La parole à Terry Eagleton

Article tiré de la presse bourgeoise, présentant à sa façon ce sympathique aiglon de la pensée contemporaine qu’est Terry Eagleton.

Dix-neuf heurs trente, un mardi soir à la bibliothèque municipale de Cheshire où se réunit la Société Littéraire et Philosophique. On s’y assemble pour écouter Terry Eagleton, un des plus grands théoriciens de la littérature, qui fut jadis l’un des enfants terribles des universités d’Oxford et de Cambridge, et qui est aujourd’hui professeur de théorie culturelle à l’université de Manchester. Mais tous les membres de l’auditoire n’apprécient pas ce qu’ils entendent. « Il est facile, beaucoup plus facile de se préoccuper de la ‘vie bonne’, ce que Socrate appelait la vie examinée, si l’on n’a pas à se soucier d’avoir un toit au-dessus de la tête », affirme cet homme, le critique universitaire le plus influent de notre temps. On murmure sur les bancs. Mais que pouvaient-ils attendre d’autre de la part de celui qui après toutes ces années, continue de se revendiquer du marxisme? Il poursuit : « Il y a assurément d’autres choses dans la vie que l’argent, mais c’est l’argent qui nous donne accès à la plupart d’entre elles ».

Les solutions proposées par le marxisme ne trouvent plus preneur. Peu de gens dans le monde moderne approuveraient la prescription politique d’Eagleton : « Sortir de l’OTAN, se débarrasser du capitalisme, placer l’économie sous propriété publique. » Néanmoins, l’attention aux processus économiques qui est au cœur de l’analyse marxiste reste aussi valable aujourd’hui qu’hier. Peut-être qu’Eagleton n’apporte pas les bonnes réponses, mais il continue de poser les bonnes questions.

Considérons les questions qu’il a posées au romancier Martin Amis, dans son avant-propos à la nouvelle édition de son livre Ideology: An Introduction. Eagleton se demande, amusé, pourquoi Amis et ses congénères intellectuels de gauche bon teint s’ingénient à défendre la liberté occidentale par un travail se sape de ses propres valeurs de base. Amis avait suggéré que les Musulmans modérés avaient perdu la bataille contre les extrémistes dans la lutte pour le pouvoir interne à cette religion, qu’il fallait donc laisser souffrir toute la communauté musulmane « jusqu’à ce qu’elle ait remis de l’ordre dans sa maison ». Amis avait milité pour que la police pratique des fouilles corporelles sur quiconque ressemblerait à un Moyen-Oriental ou à un Pakistanais. Pour lui, cela permettrait aux modérés de tomber à bras raccourcis sur les extrémistes de leur entourage. Amis pensait qu’on devait interdire aux Musulmans de voyager, et qu’il fallait les déporter si nécessaire.

Eagleton, universitaire au parler coloré, fit plus que de poser des questions. Il qualifia les opinions d’Amis de « viles et scélérates » et les compara aux « divagations de voyou du British National Party », provocations qui poussèrent Amis à écrire un article de clarification dans le journal Independent. Eagleton s’en était également pris au père de Martin Amis, Kingsley Amis, qu’il avait qualifié de « péquenaud raciste et antisémite, ivrogne insulteur des femmes, des homosexuels et des humanistes [‘liberals’] ».

Eagleton s’inquiétait surtout de ce qu’aucun poète ou romancier britannique ne voyait plus loin que sa peur de l’Islam ni ne considérait les pressions qui engendrent la haine, l’angoisse, l’insécurité et le sentiment d’humiliation, à la racine du fondamentalisme religieux. Le capitalisme mondial, insiste-t-il, doit être subir une critique morale.

Ces sentiments sont profondément ancrés dans son histoire personnelle. Né à Salford (banlieue de Manchester) en 1943, d’une famille d’immigrés irlandais de la troisième génération extrêmement pauvre, au point que ses deux frères moururent alors qu’ils étaient nourrissons. A l’école, lui et ses camarades de classe n’avaient que des betteraves à manger à midi, qu’ils vomissaient dans l’après-midi. Ce qu’il consommait avidement, c’était les livres. Il put aller dans le secondaire dans un lycée catholique (sa famille est catholique). Bien qu’il ait fini par se séparer de la religion, celle-ci a néanmoins façonné sa façon de voir le monde.

En 1964, il entra à Cambridge malgré son échec aux examens d’entrée, dû à la nouvelle du décès de son père. Étudiant la littérature victorienne à Trinity College, il subit l’influence du critique littéraire marxiste Raymond Williams. S’ensuivit une carrière d’étudiant et d’assistant brillant, parsemée de publications sous l’égide de Williams. Son mentor lui permit d’accéder à la position de maître de chaire. Les relations avec Cambridge furent ambiguës, autant il aimait l’atmosphère de bouillonnement intellectuel, autant il méprisait les prétentions sociales de ce milieu, inimitié que l’institution lui rendait bien. Le Prince Charles, qui était lui aussi étudiant à Cambridge dans les années 1960, parle de lui comme d’un « bonhomme détestable ».

Par la suite, Eagleton entra dans l’orbite de Laurence Bright, un moine dominicain révolutionnaire [‘radica’l], et devint militant catholique. « Le catholicisme et le marxisme faisaient bon ménage » dit-il. Eagleton menait à ce moment une double vie, fuyant les grandes restaurants pour aller servir à bicyclette des repas aux personnes âgées démunies. Cette double vie se poursuivit lorsqu’il déménagea à Oxford en 1969, il se levait à l’aube pour distribuer des tracts aux portes de l’usine automobile locale ou pour vendre le Socialist Worker, avant de courir à l’université pour enseigner Dickens ou T.S. Eliot. Lorsque Laurence Bright vint à mourir, Eagleton abandonna la religion et se jeta entièrement dans le marxisme.

Il resta 30 ans à Oxford, fut nommé au grade de professeur de littérature anglaise en 1992, mais il définit cette période oxfordienne comme le fait d’avoir « cherché à fuir l’hypocrisie en allant à Hollywood ». Sa renommée grandit. Le marxisme dans ces années 1970 était le nec plus ultra de la pensée universitaire. Son livre le plus connu, Literary Theory: An Introduction, fut un best-seller et le livre de chevet de toute une génération d’étudiants. Eagleton était une star. L’enseignement de l’anglais à Oxford se caractérise traditionnellement par une fidélité sourcilleuse à la lettre des textes, mais Eagleton rompit avec ce style et ouvrit l’étude littéraire au vaste monde, examinant les rapports entre la littérature et la culture de laquelle elle émerge. il était un professeur charismatique qui inspirait son auditoire. Ses controverses flamboyaient. Par exemple, il profita de son cours inaugural en tant que maître de chaire pour attaquer son prédécesseur, John Bayley.

Son livre le plus sérieux, After Theory, publié en 2003, pouvait sembler pesant et alambiqué, mais il fit impression. D.J. Taylor écrivit dans The Independent qu’il s’agissait d’une « oeuvre immense qui montrait à quel point formidable pouvait être la présence de la critique culturelle marxiste ». Toutefois, ses opuscules sont plus accessibles et même humoristiques. C’est un auteur particulièrement prolifique, avec plus de 40 livres à son actif.

Au cœur de sa philosophie, se trouve l’attaque de la post-modernité, qu’il qualifie de « mauvaise blague ». Le cynisme et l’ironie affichés par la pensée post-moderne, dit-il, ne sont pas des moyens aptes à dévoiler la vérité. Son absence de valeurs absolues, son concept relativiste selon lequel toutes les idées se valent, sont une capitulation morale. En plus de cela, cette école est réactionnaire, puisque sous son ambition de neutralité nihiliste, elle soutient l’ordre établi capitaliste qui opprime les pauvres.

Les apologistes du capitalisme s’acharnèrent sur cet homme qui pendant les années 1980 se qualifiait lui-même de « ver dans la pomme thatcherienne ». Il est marié à une universitaire étatsunienne, Willa Murphy, ils ont un fils de six ans. Le couple vit à Dublin, ont une maison à Derry où elle enseigne l’anglais à l’Université d’Ulster. Eagleton a également un appartement à Manchester où il enseigne. Une personne qui a trois maisons est mal placée pour attaquer le capitalisme, affirment avec une médisante facilité ses détracteurs. De son côté, Eagleton a peu de complaisance pour ce qui est intellectuellement vide. Il écrivit un fameux compte-rendu d’un livre de Richard Dawkins, dans la London Review of Books, qui commençait ainsi : « Supposez quelqu’un qui se targue d’être biologiste et qui n’a eu pour toute lecture sur le sujet que le Que Sais-je? sur « Les Oiseaux d’Angleterre », eh bien, cela vous donnera une idée de l’impression qui se dégage à la lecture du livre de Richard Dawkins sur la théologie. » La suite est à l’avenant, une démolition en règle des inexactitudes, ignorances, partialités et facilités du livre.

Bien qu’Eagleton soit athée, il n’a pas entièrement abjuré son éducation religieuse. « J’ai attaqué le livre de Dawkins sur Dieu parce qu’à mon avis c’est un livre d’illettré théologique. J’ai de la considération pour mon background catholique. Cela m’a appris au moins à ne pas avoir peur de la pensée rigoureuse. »

En outre, insiste-t-il, « le marxisme offre la perspective d’une société morale. Et selon lui, « l’échec de l’Union Soviétique discrédite autant le marxisme que l’Inquisition le christianisme ». Il martèle comme le jeune Marx que les philosophes n’ont fait jusqu’à aujourd’hui qu’interpréter diversement le monde, et que l’heure est à sa transformation ». Pour lui, le renversement du capitalisme trouve sa contre-partie dans le concept religieux de rédemption : le monde est si profondément corrompu que seule une transformation complète peut le guérir. Pour Eagleton, la politique, la religion et la littérature enseignent la même leçon. il cite une lettre de St Paul aux Corinthiens : « Dieu a choisi ce qui est faible dans le monde pour faire honte aux puissants », montrant par là que la moralité commence par la reconnaissance de notre infirmité et finitude.

Il nous propose dans un livre tout récent, intitulé The Meaning of Life, des arguments pour une conduite fondée sur le bonheur et l’accomplissement, à la fois individuels et collectifs. Le bonheur, écrit-il, « est ce qui couronne le libre épanouissement de nos pouvoirs et capacités ». Et l’amour, l’état dans lequel l’épanouissement d’un individu en vient à toucher l’épanouissement de tous ».

Ce n’est certes pas là qu’on attendait ce grand défenseur et illustrateur du marxisme, âgé maintenant de 64 ans. Il ne ressemble pas à la caricature de grincheux brossée par les amis de Martin Amis. Au moins, dit Eagleton dans un pétillement d’yeux, j’ai échappé au sort habituel des militants gauchistes qui vieillissent mal et se transforment en libéraux sceptiques ou en conservateurs blasés. « Je pense que c’est ma sainte horreur des clichés qui me préserve de cela », a-t-il dit.

Source : http://www.independent.co.uk/news/people/profiles/terry-eagleton-class-warrior-396770.html

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