à l’année dernière dans la même période, comprise entre avril et juillet 2006. (…) Si les attaques sectaires continuent ainsi, nombreux sont ceux qui craignent la reprise des Troubles. Peter Shirlow, professeur à l’Université d’Ulster et co-auteur du livre Belfast: Segregation, Violence and the City, a fait la prévision suivante : « Je ne pense pas que les circonstances se prêtent pour le moment à un retour du conflit », mais ajoute-t-il, « dans 20 ou 30 ans, avec cette incertitude constitutionnelle [qui a la légitimité sur ce territoire?], le même schéma pourrait ré-émerger. »

Les faits sont là. « Sept ans après l’accord du vendredi saint, le Nord est plus violent que jamais », titrait la Une du journal Sunday Tribune l’année dernière (28 août 2005). Le nombre de crimes sectaires a augmenté de 35% en un an, avec une moyenne de 5 attaques enregistrées par jour. Les statistiques policières signalent une détérioration de la situation. Les chiffres les plus récents depuis avril 2006 montrent une moyenne de 38 attaques sectaires chaque semaine dans le Nord. Entre le 1er avril et le 7 juillet 2006, la police a enregistré 491 incidents de cette nature. Comparés aux 353 de la même période en 2005, cela fait une augmentation de plus d’un tiers. La police qualifie d’incident sectaire tout ce qui va des menaces verbales à l’attaque à la bombe en passant par les tentatives de meurtre. Même si les statistiques ne prennent pas en compte l’origine des attaques, il est généralement accepté que la majorité de ces attaques viennent des loyalistes. Un nouveau rapport officiel basé sur les statistiques de la police, de l’office du logement et sur d’autres enquêtes montre que le niveau de violence sectaire est plus élevé qu’avant les cessez-le-feu.

Le Nord de Belfast est la zone la plus touchée. De 1996 à 2004, il y a eu 6.623 incidents sectaires, comprenant 3.883 dommages, 1.343 assauts, 1.021 désordres et 376 émeutes. Il y a eu chaque semaine une moyenne de 5 attaques par mois contre des églises, clubs de sport gaélique et centres orangistes. La plupart de ces attaques ont eu lieu dans les comtés de Tyrone et Fermanagh. De plus en plus de gens sont intimidés au point qu’ils quittent leurs logements. Chaque année, en moyenne 1.378 personnes cherchent un nouveau domicile à cause de l’intimidation sectaire.

Environ 500 personnes portent officiellement plainte chaque année pour discrimination religieuse sur le lieu de travail, 10% des travailleurs protestants se plaignent de graffitis, blagues, chansons, ostracisations, menaces ou violences sectaires. 60% des plaintes ne sont pas officiellement prises en compte. Il y a 37 murs de paix dans le Nord, aucun n’a été démoli depuis les cessez-le-feu, mais 18 nouveaux murs sont en construction. Ce rapport nous dit en outre que 42% des protestants et 33% des catholiques préfèrent habiter dans des quartiers non-mixtes, que 48% des jeunes catholiques et 42% des jeunes protestants veulent rester ou aller dans des écoles séparées.

Ceci confirme que le Nord est une société où il y a plus de ségrégation, de polarisation et de sectarisme qu’au début du processus de paix. Un rapport publié en 2002 par la Société Royale de Géographie établissait que les divisions sectaires s’étaient approfondies depuis le processus de paix en Irlande du Nord.

Stimulé en partie par les dénégations du Bureau aux affaires nord-irlandaises, le   docteur Peter Shirlow de l’Université d’Ulster a interviewé 4.800 personnes dans 12 quartiers belfastois, 6 quartiers catholiques et 6 quartiers protestants. Les résultats sont accablants. Prenant au mot la propagande faite autour du processus de paix, beaucoup de gens, surtout des catholiques, ont déménagé dans des quartiers où leurs coreligionnaires étaient minoritaires. Le Bureau du Logement rapporte que trois mille d’entre eux ont déménagé entre 1994 et 1996, mais que l’intimidation sectaire en a fait fuir 6.000 dans les cinq années suivantes. Deux tiers de la population vit dans des endroits qui sont à 90% catholiques ou à 90% protestants. Dans les quartiers majoritairement protestants, la main d’œuvre catholique ne représente que 5%, dans les quartiers catholiques, seule 8% de la main d’œuvre est protestante.

Seule une personne sur cinq accepterait un emploi de l’autre côté de la ligne de paix. 62% des interviewés vivant dans des zones séparées par une ligne de paix considèrent que les relations inter-communautaires ont empiré. Qui plus est, 68% des jeunes entre 18 et 25 ans disent n’avoir jamais eu aucune conversation sérieuse avec quelqu’un appartenant à l’autre confession, et 62% d’entre eux disent avoir été victimes de violence sectaire physique ou morale depuis le cessez-le-feu de l’IRA en 1994.

88% des interviewés disent qu’ils n’entrent pas dans les quartiers dominés par l’autre confession, même en voiture, et 58% d’entre eux affirment qu’ils n’iraient pas faire leurs courses ou se divertir dans des quartiers contrôlés par l’autre religion, même si la qualité du service était meilleure.

Il est très significatif que The Irish Times, le journal dominant en Irlande (l’équivalent d’El Pais dans l’Etat espagnol) ait dit la chose suivante cette année : « Ce qui est dur à reconnaître, c’est que cela fait maintenant huit ans que l’accord a été laborieusement mis en place. Si l’un des points cruciaux de l’accord ne fonctionne toujours pas, après tout ce temps, alors peut-être que la conclusion inévitable est qu’il ne fonctionnera jamais. » Les gens du Pays Basque devraient prendre bonne note de tout cela, à un moment où on leur fait croire qu’une issue du type accord de Belfast est la voie à suivre pour résoudre le conflit au Pays Basque.

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