Liam O’Ruairc : Principes et tactiques

Article originellement paru dans la revue The Blanket, en 2006.

L’année dernière, le journaliste Kevin Rafter a publié un livre perspicace sur Sinn Fein, intitulé Sinn Fein 1905-2005: In the Shadow of Gunmen. La thèse centrale de Rafter consiste à dire que sous la direction d’Adams, les principes du républicanisme ont été fondamentalement ré-écrits et que la pureté idéologique a été jetée par-dessus bord au profit de la réussite électorale.

« La question pour eux était ou bien de maintenir une position de principe au risque de s’isoler, ou bien d’opter pour le pragmatisme qui leur assurerait un succès dans l’arène politique. Installée dans ‘l’époque du pragmatisme’, la direction d’Adams fit son choix. » Le problème avec les énoncés de Rafter, c’est qu’ils tendent à rendre confuse la démarcation entre pragmatisme et opportunisme. Le pragmatisme consiste à mettre temporairement de côté quelque principe mineur, en vue de l’accomplissement de quelque principe majeur. En revanche, l’opportunisme consiste à abandonner des principes politiques importants dans le but d’accroître le pouvoir politique et l’influence de certains. Dans le cas du pragmatisme, il y a unité entre les moyens et les fins; dans le cas de l’opportunisme, les expédients politiques deviennent des fins en soi et le rapport originel entre fins et moyens est perdu.

Juste avant qu’Adams ne succède à O’Bradaigh à la présidence de Sinn Féin, ce dernier avait déclaré : « [sous ma direction, l’organisation n’a connu] ni scission ni scissionnistes, qu’une telle chose demeure, pourvu que l’on maintienne nos principes élémentaires » (An Phoblacht/Republican News, du 17 novembre 1983). La question s’est posée de savoir si ces « principes élémentaires », sont vraiment des principes ou ne sont que des tactiques.

Cette question n’était pas nouvelle. Lors de l’Ard Fheis [conférence annuelle] de 1975, Sinn Féin avait débattu de la question de la non-reconnaissance des tribunaux : était-ce une tactique, ou était-ce un principe? (An Phoblacht, du 7 novembre 1975). La confusion entre principes et tactiques ouvre la voie à l’opportunisme. « Un invariant de l’époque Adams consiste en la transformation de tous les points du code de conduite républicain en simples tactiques. Il a affiché un mépris complet pour les dogmes républicains traditionnels et a refusé de se considérer comme lié par les principes historiques que sont l’abstentionnisme et la non-remise des armes. » (p.242)

Prenons l’exemple de l’abstentionnisme. Selon O’Bradaigh : « La question de discuter de la participation à Leinster House, à Stormont ou à Westminster nous est aussi éloignée et étrangère que serait pour l’IRA la question de discuter de la remise des armes. » (An Phoblacht/Republican News, du17 novembre 1983). Voici le commentaire de Rafter : « Au milieu des années 1980, O Bradaigh ne pouvait pas pu imaginer à quel point ses prédictions dans le marc de café se révèleraient exactes. Car plus d’une dizaine d’années plus tard, Sinn Féin allait occuper des sièges au parlement de Westminster, et l’IRA allait accepter de remettre ses armes et ordonner l’arrêt de sa campagne militaire en juillet 2005. » (p.122)

L’arrêt de l’abstentionnisme vis-à-vis de Leinster House a été vendu comme étant une tactique, alors que l’abstention vis-à-vis de Stormont ou de Westminster était présentée aux militants de base du mouvement comme une question de principe. Martin McGuinness avait déclaré : « Je suis en mesure de vous soumettre cet engagement, au nom de la direction [du mouvement républicain, c’est-à-dire l’IRA]. Nous n’avons absolument aucune intention d’aller à Westminster ou à Stormont. (…) Notre position est claire et elle ne changera jamais, au grand jamais. La guerre contre la domination britannique doit continuer jusqu’à ce que la liberté soit conquise. (…) Nous vous mènerons à la République. (The Politics Of Revolution, The main speeches and debates from the 1986 Sinn Fein Ard-Fheis including the presidential address of Gerry Adams)

Huit années plus tard, la « guerre contre la domination britannique » prit fin, et quatre ans après cela, Martin McGuinness devint ministre britannique de l’éducation dans l’assemblée de Stormont. Ce changement fut là encore présenté comme une ‘tactique’. Il y a quelques années de cela, Adams déclarait : « Il n’y aura jamais, au grand jamais, de députés Sinn Fein aux deux Chambres parlementaires britanniques. » (House of Commons, SN/PC1667, p.17)

Ce qui est intéressant, c’est de voir que Mitchel McLaughlin expliquait en 2000, que si son parti n’était pas présent à Westminster, ce n’était pas parce que l’abstention vis-à-vis de cette institution était une question de principe fondamentale, mais « parce qu’il n’y avait pas d’intérêt stratégique à entrer à Westminster » (Gerald Murray and Jonathan Tonge, Sinn Fein and the SDLP: From Alientation to Participation, Palgrave Macmillan, 2005, p.228). Aujourd’hui, tout est réduit à des questions de ‘tactique’.

Tom Hartley expliquait cela il y a vingt ans : « Il y a un principe qui se tient au-dessus de tous les autres, c’est le principe du succès. » ( An Phoblacht/Republican News, du 7 novembre 1985). Le mouvement est tout, les principes ne sont rien, ou au mieux : le mouvement et sa croissance vient en premier, les principes en deuxième. Cherchant des analogies dans d’autres pays, Rafter n’arrive pas à trouver d’exemples de mouvements politiques qui soient allés aussi loin dans la liquidation de ses propres principes fondateurs. « Aucun autre parti en Europe n’a connu une telle subversion de ses principes élémentaires, même et y compris les anciens partis communistes de l’Europe centrale et orientale qui se sont transformés en entités social-démocrates après la chute du bloc soviétique. » (p.15)

De manière plus significative, dans le contexte irlandais, cette situation est sans précédent : aucune organisation républicaine du passé n’est allée aussi loin. Si l’on considère l’abandon de l’abstentionnisme vis-à-vis de Stormont :

« Il s’agit d’une entorse qu’aucun républicain n’avait assumée. Même De Valera, au moment de quitter Sinn Fein en 1926, était contre l’abandon de l’abstentionnisme en cas de représentation parlementaire en Irlande du Nord. Les partisans dits du compromis de 1926, qui deviendront plus tard Fianna Fail, ainsi que ceux du mouvement Officiel après 1970 qui deviendront le Workers Party, ne rompirent avec le dogme républicain qu’en ce qui concerne la participation au parlement de Dublin. Car l’idée d’une représentation républicaine à l’assemblée de l’Irlande du Nord partitionniste n’a jamais été une question discutée. Et la décision de 1998 a poussé l’organisation Sinn Fein de Gerry Adams encore plus loin que le parti qui se faisait appeler Sinn Fein après la scission qui suivit le Traité de 1921. » (p.138)

Il en va de même en ce qui concerne la remise des armes. Même les « Sticks » de mauvaise renommée, n’ont jamais remis une seule balle de leur arsenal. Danny Morrison a récemment écrit quelques réflexions intéressantes sur les principes et la tactique :

« Il y a beaucoup de républicains qui pensent que la direction de l’IRA est allée trop loin… Quant à moi, je pense que s’il y a eu des erreurs, elles sont contrebalancées par des réussites. Mais cela a été un chemin difficile parce que la lutte armée avait été menée, et ne pouvait qu’être menée, avec ce zèle idéaliste axé sur des exigences fondamentales. L’indépendance et une Irlande socialiste, voilà ce pour quoi les volontaires signaient et ce pour quoi beaucoup ont donné leur vie. Nous exigions un retrait britannique dans l’espace d’une législature. Nous exigions que la Grande-Bretagne reconnaisse le droit du peuple irlandais, en tant qu’unité, à l’auto-détermination nationale. Nous exigions une amnistie pour les prisonniers politiques. Et nous avons combattu longuement et durement, et nous avons payé le prix fort pour la satisfaction de ces exigences. Mais beaucoup de leçons ont été apprises chemin faisant.

Les nécessités de la survie impliquaient que les républicains ne pouvaient plus se permettre de se considérer comme liés par leurs principes d’origine. Ainsi, l’IRA commença à « reconnaître » les tribunaux, en particulier dans le Sud où la parole d’un commissaire de police suffit, si elle n’est pas mise en question, à emprisonner un volontaire. Les volontaires ont donc commencé à se défendre devant les tribunaux, à accepter les témoignages et à réfuter les accusation de participation à l’IRA. Dans divers procès, politiques ou quasi-politiques, les républicains ont commencé à payer cautions et amendes et quelques uns, en contravention avec le code républicain mais en vertu du pragmatisme, ont plaidé coupable pour voir leurs sentences diminuées.

Après l’instauration de la loi sur l’ordre public (Irlande du Nord) en 1987, les militants républicains ont commencé à demander des autorisations pour faire des manifestations, bien que sans parlementer directement avec le RUC, mais en passant par l’intermédiaire de conseillers juridiques. (…) De même, les républicains ont commencé à se servir des tribunaux et des procédures judiciaires pour porter plainte contre l’Etat ou obliger les unionistes à obéïr aux lois sur l’égalité. Les puristes diront que cela implique une dilution du républicanisme chez celui qui agit ainsi, mais les puristes n’ont pas grand chose à proposer pour la lutte et le sacrifice. La vie est complexe, les circonstances changent, les batailles sont gagnées et perdues, les opportunités se dégagent, et comme dans la nature, ce sont ceux qui s’adaptent qui survivent et prospèrent.

En fait, utiliser et exploiter le système d’une façon calculée, en se servant de ses contradiction ou de quelque autre avantage qu’il peut proposer, pour le plus grand bénéfice de nos buts derniers, c’est souvent en cela que consiste la voie révolutionnaire. En tous cas, voilà pour moi l’essence du processus de paix, qui n’est à mes yeux qu’une phase de la lutte. » (Danny Morrison, « Paisley just a blip in the ongoing peace process », Daily Ireland, du 9 février 2006)

La reconnaissance des tribunaux est une question de pragmatisme. Mais l’abandon des « exigences fondamentales » est un exemple d’opportunisme. Les questions de principe sont en train d’être confondues avec des questions tactiques. Présenter cette confusion comme un aspect d’une ‘nouvelle phase de la lutte’ n’est qu’un stratagème pour masquer l’échec stratégique du mouvement provisoire.

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