La politique évitée : réflexions sur le mouvement « Occupons X, Y, Z »

Une analyse du mouvement des campements de protestation actuels, à Dublin et en général, par le Workers Solidarity Movement.

Comment réagir face au mouvement « Occupons X, Y, Z » qui a explosé dans les rues de nombreuses villes à travers le monde, transformant des espaces publics en campements d’opposition? Certaines choses sont évidentes : premièrement, le fait que des milliers de personnes à travers le monde aient envahi des lieux publics pour exprimer leur colère contre le système financier est indéniablement une bonne chose.

Ayant campé près de la Banque centrale, sur la rue Dame [à Dublin], samedi, je peux également témoigner du fait que ces manifestations dégagent un optimisme et une espérance qui font si souvent défaut aux parades cérémonielles du milieu militant « énervé ». Mais il y a également, à mon avis, de sérieux problèmes politiques qui empêchent ce mouvement de dépasser son état de « camping radical » et de devenir un véritable mouvement de résistance de la base contre les mesures d’austérité. L’analyse qui suit est basée sur ma propre expérience sur le terrain, rue Dame, et sur les occupations aux États-Unis, couvertes par les médias. Évidemment, toute tentative de discuter d’un mouvement aussi diversifié et fluide comme d’un tout ne peut être qu’approximative et réductrice. Cet article, non-exhaustif, vise à esquisser ce qui me semble être les tendances principales émergeant de ce mouvement, et devrait être lu en gardant cette perspective en tête.

Non-politique, incohérence, (néo)libéralisme

Le mouvement « Occupons X, Y, Z » a, depuis son apparition, affiché une aversion extrême à l’idée d’être perçu comme « politique ». Certaines applications de cette tendance, comme l’interdiction des bannières de partis politiques, sont une réaction pragmatique et compréhensible face à la propension qu’ont certains partis de récupérer ce genres d’événements en les submergeant de leurs drapeaux, leurs bannières et leur vente de journaux. Mais cette prétention anti-politique du mouvement, du moins du côté des noyaux organisateurs et du collectif Adbusters, qui a lancé le premier appel à occuper Wall Street, est aussi idéologique : une synthèse étrange de post-gauchisme anti-organisationnel (qui conçoit toute organisation politique formelle, par exemple les syndicats, comme étant nécessairement oppressive) et de néolibéralisme post-politique (qui considère l’opposition gauche-droite comme non pertinente depuis la chute du mur de Berlin).

Suite à des décennies de gouvernance néolibérale et de propagande médiatique tendant à extirper la politique et l’idéologie hors du discours public, pour mieux consacrer le consensus libéral-capitaliste comme étant « au-dessus de la politique », et réduire les questions politiques à des affaires techniques devant être gérées par des spécialistes, ce n’est peut-être pas surprenant, mais c’est néanmoins décourageant, de voir cette dépolitisation se refléter dans les formes contemporaines de résistance.

Ceci s’est le plus évidemment affiché dans la non-volonté du mouvement d’essayer de s’entendre sur des positions cohérentes et communes, au-delà de quelques points d’unité de base sans une analyse sous-jacente de la société. Au lieu de cela, l’espace occupé est utilisé par des individus pour exprimer un éventail d’idées incohérentes et souvent mutuellement contradictoires, qui ne sont liées entre elles qu’en étant vaguement opposées au statu quo et aux élites politiques et financières.

Samedi dernier, j’ai parlé à des individus qui croient à n’importe quoi allant de la social-démocratie rawlsienne à l’anarchisme, en passant par des théoriques conspirationnistes paranoïaques crypto-antisémites (Nouvel ordre mondial, etc.), jusqu’au stalinisme. Évidemment, l’avantage de cette situation est que le mouvement est très inclusif – le seul pré-requis pour participer, c’est de sentir que les choses ne sont pas comme elles devraient être et que le secteur financier et l’État sont en quelque sorte à blâmer – mais cela implique aussi que les idées réactionnaires sont reçues de la même manière que les idées progressistes, plutôt que d’être solidement remises en question.

Dans la pratique, cela veut dire que les idées qui prennent l’avant-plan tendent à être celles qui sont déjà dominantes dans la société : les idées de la classe dominante. Dans le contexte américain, les messages dominants d’Occupy Wall Street ont été libéraux, réformistes et nationalistes : ceux qui constituaient la menace la moins grande pour le système. Par exemple, un appel à « faire travailler Wall Street pour les États-Unis » n’est, concrètement, pas si éloigné d’un appel à une exploitation accrue du Tiers-monde comme alternative à des mesures d’austérité.

Un appel à réformer les pratiques des banques pour contraindre « la cupidité des entreprises » est simplement un appel à stabiliser le capitalisme pour adoucir un peu l’exploitation qui en découle. Le problème est le capitalisme, pas l’échec des règlementations, ou la cupidité des corporations, ni un manque de patriotisme économique, et les importantes lacunes de ces analyses doivent être dénoncées plutôt que d’être accueillies sans esprit critique.

L’occupation irlandaise semble suivre un schéma similaire, avec une saveur anti-FMI/UE particulière. La théorie sur laquelle repose cette anti-politique, de ce que j’en comprends, est la suivante : deux personnes ne peuvent jamais subir l’oppression de la même façon, et toute tentative d’unir les gens sous un programme politique mène inévitablement à l’effacement des perspectives de certaines personnes. C’est une analyse en apparence assez satisfaisante, puisqu’elle crée un cadre dans lequel toutes les idées peuvent être comprises comme également valides puisque découlant toutes de l’expérience vécue, mais elle est extrêmement problématique.

Implicitement, elle nie la possibilité de parvenir à une compréhension inter-subjective (c’est-à-dire basée sur la reconnaissance mutuelle d’expériences partagées et la compréhension de celles qui divergent) de l’oppression par la discussion collective et le compromis, et s’effondre plutôt dans un relativisme naïf aux politiques vagues et pauvres, ce qui joue le jeu de ceux qui rejettent le mouvement en taxant ses membres d’être des « hippies » ne comprenant rien aux complexités du capitalisme. Dans tous les cas, c’est facile d’exagérer l’importance des perspectives subjectives et d’ignorer les facteurs objectifs qui façonnent l’expérience : les processus et les structures de la domination capitaliste.

Ramenez la classe ouvrière!

Une des victoires majeures du néolibéralisme, c’est l’éradication de la classe ouvrière de la conscience populaire. Un de effets de cette disparition est la prévalence dans certaines sections de la gauche de l’idée selon laquelle la classe ouvrière n’est plus pertinente pour comprendre le pouvoir dans le monde moderne – elle n’est qu’un concept désuet auquel s’accrochent quelques dinosaures de la vieille gauche. On voit cela se refléter dans l’idée du « 99% » qui s’est imposé comme slogan du mouvement et qui témoigne d’une mauvaise conception des classes sociales, la classe dirigeante n’étant plus qu’un pourcentage des plus riches de la société.

Si ça donne lieu à un slogan rassembleur – « Nous sommes 99%! » – c’est en revanche un bien mauvais critère pour l’appartenance à un mouvement anticapitaliste ou contre les mesures d’austérité. Pour parler franchement : il y a un énorme tas de capitalistes, de patrons et de patronnes, de gestionnaires, de gérantes et de gérants de banque, de PDG, de politiciennes et de politiciens, de flics, de gardiens de prison, de proxénètes, de trafiquants d’héroïne, etc., au sein du 99%.

Le concept de classe sociale n’est pas un système de classification des individus en fonction de leurs revenus, c’est une relation sociale entre les individus qui découle de l’organisation du travail dans le capitalisme. En d’autres mots, c’est la manière dont les personnes sont forcées d’interagir entre elles pour survivre et participer à la société capitaliste. L’oppression de classe n’est pas une petite cabale orchestrée par les très-très-riches de Wall Street, Washington ou de Leinster House [le parlement de Dublin], elle est dans chaque milieu de travail, chaque poste de police, chaque file d’attente au centre d’emploi, chaque salle d’audience, chaque prison et chaque territoire occupé par les forces armées occidentales, et elle ne peut être comprise raisonnablement qu’en tant que telle.

Conclusion

La nature radicalement démocratique des occupations fait en sorte que le mouvement peut évoluer de plusieurs façons différentes. Que ces occupations deviennent ou non d’authentiques mouvements de résistance dépend en partie d’à quel point la gauche radicale est prête à s’investir dans le mouvement, en participant aux actions, aux discussions et aux assemblées, pour réaffirmer l’importance d’une analyse de classe afin de comprendre et de s’opposer à l’oppression. Un obstacle a déjà été surmonté : les gens sont dans la rue, expriment leur mécontentement, se réapproprient l’espace public; il reste à voir ce qui en ressortira.

Source :   http://anarkismo.net/article/20906 (traduction légèrement modifiée)

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