USA : comment les Irlandais sont-ils devenus des « Blancs »?

Note de lecture du livre How the Irish Became White?, de Noel Ignatiev, paru en 1995 (Routledge).

« Il est étrange de constater », écrivait John Finch, partisan anglais de Robert Owen, lors d’un voyage aux Etats-Unis en 1843, « que le parti démocrate, et en particulier les plus pauvres parmi les immigrés irlandais d’Amérique, sont plus hostiles à la population noire, et plus virulents partisans du maintien de l’esclavage des Noirs, que toute autre portion de la population des Etats libres d’Amérique. »

Comment les Irlandais sont-ils devenus des Blancs? En subjuguant par la violence les Afro-Américains, telle est la thèse de ce livre courageux écrit pas Noel Ignatiev. Pour moi qui suis en partie Irlando-Américain, prendre la mesure de l’injustice que certains de mes ancêtres ont commise est profondément troublant, mais c’est une partie de l’Histoire que nous devons explorer pour découvrir toute la vérité sur l’immigration irlandaise massive en Amérique, et plus fondamentalement, la véritable signification de ce concept de « Blanc ».

Les Irlandais d’Irlande au début du 19è siècle étaient un peuple révolutionnaire : appauvris, ruraux et déterminés à se libérer de la mainmise de la tyrannie anglaise. Mais une fois que ces amis de la liberté émigrèrent aux Etats-Unis, ils firent face à un phénomène nouveau pour eux : une société fondée sur la discrimination raciale et le capitalisme industriel. En outre, se développait un mouvement « indigéniste » [‘nativist’] d’Anglo-saxon protestants riches, qui cherchait à limiter l’immigration et à réprimer l’influence catholique/irlandaise dans le Nouveau Monde.

Pour enjamber ces obstacles, les Irlandais firent le choix stratégique de d’échapper aux extrémités de la pauvreté et de se faire accepter dans la société US, en s’alignant brutalement sur les positions du Democratic Party et en faisant tout leur possible pour maintenir les Afro-Américains dans l’esclavage, autrement dit en dehors de la concurrence sur le marché du travail. De cette façon, ils gagnèrent le droit à l’appellation de « Blancs » et purent recevoir les bénéfices et privilèges associés à cette catégorie sociale.

Ignatiev dans son ouvrage fait remarquer de façon frappante le point suivant : « Lorsque les travailleurs irlandais rencontraient les Afro-américains, ils se battaient, c’est vrai, mais ils se battaient aussi avec les immigrés d’autres nationalités, et se battaient entre eux et en fait, avec tous ceux qui leur faisaient obstruction dans la concurrence sur le marché du travail. » En d’autres termes, il ne faudrait pas en conclure que les Irlandais fussent intrinsèquement plus racistes que les autres groupes. Au contraire, les émeutes raciales qui virent des foules irlandaises attaquer des Afro-Américains s’expliquaient en grande partie par les conditions économiques de la naissance du capitalisme US : le marché du travail dans le Nord des Etats-Unis était saturé par des vagues de migrants et d’esclaves émancipés qui entraient en compétition pour des salaires de plus en plus bas. Pour obtenir une certaine sécurité et des salaires, les Irlandais se firent le marteau enfonçant le clou de la ségrégation raciale, excluant des usines les Afro-américains, conduits de ce fait vers le ghetto et la pauvreté.

De la sorte, ils raffermirent la distinction majeure qui existe dans la classe ouvrière US entre des secteurs relativement privilégiés et ceux qui sont tout en bas – cette distinction, c’est la « Blancheur ». Ignatiev nous explique la chose ainsi : « La qualification de ‘Blanc’ n’était pas une description physique, mais l’un des termes d’un rapport social qui ne pouvait exister sans le terme opposé. « Un travail de blanc » voulait simplement dire un travail dont étaient exclus les Afro-américains. »

La plus grande partie du livre se concentre sur Philadelphie, ce qui le rend doublement intéressant pour moi. Ignatiev explores les voies par lesquelles les Irlandais trouvèrent du travail en excluant systématiquement les Noirs de tous les ateliers où ils étaient : en refusant tout simplement de travailler avec des Noirs. Lorsque cela ne suffisait pas, ils utilisaient la terreur pour réprimer la population noire.

La guerre raciale qui eut lieu à Philadelphie était vraiment terrible : des églises noires, des maisons, des boutiques étaient régulièrement attaquées et brûlées pendant le 19è siècle. Des Irlando-américains formèrent des « groupes de feu » qui étaient en fait des gangs qui rivalisaient avec d’autres gangs en mettant le feu à leurs territoires, et en s’attaquant les uns les autres. Ces mêmes gangs entrèrent assez vite dans le jeu de la machinerie du Democratic Party, truquant les votes, intimidant les votants, plaçant des candidats irlandais. Cette violence et cette corruption extrêmes m’ont d’abord choquées à la première lecture, puis j’ai compris qu’elles expliquaient pour une bonne part la réalité actuelle à Philadelphie, qui reste jusqu’à aujourd’hui une ville tendue racialement et divisée. (…)

Pour dépasser les barrières raciales d’aujourd’hui et de demain, il nous faut apprendre des erreurs du passé. En particulier, nous sommes forcés de nous demander comment dépasser des siècles de racisme en Amérique et en quoi par exemple l’élection d’un président démocrate noir explique-t-il les regroupements de la conjoncture politique actuelle. Et Ignatiev a-t-il raison de dire qu’une société libre ne pourra être conquise sur ce territoire que lorsque la « Blancheur » cessera de fonctionner en tant que catégorie sociale employée pour privilégier un groupe de travailleurs contre un autre?

Quoiqu’il en soit, l’étude de notre histoire sombre et troublée est le seul moyen d’y échapper et d’ouvrir la possibilité d’une réalité différente. En endurant ce passage par les fourches caudines de notre histoire, nous pourrons aussi découvrir qui nous sommes en réalité…

Le 11 août 1854, [le journal] the Liberator publia une lettre d’un correspondant du Maine qui écrivait : « ce passage aux Etats-Unis semble avoir produit sur les exilés d’Erin [Irlande] le même effet que le fruit défendu sur Adam et Eve. Au matin ils étaient purs, aimables et innocents, mais le soir venu ils devinrent coupables, se faisant excuser leur faute par une promesse de fidélité, faite dans l’espoir d’en obtenir un avantage.

Source : http://endofcapitalism.com/2009/02/15/book-review-of-how-the-irish-became-white/

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2 commentaires pour USA : comment les Irlandais sont-ils devenus des « Blancs »?

  1. Sugel dit :

    Parmi les opposants à cette guerre et encore plus à la conscription obligatoire se trouvaient les immigrés irlandais qui manifestent beaucoup de réticences à revêtir l’uniforme nordiste, car ils sont hostiles aux républicains (à l’époque abolitionnistes), donc à la guerre, et favorable aux démocrates, les immigrés des taudis du sud de Manhattan refusent d’aller se faire tuer pour les noirs, parce qu’ils faisaient l’objet du même ostracisme que les Afro-Américain de la part des Américains protestants de souche, et qu’ils tenaient à montrer qu’ils étaient des blancs n’ayant rien à voir avec les Noirs, et en plus parce qu’ils étaient en compétition économique avec eux pour les travaux sans qualifications (dockers…), En combattant le Sud, on allait libérer les Noirs, donc accroître leur concurrence déjà fort mal vue par les Irlandais sur le marché de la main d’oeuvre et nombre d’immigrés irlandais n’étaient pas encore naturalisés, et donc n’ayant pas le droit de vote, trouvaient abusif de pouvoir être enrôlés d’autorité, surtout que les immigrés irlandais étaient venus chercher le « rêve américain », et qu’ils n’avaient trouvé que misère, exploitation et xénophobie.

  2. Ping : Comment reconnaître les ‘siens’ : ethnos ou demos? | Liberation Irlande

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