Egoitz Larrañaga : Des otages ayant une cause

Nous avons fondé notre groupe il y a deux ans comme un petit engin de lutte contre le révisionnisme, le capitulationnisme et la social-démocratie, en Irlande comme ailleurs. C’était le moment où l’INLA annonçait qu’elle rendait les armes. Mais nos épées sont celles du peuple et, bien que fracassées par l’histoire récente, elles sont reforgées patiemment et souterrainement dans le deuil des défaites, trahisons et liquidations, contre la ‘normalisation’, la paix impérialiste.

Au Pays basque, comme au Népal, les vautours de la capitulation, après avoir tournoyé, fondent sur leurs proies. Mais des minorités honorables se dressent, sur la défensive, pour sortir la tête de l’eau. Ce sont elles qui incarnent la continuité du combat et cherchent à tenir ferme.

Voici donc un article d’Egoitz Larrañaga, publié initialement sur le site Euskal Herria Sozialista, puis paru en français dans le journal papier Ekaitza, qui nous a été envoyé par une personne du Pays Basque que nous saluons chaleureusement.

Dans la contexte politique actuel, il était prévisible que le rôle de premier plan des prisonniers politiques ne tarderait pas à se manifester, pour différents motifs. En premier lieu, le plus important, à cause de leur résistance à la politique répressive de l’Etat, faisant d’eux des références morales et politiques. Il était également prévisible que le chantage permanent qu’ils subissent allait s’intensifier pour conditionner l’avenir du mouvement populaire révolutionnaire, en particulier le mouvement de libération nationale basque, MLNV.

Dans l’Etat espagnol, les prisonniers politiques sont une référence fondamentale de la mémoire collective populaire. Depuis la création de l’Etat bourgeois moderne, érigé sur le mode de production capitaliste et sur le régime politique d’exploitation et d’oppression, l’existence de prisonniers politiques de diverses conditions et idéologies a été une constante historique. En outre, nous pourrions même dire que l’existence de prisonniers politiques est un bon baromètre pour constater le déficit démocratique d’un pays capitaliste.

Encore aujourd’hui, nous ne possédons pas tous les éléments et nous n’avons pas honoré comme il se doit la mémoire des centaines de milliers de prisonniers politiques qui ont rempli les prisons et les camps de concentration et de travail forcé durant l’étape franquiste du régime. En est responsable cette gauche institutionnelle et domestiquée. A la répression la plus féroce qui s’est acharnée sur eux s’est ajoutée une insalubrité fondamentale. Mais en dépit de cela, ils ont résisté à cette situation infra-humaine et ont donné un exemple d’organisation, de solidarité collective et de dignité que le pays n’avait pas connue auparavant.

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, les prisonniers politiques ont toujours été une référence du mouvement populaire, démocratique et révolutionnaire. Ce n’est pas un hasard si les manifestations les plus importantes des années 1970 concernaient la revendication de l’amnistie. Ce n’est pas un hasard non plus qu’alors même que les prisons se vidaient de prisonniers grâce à la pression du mouvement populaire, d’autres prisonniers politiques commençaient à les remplir de nouveau. Ce fut le premier signe que la transition du régime dictatorial vers un régime démocratique n’était pas une réalité.

Les conditions de détention que subissent les prisonniers politiques dans cette période « démocratique » sont marquées au fer rouge dans la lutte de résistance et dans le mouvement de solidarité. Les décès en prison, les maladies de toutes sortes, les grèves de la faim provoquées par les conditions d’incarcération inhumaines ont été et sont la constante de cette période. Avec les anarchistes, les opposants au système, les anticapitalistes, les antifascistes, deux blocs de prisonniers politiques caractérisent la résistance à la répression du régime : les prisonniers du mouvement de libération nationale basque et ceux du PCE(r) et des GRAPO, ainsi que les organisations démocratiques, solidaires et populaires que la police considère comme proches des précédentes. Le crédit éthique, moral et politique acquis par ces collectifs de prisonniers durant toutes ces années est une référence claire pour le mouvement ouvrier et populaire. Il ne pouvait en être autrement quand il s’agit de ceux qui résistent aux assauts répressifs dans le ventre même de la bête fasciste sans renoncer à leurs idéaux et à leurs principes politiques révolutionnaires.

Pour cette raison, et alors que s’intensifie la crise économique et politique du système capitaliste et que la classe dominante renforce les mesures répressives de surexploitation et d’oppression, l’exemple de résistance des prisonniers politiques représente pour les travailleurs et les peuples opprimés une référence obligée que l’appareil répressif, médiatique et de propagande de l’Etat tente par tous les moyens de neutraliser.

Nous pouvons constater tous les jours cette intensification du chantage à l’encontre des prisonniers politiques au moyen des serviteurs du régime : politiciens de tout bord, police, journalistes, intellectuels liés au régime, etc. La campagne orchestrée par l’appareil de propagande lié au secteurs des socialos dirigé par Rubalcaba (les galeux, pour être clair) est particulièrement significative. Sa première manifestation eut lieu le premier jour de la deuxième semaine du mois d’août. Le média emblématique de ce groupe (le journal El Pais) a consacré deux pages entières au renforcement de la campagne de pression sur les prisonniers politiques, en particulier ceux du mouvement de libération nationale basque. La forme choisie (ne faisant preuve d’aucune originalité) est un sommet d’intoxication : « La décision est déjà prise, je ne comprends pas ce qu’attend ETA. »

Cette phrase, prononcée, selon ce journal, par un prisonnier démontrerait que « la nervosité, l’impatience et même l’anxiété commencent à se répandre parmi les prisonniers ». Ils en concluraient presque à l’imminence d’une suicide collectif. Or, c’est un garde civil qui a déclaré avoir entendu cette phrase de la bouche d’un prisonnier (on sait déjà que le contrôle des prisonniers politiques est total). Peu importe ce que pense le reste des 800 prisonniers, environ, mais cette supposée déclaration s’étend par opération du Saint Esprit, des intoxicateurs, à l’ensemble du collectif. Evidemment, tout n’est pas mensonge dans cette publication. On sait que certains prisonniers manifestent un souhait certain de sortir de prison, en particulier ceux qui y ont passé plus de 20 ans. Mais, surtout, ce sont les traîtres au collectif, les repentis et les liquidationnistes, à la tête desquels se trouve Urrusolo Sistiaga, qui manifestent la plus grande nervosité, car ils ne reçoivent pas la récompense promise pour leur trahison.

Le chantage fait aux prisonniers politiques est une constante, mais actuellement il représente un intérêt tout particulier pour le groupe de Polanco : faire pression sur ETA pour qu’elle diffuse un communiqué de « liquidation » avant les élections. Ainsi, Rubalcaba le candidat du PSOE, son champion politique, aurait en main une carte (la seule) pour revendiquer le partage du pouvoir avec ceux du PP. Le même chantage s’étend à toutes les organisations solidaires des prisonniers politiques. A titre d’exemple, il suffit de voir comment les chiens de garde des grands monopoles médiatiques aiguisent leurs crocs à l’affût du moindre geste de Bildu vis-à-vis des prisonniers, aussi superficiel soit-il. Ne parlons pas d’Etxerat et des autres organisations de solidarité qu’ils traitent quotidiennement comme des pestiférés. Nous en avons un exemple avec la réaction des milices de Covite, suite à l’invitation du maire de Donostia à une réception pour toutes les victimes. En apprenant la présence d’Etxerat, elles ont décliné l’invitation et déclaré dans leur communiqué : « Que peuvent bien faire les victimes dans la maison du bourreau? ».

Les leaders de la gauche abertzale avaient-ils bien calculé la situation dans laquelle allaient se trouver les prisonniers avec leur « changement de cycle »? ETA jettera-t-elle l’éponge en laissant ses prisonniers aux mains de la « générosité » des galeux et franquistes tardifs du PP? Justement, pour parler de « générosité » : dans ces médias, ils fait référence, dans un but d’intoxication, aux prisonniers des GRAPO. Ils développent leur message venimeux en disant que « sans jamais annoncer leur dissolution de manière officielle, ils se sont transformés d’abord en bande de malfrats, puis en rien. » Avec ette appréciation, le message du journaliste-policier semble vouloir dire que sans morts en contrepartie, tu n’es rien. Une chose est sûre, cette organisation ne mène aucune action armée depuis 5 ans et, malgré tout, ses prisonniers sont toujours maintenus dans les mêmes conditions infra-humaines ou pire encore, plus que tous les autres. « Bel » exemple de la « générosité » de l’Etat.

Evidemment, une chose semble claire : le mouvement de solidarité et de soutien aux prisonniers politiques ne va pas abandonner la lutte sachant la situation qu’ils subissent. Et cela avec raison car une bonne partie du crédit moral et politique qui constitue le capital politique de la gauche abertzale repose sur ces prisonniers, même si, en dehors et dans ce mouvement, on fait mine de minimiser ou de nier ce fait. Ce n’est pas un hasard si les premiers courts-circuits sabotés par les forces de répression ont été la relation entre les prisonniers et la rue, en dispersant et en isolant encore davantage les prisonniers et en incarcérant les avocats les plus engagés dans leur assistance juridique sous prétexte qu’ils seraient « les courriers entre les prisonniers et la direction d’ETA », selon les experts du corps « digne de mérite » (la garde civile), experts dont l’opinion (et non les preuves objectives) est parole sacrée pour cette bande de prévaricateurs compulsifs qui composent l’Audience Nationale autoproclamée.

A plus long terme, l’Etat et toute sa cohorte politique et médiatique tente de miner et de brouiller les valeurs éthiques, morales et politiques représentées par les prisonniers et prisonnières politiques. Ce sont elles et eux, comme personne, qui représentent la dignité de la résistance. Ce sont elles et eux qui concentrent la majeure partie de ceux et celles qui ont lutté en première ligne du front. Ce sont elles et eux qui rassemblent la jeunesse la plus engagée d’Euskal Herria et les cadres et dirigeants des organisations les plus combatives du mouvement de libération nationale basque. Pour cela, leur cause est notre cause, celle que l’Etat cherche à salir à tout prix et effacer de la mémoire collective. Il a fait de même avec les prisonniers politiques de l’étape franquiste. Il fait de même avec la mémoire historique : une révision pour rendre méconnaissable leur héritage de dignité et de résistance.

Source : Euskal Herria Sozialista, ‘Rehenes con causa’, 6 septembre 2011, traduction par Ekaitza.

Publicités
Cet article, publié dans Analyse, Basques, Prisonniers politiques, Solidarités internationales, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s